Le juriste est-il soluble dans le numérique ?

Valérie-Laure Benabou

Séminaire de l’École de droit

Sous la menace de la désintermédiation algorithmique, l’homme devient le maillon faible de notre civilisation digitale. Ce phénomène de déshumanisation de la société intervient à tous les stades – au travail, dans les relations amoureuses ou amicales, dans les jeux, le soin – et le remplacement de l’homme, initié de longue date, s’étend désormais aux professions intellectuelles à mesure que les machines deviennent apprenantes et remplissent de nouvelles tâches avec plus de rapidité, de prévisibilité et de « sécurité » que les êtres humains. Quant au juriste – la personne qui fait du droit son métier -, ses compétences et son efficacité sont mesurées à celles des logiciels et de l’intelligence artificielle, dans la perspective de la singularité - redoutée pour les uns, attendue avec impatience pour les autres – engendrant une substitution totale ou partielle du premier par les seconds.

Déterminer quelle place il convient d’assigner respectivement à la machine et à l’être humain dans les professions du droit suppose d’en identifier précisément les dimensions irréductiblement humaines qui ne sont ni nécessairement universelles, ni permanentes. C’est aussi en ayant à l’esprit la prétention concurrente de la machine intelligente que doivent se penser la constance ou la précarité du rôle de l’humain dans l’acte de « faire » du droit et s’imaginer des méthodes d’évaluation de l’efficience relative des solutions possibles. A cette fin, et à rebours d’une représentation abstraite du rôle du juriste à l’abri des passions, une des pistes d’analyse consiste à mettre en exergue le rôle du corps charnel et du corps social, des émotions, sentiments et affects dans le travail du juriste pour saisir ce que la machine ne peut ou ne doit pas venir remplacer. C’est à la condition que les juristes eux-mêmes déconstruisent une présentation trop technicienne et mécanique de leur fonction qu’ils pourront être davantage audibles qu’ils ne le sont (c’est-à-dire aucunement) dans les processus de conception des machines du droit et dans l’accompagnement choisi de leur mise en place. C’est également ainsi qu’ils seront à même de conserver une place en tant qu’humains juristes dans cet univers reconfiguré.

Valérie-Laure Benabou est professeur agrégée de Droit à l’Université d’Aix Marseille où elle dirige un master de droit de la propriété intellectuelle et de technologies avancées. Elle enseigne essentiellement le droit de la propriété intellectuelle, le droit de l’Union européenne et le droit dit du numérique. Associée dès 1998 à la réflexion menée par le Conseil d’Etat sur Internet et les réseaux numériques, elle a été membre de la commission paritaire de réflexion et de propositions sur le droit et les libertés à l’âge numérique de l’Assemblée nationale en 2015. Personne qualifiée au Conseil Supérieur de la Propriété Littéraire et Artistique depuis 2004, elle y conduit plusieurs travaux et rapports dont le dernier, rendu public en octobre 2018, traite de la confrontation du système du droit d’auteur avec les notions de contenus numériques et de données. Auteur avec Judith Rochfeld d’un ouvrage intitulé « A qui profite le clic ? » (Odile Jacob, 2015), elle travaille comme consultant interne dans le cabinet Vercken & Gaullier et à ses trop rares heures libres, pratique l’improvisation en danse, théâtre et chant et tente de mettre à profit ces diverses expériences dans son enseignement du droit.

Event details
Date: 
Jeudi, 8 Novembre, 2018 - 12:45 - 14:15
Lieu: 
Sciences Po - 13 rue de l’Université - 75007 Paris - 4ème étage, salle 410T
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