Chambres à gaz

Date: 
16 Février, 2016
Auteur: 
Chapoutot Johann

Cet article a été publié avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Article traduit de l'anglais par Odile Demange

Les chambres à gaz avaient été utilisées dès les années 1920 pour des exécutions judiciaires dans certains États des États-Unis, où elles restent en usage aujourd’hui.

L’Allemagne nationale-socialiste expérimenta la mise à mort par gaz toxique à partir d’octobre 1939, dans le cadre de l’opération T4. L’Aktion T4 (d’après le Tiergartenstrasse 4, de Berlin, adresse du bureau responsable de cette opération) avait pour objectif l’exécution de handicapés dont le régime avait jugé l’existence indigne d’être vécue (lebensunwertes Leben). Chose significative, l’ordre d’exécuter les handicapés mentaux et physiques signé par Hitler lui-même fut antidaté au 1er septembre 1939, date du début de la guerre. Pour les nazis, la prétendue euthanasie (Gnadentod) était en effet un acte de guerre destiné à aider le peuple allemand à se débarrasser d’individus qui constitueraient un fardeau dans la lutte internationale pour la vie. On construisit des chambres à gaz dans six établissements de mise à mort (Tötungsanstalten). Les poisons utilisés étaient un mélange de morphine et de scopolamine, ainsi que du monoxyde de carbone. Entre octobre 1939 et août 1941, plus de 70 000 handicapés allemands furent ainsi gazés, à l’issue d’une sélection opérée par des médecins SS.

Cette méthode fit ses preuves : le gaz tuait vite et massivement. C’était un procédé bien plus rapide et meilleur marché que l’exécution par balles. Il rendait par ailleurs l’assassinat plus facile que lorsqu’il fallait constituer des pelotons d’exécution de plusieurs soldats, dont le travail pouvait être perturbé par des révoltes et dont les membres risquaient d’être traumatisés parce qu’ils voyaient le visage de leurs victimes. Ce problème se posa effectivement aux groupes d’intervention (Einsatzgruppen) de la SS et de la police allemande sur le front Est. Ces pelotons d’exécution mobiles étaient chargés de suivre l’avancée du front et de sécuriser les territoires à l’arrière de la Wehrmacht et de la Waffen-SS en exécutant les communistes et les Juifs de sexe masculin, puis, dans le courant de l’été 1941, l’intégralité des Juifs, les femmes, personnes âgées et enfants compris. Les inspecteurs envoyés par Berlin déploraient souvent le manque de discipline, la consommation excessive d’alcool et relevaient une démoralisation susceptible de conduire au suicide.

Une fois que la décision de tuer les Juifs d’Europe fut prise, entre l’été 1941 et la Conférence de Wannsee (20 janvier 1942), on expérimenta des chambres à gaz à Chelmno (Kulmhof). On considéra que c’était la meilleure méthode – car la plus facile – pour mener à bien ce projet criminel. Les membres des pelotons d’exécution savaient qu’ils tuaient, et qui ils tuaient. En revanche le recours aux chambres à gaz tendait à effacer les scrupules et la notion même de responsabilité. Les chambres à gaz jouaient ainsi le même rôle que le vocabulaire euphémique qu’utilisaient les nazis pour donner des ordres liés au crime : la terminologie officielle (Sprachregelungen) ne parlait pas d’assassinat, mais de traitement spécial. Les chambres à gaz permettaient au crime d’être indirect et fractionné : certains SS étaient chargés de la sélection, d’autres conduisaient les victimes à la chambre à gaz, d’autres versaient les cristaux de gaz dans la salle et d’autres encore surveillaient la crémation. Tout le monde tuait, mais indirectement et, dans l’idéal, sans jamais utiliser d’arme à feu ni recourir à la violence.

La première méthode, pratiquée à Chelmno et à Auschwitz, consistait à assassiner les victimes à l’aide du monoxyde de carbone rejeté par des moteurs de camions. On faisait monter les victimes à l’arrière d’un véhicule étanche et les gaz d’échappement les tuaient. Le problème était l’importance de la pression (qui entraîna l’explosion d’au moins un camion) et le temps nécessaire pour asphyxier les prisonniers. À Auschwitz, un collaborateur du Lagerkommandant Hoess eut l’idée d’utiliser du Zyklon B, un pesticide. Fixé sur de petits substrats cristallins, le cyanure d’hydrogène (acide prussique) se vaporisait au contact de l’air. Une fois introduit dans les chambres à gaz, le Zyklon B tuait en 6 à 25 minutes, selon la saison (il était en effet plus efficace à la température idéale de 27°C). Dans d’autres camps, comme Belzec ou Treblinka, on continua à utiliser du monoxyde de carbone – le moteur d’un char de l’armée fournissait le gaz toxique.

Dissimulées au sous-sol des crématoires, les chambres à gaz d’Auschwitz étaient invisibles de l’extérieur. Les victimes sélectionnées, triées sur la rampe du terminus ferroviaire du camp, étaient conduites aux chambres à gaz, équipées, à Auschwitz, de fausses pommes de douche. Ce dispositif était destiné à rassurer les condamnés, tout comme les nombreux panonceaux indiquant « bain » et « douche » écrits dans différentes langues. Dans d’autres camps d’extermination en revanche, ces simulacres n’existaient pas.

Himmler ayant donné l’ordre en janvier 1945 d’évacuer le camp et de faire sauter les crématoires, les seules sources d’information à leur sujet furent d’abord les témoignages de l’ingénieur SS, Kurt Gerstein, et de Rudolf Hoess. On a trouvé par la suite des manuscrits, des documents et des photographies enterrés dans le camp par des membres des Sonderkommandos, les unités de prisonniers chargées de manipuler les cadavres. Dans les années 1990, lorsque les archives de l’Est sont devenues accessibles aux historiens occidentaux, l’historien français Jean-Claude Pressac a mis la main sur des plans, des devis et des contrats émanant de différentes entreprises privées travaillant pour la SS.  Il a également trouvé les plans des systèmes de ventilation des chambres à gaz et des crématoires d’Auschwitz.

Ancien négationniste, Pressac a ainsi pu mettre la main sur les preuves documentaires nécessaires pour réduire au silence ceux qui niaient, et nient toujours, la réalité de l’Holocauste.

Les chambres à gaz étaient au cœur de l’industrie de mort nationale-socialiste. Elles étaient aménagées juste sous les crématoires pour assurer une efficacité et une rapidité maximales. Présentes dans les camps d’extermination, elles existaient aussi dans certains camps de concentration, où elles étaient utilisées pour des exécutions spéciales : Mauthausen, Sachsenhausen, Ravensbrück, Stutthof, Neuengamme, Natzweiler et Dachau étaient ainsi équipés de chambres à gaz et de crématoires, alors que ces camps n’étaient pas destinés aux mises à mort massives.

Soucieux de dissimuler la réalité ou d’effacer les traces de leur crime, les nazis ont détruit les crématoires d’Auschwitz et rasé les camps de Belzec et de Treblinka. Ils ont été en un sens, les premiers négationnistes. Les chambres à gaz sont effectivement devenues le principal argument du discours négationniste : dans la mesure où elles avaient toutes été détruites, il était impossible d’en prouver l’existence. Si les témoignages tant des victimes que des bourreaux n’étaient pas suffisamment convaincants, les documents d’archives prouvent désormais pleinement leur réalité.

Bibliographie:


BROWNING, Christopher R., The Path to Genocide: Essays on launching the Final Solution, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.
PRESSAC, Jean-Claude, Les chambres à gaz d’Auschwitz. La machinerie du meurtre de masse, Paris, CNRS Editions, 1993.
VIDAL-NAQUET, Pierre, Les assassins de la mémoire, Paris, Seuil, 1987.

Citer cet article

Chapoutot Johann, Chambres à gaz, Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 16 Février, 2016, accéder le 13/11/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/chambres-gaz, ISSN 1961-9898