« Solution finale ». Expression et projet

Auteur: 
Chapoutot Johann

Article publié avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

L’expression « solution finale de la question juive » (Endlösung der Judenfrage) désigne, dans la langue nazie, le traitement des populations juives européennes, promises à la disparition. Cette disparition a revêtu, selon une chronologie fine, plusieurs modalités : l’émigration, l’expulsion-déportation, puis l’assassinat. Avant d’entrer dans la chronologie des politiques nazies, enjeu central de l’historiographie en ce qu’elle engage une interprétation globale du nazisme et du IIIème Reich, il est indispensable de revenir sur l’histoire de cette expression, née en Europe au XIXème siècle.

Qu’est-ce que la « question juive » ?

Qui dit « solution » dit « problème » ou « question ». De fait, le thème de la « question juive » est très présent dans les débats et discours politiques européens depuis la Révolution française. Celle-ci a donné aux Juifs de France le statut de citoyen à part entière et les a sortis de cet état de minorité juridique dont ils pâtissaient dans une monarchie chrétienne de droit divin : la Révolution permet la « sortie du ghetto », au sens juridique et géographique, l’accès à la dignité politique et à l’égalité des droits. Cette « émancipation des Juifs » est parallèle, en France à celle des protestants, « tolérés » depuis 1787, puis pleinement citoyens depuis 1789. Mais, plus encore que dans le cas protestant, l’accès des Juifs à la citoyenneté marque une rupture avec des préjugés et des persécutions millénaires dans l’occident chrétien.
Dans le sillage de la Révolution française et de la diffusion des idées de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen (1789) puis du Code Civil (1804), l’émancipation des Juifs gagne un nombre croissant de pays européens : les Etats créés par la France (République Batave, 1796), les territoires occupés par la France (Westphalie, 1808) ou alliés à elle (Prusse, 1812), puis d’autres Etats (Suède en 1835, Royaume-Uni en 1858, Russie en révolution en 1917…).
En 1843, en Allemagne, le théologien et philosophe Bruno Bauer publie La question juive (Die Judenfrage) dans lequel il examine les conditions de compatibilité de la religion juive avec la vie politique et juridique d’Etats chrétiens. En 1844, dans De la question juive (Zur Judenfrage), Karl Marx formule une réponse radicale à ce problème : les Juifs doivent se fondre dans l’universel et abandonner le particularisme de leur culture et de leur religion, dans lesquelles il voit, peut-être plus que dans le cas des religions chrétiennes, un facteur d’aliénation de l’individu et une cause de sa situation marginale dans les sociétés occidentales (la famille de Marx s’était convertie au protestantisme).
Avec les progrès de l’émancipation, la « question juive » (comment faire des Juifs pleinement des citoyens ?) devient, sous des plumes antisémites, un « problème juif » lié, à leurs yeux, au succès de cette émancipation et de cette intégration des Juifs aux Etats et nations. Aux yeux des antisémites, les Juifs, désormais sortis des ghettos, pleinement citoyens et méconnaissables (changements de nom, adoption de prénoms non-juifs, conversions, déménagements dans des quartiers « chrétiens »…) représentent un danger de mutation et de subversion des sociétés chrétiennes traditionnelles voire, pour ceux qui sont le plus versés dans le développement des sciences naturelles et de la race, si dynamiques à l’époque, du « corps racial ». L’ « anthropologie raciale », qui triomphe un peu partout en occident depuis le début du XIXème siècle, fait de la « question juive » un problème biologique. Les thèses se raidissent et l’expression « question juive » devient, dès les années 1860, un marqueur antisémite certain : l’émancipation et l’intégration, phénomènes d’ordre culturel, n’effacent pas la nature biologique de l’identité juive. L’intégration est donc impossible : l’évolution des prénoms (de Moses à Friedrich en Allemagne) et des patronymes, les baptêmes protestants ou catholiques n’y changent rien : Jud bleibt Jud, lit-on sous la plume des antisémites biologiques et racistes les plus convaincus. En Allemagne, le journaliste Wilhelm Marr popularise le mot « antisémitisme » dans les années 1870 (La « Ligue des Antisémites » est créée en 1879), qui trahit ce raidissement racio-biologique : le sémite est une biologie allogène. Des intellectuels de renom et de grande stature s’investissent également dans ce combat : l’économiste Karl Eugen Dühring publie en 1881 La question juive comme question de race, de mœurs et de culture – avec une réponse du point de vue de l’histoire mondiale. Des publicistes obsessionnels vulgarisent ces thèses, comme Theodor Fritsch, auteur en 1887 d’un Catéchisme antisémite, réédité en 1907 sous le titre de Manuel de la question juive. Par sa vulgarité, sa bêtise et sa violence, il est l’équivalent allemand du Drumont de La France juive (1886), avec le même succès éditorial qu’en France du reste. Dans un contexte de récession économique, et face aux vagues de réfugiés juifs victimes de pogroms en Europe de l’Est et cherchant refuge en France, un antisémitisme à valence essentiellement xénophobe (stigmatisant des pauvres, étrangers, parlant avec un fort accent) se développe à l’Ouest de l’Europe, moins en Allemagne qu’en Autriche (Etat multinational, dont la droite est préoccupée par les risques de « submersion » de l’élément germanique) et que dans la France de l’Affaire Dreyfus.
En 1946, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Jean-Paul Sartre reprend ironiquement l’expression et publie ses Réflexions sur la question juive, méditation sur la nature de l’antisémitisme, forme particulière de racisme qui repose sur un héritage culturel millénaire armé par la « science de la race » et par les ressentiments que suscite le développement économique des sociétés contemporaines (un homme nié par le désastre de sa situation sociale – le chômage, etc… – pourra toujours, par la grâce de l’antisémitisme, se sentir supérieur ou meilleur par simple fait de naissance).

Quelle « solution » à la « question juive » ?

Les textes des antisémites proposent « une résolution définitive de la question juive », comme l’écrit Eugen Dühring en 1881. D’un auteur à l’autre, les modalités varient, mais le fond de la « solution » reste le même : éloigner les Juifs.
Si un Karl Marx prônait la disparition des Juifs en tant que Juifs, leur élévation à l’universalité rationnelle et citoyenne par l’abdication de leur culture et de leur religion, les antisémites ne l’entendent pas ainsi : un Juif ne peut disparaître en tant que Juif (en devenant chrétien, par exemple). Il doit disparaître tout court, du moins géographiquement, voire, pour les plus exaltés, biologiquement.
Pour atteindre cet objectif, des « solutions » sont proposées qui prévoient, au fond, de revenir à la situation prérévolutionnaire, celle des anciens régimes chrétiens : minorité juridique, ghetto social et géographique, contraintes légales multiples. Les Juifs ne sont pas considérés comme des citoyens de ces nations en construction au XIXème siècle, mais comme des étrangers hôtes de ces nations. A ce titre, ils ne peuvent jouir des mêmes droits que les citoyens. Devant les progrès de l’émancipation, qui est une réussite, et de l’intégration, qui est un fait, les antisémites prônent parfois des solutions plus radicales, inspirées de la « science de la race » de l’époque : le contingentement biologique par la stérilisation obligatoire, par exemple.
C’est face à ce déchaînement discursif, mais aussi face à des événements inquiétants, comme l’Affaire Dreyfus en France, que certains Juifs prennent les antisémites au mot : dont acte, ils souhaitent partir, et recouvrer cette terre perdue depuis la conquête romaine et les diasporas des années 67 av. n.è. et suivantes. Aux Düring, Fritsch, Drumont, mais aussi Vacher de Lapouge, Paul de Lagarde et autres répond, en 1896, L’Etat des Juifs de Theodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste. Le théologien protestant Johann Friedrich Heman lui emboîte le pas en 1897 en publiant L’éveil de la nation juive : le chemin vers une solution définitive de la question juive (Der Weg zur endgültigen Lösung der Judenfrage) plaidoyer en faveur d’un Etat-nation juif au moyen orient.
Chez les antisémites, ces réflexions et projets sionistes font débat : les uns les reprennent en estimant qu’il s’agit sans doute là du moyen le plus sûr pour se débarrasser des Juifs. D’autres, obsédés par les thèmes du « complot » et de « l’internationale » juive font observer qu’une concentration juive en Orient créerait une sorte de Vatican juif, mais bien plus puissant, qui serait le quartier général d’une domination mondiale future…

L’antisémitisme nazi

Il fallait insister sur ces réflexions et propositions datant de la seconde moitié du XIXème siècle car elles se retrouvent, et les débats les accompagnant, dans le discours nazi, et dans l’évolution de la politique du NSDAP, puis du IIIème Reich, à l’égard des Juifs allemands puis européens.
Rien d’étonnant à cela, tant l’antisémitisme nazi s’inscrit pleinement dans une culture européenne et, plus largement, occidentale, fortement imprégnée d’antijudaïsme chrétien et d’antisémitisme biologique et politique.
L’antisémitisme fait florès dans les rangs des droites nationales européennes, peuplées de gens inquiets de l’homogénéité, de la nature et de l’authenticité des groupes sociaux qui, au XIXème siècle, s’érigent en Etats-nations. Qu’est-ce qu’une nation qui ne serait pas homogène culturellement et racialement ? L’antisémitisme est également bien représenté à gauche : le « Juif » est la figure, puis la métaphore, du capital déraciné, oppresseur du prolétariat.
Ce sont ces multiples traditions (antisémitisme nationaliste de droite, antisémitisme religieux, antisémitisme de gauche…) qui convergent dans le creuset et la synthèse nazie, exprimée par le programme en 25 points du 24 février 1920. Rédigé en grande partie pour détourner les classes populaires du communisme et de la social-démocratie, ce programme reprend une rhétorique et des idées de gauche (lutte contre les profiteurs de guerre, nationalisation des grandes industries…), mais aussi l’antisémitisme völkisch celui de la droite ethno-nationaliste qui estime qu’un peuple est un corps homogène, une biologie non mélangée. Les articles 4 et 5 du programme de 1920 énoncent ainsi que « seuls les citoyens jouissent des droits civiques. Pour être citoyen, il faut être de sang allemand, la confession important peu. Aucun Juif ne peut donc être citoyen ». En conséquence, les Juifs ne peuvent « vivre en Allemagne que comme invités, et doivent se soumettre à la juridiction touchant les étrangers ».
Tout doit être ainsi clair et précis : les nazis, comme le dit Hitler, refusent d’être « des antisémites passionnels » et défendent un antisémitisme rationnel : les pogroms ne mènent à rien. Il faut « tout simplement éloigner les Juifs » de la race germanique et des territoires où elle vit. Plusieurs lettres et déclarations publiques font mention de « solutions » plus extrêmes encore, Hitler se complaisant volontiers dans la radicalité de son propre discours, alimenté par sa colère devant la situation catastrophique de l’Allemagne (défaite, révolution de 1918, traité de Versailles, quasi-guerre civile de 1919 à 1923, hyperinflation, occupation de la Ruhr, République de Weimar et démocratie…), dont il rend les Juifs responsables. A cet égard, une fois encore, les nazis ne font preuve d’aucune originalité : à tout traumatisme social, à tout événement sidérant voire inexplicable (la révolution et la défaite de 1918 par exemple) son complot… Les Juifs sont accusés d’avoir poignardé l’armée allemande dans le dos et amené les socialistes et les communistes au pouvoir.

La politique nazie


Les mots nazis sont durs, voire extrêmes, mais bien dans la tradition des antisémites racistes les plus radicaux depuis la fin du XIXème siècle. A Paul de Lagarde, fasciné par les sciences naturelles et la médecine, qui multiplie les métaphores du « bacille » et du « microbe », on emprunte les raisonnements sans contradiction ni réplique possible inspirés par le discours scientifique et le diagnostic médical : « le corps allemand est malade », « On ne pactise pas avec un virus », etc…
Est-ce à dire que les Juifs doivent être éradiqués (ausgerottet) comme une maladie ? Détruits (vernichtet) comme des insectes ? Les mots sont là, les raisonnements sont bien en place, et créent sans conteste un univers mental où des actes épouvantables peuvent le cas échéant puiser sens et justification.
Cependant, il est impératif de continuer à faire de l’histoire, c’est-à-dire, entre autres, d’être sensible à la diachronie : tout n’est pas écrit ou décidé en 1919… Treblinka n’est pas l’œuvre de Paul de Lagarde ou de Theodor Fritsch. L’assassinat de millions de personnes est impensable pendant longtemps (ne serait-ce que logistiquement) pour les nazis les plus radicaux eux-mêmes. Il faudra une lente évolution des contextes et des projets pour que la « solution finale » prenne la signification – définitive, en effet – que nous lui connaissons a posteriori.

De 1933 à 1941, la politique nazie est résumée par le célèbre slogan Juden raus !, « les Juifs dehors ! », qui est un classique de l’antisémitisme politique le plus dur. Les juifs, entité biologique non seulement allogène, mais également dangereuse, car contaminante, doivent être éloignés de la « race » germanique et de son « espace vital ». Toutes les mesures nazies visent, à partir de 1933, à atteindre cet objectif d’une Allemagne judenfrei ou judenrein (libérée ou purifiée de ses Juifs). Plus de 400 lois et décrets pleuvent sur les Juifs allemands à partir de la « prise de pouvoir » de janvier 1933 : exclusion de la fonction publique (loi du 7 avril 1933 sur la « régénération de la fonction publique allemande »), interdictions professionnelles diverses et croissantes, interdiction de conduire, de posséder des instruments de musique, de faire ses courses avant 17h, de fréquenter des lieux de plus en plus nombreux, etc…
C’est cette strangulation lente, plus que des coups d’éclat de nature pogromique (comme le boycott, raté, des magasins juifs le 1er avril 1933), qui pousse les Juifs d’Allemagne à l’émigration. La politique nazie, de ce point de vue, est un succès : en nombre conséquent, les Juifs quittent l’Allemagne. Sur les 500 000 juifs que dénombre le recensement du 16 juin 1933, 175 000 ont émigré jusqu’en 1937.

Le durcissement de 1938

Les Juifs quittent l’Allemagne, mais ce pays s’agrandit en devenant, avec l’Anschluss de mars 1938 et l’incorporation des Sudètes au Reich (octobre 1938), la Grande Allemagne.
Le succès éclatant de la politique extérieure nazie qui réalise, avec cette concentration ethnique, le programme pangermaniste, pose un problème « racial » évident. Avec l’Autriche et les Sudètes, ce sont 200 000 Juifs qui entrent sous la juridiction nazie, soit plus que le total du nombre de Juifs émigrés d’Allemagne depuis 1933.
La strangulation progressive par la loi le cède donc à des méthodes plus brutales. En Autriche, le SD de la SS installe un « Bureau central pour l’émigration juive » (Zentralstelle für jüdische Auswanderung) à Vienne, confié au lieutenant-colonel Adolf Eichmann, considéré comme un expert de la « question juive » au sein du SD, ainsi qu’à son assistant, le capitaine Alois Brunner. L’expulsion des Juifs d’Autriche prend des formes brutales. En novembre 1938, Reinhard Heydrich se félicite du départ, en un temps record, de 45 000 juifs.
Ce « Bureau central » viennois devient un modèle : le 11 février 1939 est créé à Berlin le Bureau du Reich pour l’émigration juive (Reichszentrale für jüdische Auswanderung). C’est Hermann Goering qui prend l’initiative de cette création, sur proposition de Heydrich. La direction du Bureau est confiée au colonel Heinrich Müller, puis, quelques mois plus tard, à Eichmann.
Entre l’été 1938, celui de la réussite viennoise, et l’hiver 1939, où Goering décide d’étendre au Reich entier ce qui a été expérimenté en Autriche, il y a l’annexion des Sudètes (problème démographique comme l’Autriche, nous l’avons dit) et le pogrom de la « nuit de cristal ».
Ce pogrom, première manifestation de violence de masse contre les Juifs en Allemagne depuis les humiliations et le boycott de 1933, marque une rupture avec la ligne d’antisémitisme politique et « rationnel » suivie depuis l’arrivée des nazis au pouvoir.
On l’attribue le plus souvent à l’assassinat, à , du conseiller d’ambassade Ernst vom Rath par l’immigré juif polonais Herschel Grynszpan. Grynszpan a donné une signification politique à son geste en affirmant vouloir ainsi protester contre le sort de Juifs polonais immigrés en Allemagne que Berlin venait, le 17 septembre 1938, d’expulser et que la Pologne et son gouvernement antisémite refusaient d’accueillir à nouveau. Cantonnés dans un no man’s land, ces Juifs, dont des membres de la famille Grynszpan, étaient désormais apatrides, avec tous les dangers que recèle ce statut juridique, et démunis. Le geste de Berlin (l’expulsion forcée de Juifs étrangers) est directement lié à la situation de 1938 : trop de Juifs en Allemagne !
Le NSDAP a mis en scène le pogrom de la dite « nuit de cristal » (une expression nazie) en prétendant qu’il s’agissait de la réaction légitime et spontanée du peuple allemand à ce lâche assassinat. Dans les faits, ce sont des SA, des SS et des militants nazis qui ont mené les opérations de destruction, d’incendie, de tabassage et de lynchage à la suite d’instructions coordonnées au plus haut niveau (Goebbels pour le parti, Heydrich pour la police).
Il reste que, dans la hiérarchie nazie, ce pogrom fait débat : près de 100 morts, des milliards de Reichsmarks de dégâts – tout cela nuit à l’image de l’Allemagne et à son économie. Hermann Goering notamment, ministre de l’Air et responsable du Plan de Quatre ans, est furieux. Il convoque au ministère une réunion pour évaluer les dommages économiques et financiers du pogrom le 12 novembre 1938. Cette réunion le voit se rapprocher définitivement de la SS et, en particulier, de Reinhard Heydrich, avec qui il partage une appréhension froide et économiquement rationnelle de la « question juive » : de l’ordre, pas de troubles, de l’efficacité, pas de coûts. Cette réunion aboutit à deux décisions : une amende d’un milliard de Reichsmark à la communauté juive pour les troubles causés à l’ordre public et pour les dégâts suscités par les violences de cette nuit; l’aryanisation complète de l’économie allemande. C’est Goering qui, en étroite coopération avec la SS, crée le 24 janvier 1939 la Reichszentrale für jüdische Auswanderung (Bureau central pour l’émigration juive). C’est, par la suite, lui encore qui, en raison de son prestige (il est élevé à l’été 1940 au rang sui generis de « Maréchal du Reich » après les exploits de la Luftwaffe en Pologne et en France) et de son autorité est l’interlocuteur auprès duquel la SS sollicite compétence et pouvoirs dans la politique anti-juive.

Le laboratoire polonais

Jusqu’à l’automne 1941, dans le Reich, la politique ne change pas : il faut expulser les Juifs. Où ? La défaite de la France, à l’été 1940, semble indiquer une « solution » : l’île de Madagascar, où les Juifs du Reich seraient acheminés par bateaux. Madagascar a l’avantage d’être une île, qui permettrait le confinement des millions de Juifs désormais sous domination nazie : la peur du « Vatican juif » moyen-oriental est ainsi apaisée.
Le plan Madagascar, très sérieusement établi par les services d’Eichmann, se révèle irréalisable à cause de la maîtrise des mers par les Britanniques.
Parallèlement, la violence nazie frappe la Pologne et les Juifs polonais. La Pologne est considérée comme une terre de colonisation et la population slave du pays doit être privée de son intelligentsia : la nation polonaise doit disparaître en tant que nation et, pour cela, il faut la décapiter. Dans le cadre de l’opération Tannenberg, des unités spéciales de la police et de la SS (Einsatzgruppen) assassinent plus de 60 000 personnes entre septembre et octobre 1939, dont des Juifs, abattus moins en tant que Juifs qu’en tant que membres de ces élites polonaises (professions intellectuelles, artistiques, libérales, hauts-fonctionnaires…) que les nazis veulent éradiquer pour détruire la culture polonaise. Dans le même temps, les Juifs des régions annexées et incorporées au Reich (Reichsland Warthegau, Gau Danzig-Westpreussen) sont expulsés vers le sud de la Pologne conquise, une zone non intégrée au Reich, le Generalgouvernement, conçue comme une zone de rétention des Juifs et polonais expulsés du nord. Très vite, des ghettos sont ouverts dans le Gouvernement général, pour accueillir les Juifs expulsés et concentrer ceux des petites villes et campagnes : le « nettoyage » du territoire, ainsi que la surveillance, passe par la concentration des populations indésirables et considérées comme ennemies du Reich.
La Pologne détruite doit aussi idéalement accueillir les Juifs allemands. Eichmann, entre temps nommé à Prague (annexée en mars 1939) reçoit l’ordre d’organiser en six transports la déportation de 5000 Juifs du Reich (essentiellement issus de Vienne, de Kattowitz et de Moravie) vers un Judenreservat, une « réserve juive » ou un Reichsghetto dans les environs de Cracovie, ou de Lublin, finalement à Nisko (Nisko-Plan). Ces transports se déroulent du 18 au 26 octobre 1939 et sont ouvertement conçus comme des tests de faisabilité : déporter des Juifs, les cantonner à des espaces qu’ils doivent construire et mettre en valeur eux-mêmes, en attendant leur déportation plus loin vers l’Est, dans des zones non encore définies. Les protestations des autorités d’occupation allemandes contre les initiatives de la SS, le mécontentement croissant du Gouverneur Général Hans Frank, qui souhaite faire du Generalgouvernement un Etat modèle et productif, conduisent à l’arrêt du projet. Au printemps 1940, le projet Madagascar, sérieusement envisagé depuis 1938, prend des contours plus fermes, avant d’être abandonné au tournant de l’année 1940-1941.

L’action Barbarossa : vers un double règlement de la « question juive ».

Que faire des Juifs d’Europe ? La SS, notamment, est inquiète : avec la victoire en Pologne puis les victoires, tout aussi rapides, à l’Ouest et dans les Balkans, ce sont plus de trois millions de Juifs supplémentaires qui se trouvent désormais dans « l’aire de souveraineté allemande ».
Les projets de conquête et de colonisation de l’Est de l’Europe, cultivés depuis les années 1920 avant d’être précisés, dans les années 1930, au sein du RuSHA de la SS (Office principal de la race et de la colonisation) puis du RKF (Commissariat du Reich pour le renforcement de la race germanique), institué par décret d’Hitler le 7 octobre 1939, semblent offrir une « solution » territoriale à la « question juive ». Si la route maritime de Madagascar est fermée, si l’émigration n’est plus une solution car aucun pays ne veut accueillir les Juifs du Reich (conférence d’Evian, juillet 1938, et opposition des Britanniques à toute immigration juive en Palestine), le grand Est semble offrir des possibilités infinies. Les nazis ont attentivement suivi les mouvements forcés de populations qui ont affecté l’Europe depuis la fin de la Grande Guerre : les transferts entre Turquie et Grèce dans les années 1920, puis les grandes déportation-abandons de la politique stalinienne dans les années 1930 – tout cela prouve qu’une bonne logistique servie par un réseau ferroviaire efficace peut accomplir des tâches gigantesques et déplacer des millions de personnes dans des délais record.
L’opération Barbarossa (l’assaut contre l’URSS) ouvre une nouvelle voie possible pour se débarrasser des Juifs : les déporter très loin à l’Est, de préférence vers le cercle polaire, et les abandonner à leur sort dans une entreprise de déportation-abandon servie par la logistique ferroviaire.
Le problème qui se pose est qu’il y a déjà des Juifs à l’Est. Ceux-ci représentent aux yeux des nazis un risque pour la sécurité militaire et une charge démographique. Les armées allemandes étant censées se nourrir sur le pays occupé et ne rien coûter au Reich, il apparaît impératif de réduire le nombre des bouches considérées comme inutiles (le Generalplan Ost prévoit ainsi la mort, à moyen terme, de 30 millions de Slaves surnuméraires). Dans le cas des Juifs de l’Est, les Ostjuden sont aux yeux des planificateurs du IIIème Reich non seulement un poids, mais aussi un danger : dans la lecture nazie du monde et de l’histoire, le bolchevisme est une création juive et les Juifs sont accusés de diriger le mouvement communiste international, Moscou étant la « centrale du judéo-bolchevisme ». Les populations juives de l’Est sont donc les ennemis principaux : tout Juif, qu’il soit soldat de l’Armée rouge, commissaire politique ou paysan misérable d’un shtetl ukrainien, est un ennemi ontologique irréductible du Reich et représente un péril.
Dans le contexte très particulier de la campagne de l’été 1941, fait, pour les Allemands, de progression rapide, d’euphorie, de fatigue (vitesse et chaleur) et de peur (la progression allemande est tellement rapide que de nombreuses unités soviétiques combattent désormais, sans coordination et parfois violemment, derrière les lignes de la Wehrmacht), une violence inouïe s’enclenche : les Einsatzgruppen de la SS et de la police allemande reçoivent la mission de « sécuriser » l’arrière des unités combattantes en assassinant sur place les communistes et les Juifs. Ces actions de tuerie représentent un massacre, puis un génocide à partir du moment où, dès août 1941, les femmes et les enfants sont eux aussi assassinés, et non plus seulement les hommes en âge et en capacité de porter les armes. Fin août 1941, le HSSPF (Höherer SS- und Polizeiführer) Russland-Süd Friedrich Jeckeln commande le premier grand massacre concentré, à Kamenets-Podolsk, ville de l’ouest de l’Ukraine : du 27 au 29 août, 23 600 Juifs, dont la majeure partie est constituée de Juifs hongrois expulsés par la Hongrie, sont assassinés par à peine plus d’une centaine d’hommes du bataillon de police 320 et d’un Sonderaktionsstab composé de membres de la SS proches de Jeckeln. Ce massacre est le premier assassinat de masse centralisé, avant celui de Babi Yar quelques semaines plus tard.

Automne 1941

Du point de vue nazi, la situation militaire à l’Est laisse présager, à l’été 1941, une « solution » possible à la « question juive ». C’est dans le contexte des victoires allemandes rapides de l’opération Barbarossa que Goering confie à la SS, par une lettre du 31 juillet 1941 adressée à Reinhard Heydrich, la responsabilité de trouver « une solution d’ensemble à la question juive » :
« Pour compléter les instructions qui vous ont déjà été communiquées par le décret du 24 janvier 1939 en vue de trouver une solution à la question juive sous la forme d’une émigration ou d’une évacuation (…), je vous charge, par la présente, de prendre toutes les décisions préparatoires – d’ordre organisationnel, pratique et matériel – à une solution d’ensemble de la question juive dans les territoires sous influence allemande en Europe. Dans la mesure où les compétences d’autres instances centrales seraient impliquées, je vous demande de solliciter leur participation. Je vous charge en outre de me soumettre prochainement une esquisse générale concernant les mesures à prendre (…) pour mettre en œuvre cette solution finale de la question juive ».
Cette lettre fait explicitement référence à la création de la Reichszentrale en janvier 1939 et à la politique d’émigration qui, depuis quelques temps, évolue vers une pratique de l’évacuation vers l’Est.
La « solution finale » envisagée à l’été 1941 signifie la fin de la présence des Juifs dans les territoires dominés par le Reich. Pour ce faire, les Juifs de l’Est sont promis à la mort, et les Juifs de l’Ouest à la déportation-abandon très loin vers l’Est.
C’est avec l’évolution (défavorable pour les Allemands) de la situation militaire à l’Est que la « fin » de la « solution finale » change de nature.
L’évacuation des Juifs de l’Ouest vers l’Est semble compromise par l’absence de victoire rapide. Après des mois de retraites et de défaites, les premières contre-attaques soviétiques, en octobre et novembre 1941, gâchent la perspective d’un Blitzkrieg victorieux. La route de l’Est semble barrée, et les militaires allemands envisagent désormais avec un mélange de résignation et d’angoisse une guerre longue en URSS.
Dans le même temps, la situation dans les ghettos de Pologne s’est aggravée : certains existent depuis désormais deux ans, avec une population croissante vivant dans des conditions sanitaires et nutritionnelles épouvantables. A l’été 1941, particulièrement chaud, le typhus a sévi dans ces ghettos, une pathologie qui frappe certes la population juive, mais qui menace aussi les fonctionnaires, policiers et soldats allemands. Ce problème sanitaire inquiète d’autant plus les Allemands que l’évacuation des ghettos vers l’Est paraît reportée sine die.
Enfin, l’évolution géopolitique mondiale aboutit à une guerre sur deux fronts : résistance de l’URSS, puis entrée en guerre des Etats-Unis, attaqués par le Japon à Pearl Harbour le 7 décembre 1941. Pour les nazis, le cauchemar de 1917 semble se réitérer : une guerre véritablement mondiale, sur deux fronts gigantesques. C’est dans ce contexte d’évolution défavorable d’une guerre « voulue par les Juifs » que, très vraisemblablement entre le 11 et le 16 décembre 1941, la décision est prise, entre Hitler et Himmler, d’assassiner tous les Juifs du continent européen. Il faut ici préciser que la date de cette prise de décision fait encore débat entre les historiens mais que, de notre point de vue, l’estimation proposée dès la fin des années 1990 par Christian Gerlach semble la plus plausible.

Centres de mise à mort et opérations de tuerie.

Contrairement à ce que l’on lit parfois, il n’y a pas eu succession chronologique d’une shoah sauvage à l’Est (que d’aucuns appellent improprement « shoah par balles »), suivie d’une shoah organisé et rationalisée dans les centres de mise à mort. Il y a eu concomitance : pendant que des centres de mise à mort sont érigés en ex-Pologne pour « traiter » les Juifs de Pologne, puis de l’Ouest (Chelmno, Sobibor, Treblinka…), les opérations de massacre se poursuivent à l’Est, parfois sur place, parfois dans des lieux centraux (forêt de Ponari, ravin de Baby Yar, centre de Mali Trostenets…), ainsi que le montre Tal Bruttmann dans des articles récents. Dans les deux cas, il s’agit, moyennant des structures légères (Treblinka, Sobibor, Ponari par exemple) de rassembler (par transport ferroviaire ou routier) des populations promises à la mort immédiate : par fusillade ou par asphyxie.
Peu importe le moyen (balles, gaz d’échappement, Zyklon B) et le lieu (chambre à gaz mobile, chambre à gaz immeuble, fosse de fusillade…) : la finalité est la mort d’une population entière, selon des modalités organisationnelles et logistiques semblables (acheminement vers un lieu central, assassinat massif et rapide).
De ces sites d’assassinat n’est rien resté, car les structures, légères, ont été détruites par les nazis eux-mêmes. Seul l’imposant centre de mise à mort de Birkenau, qui jouxtait les différents camps de concentration d’Auschwitz, possédait des structures architectoniques en dur que les nazis n’ont guère eu le temps, à l’hiver 1944-1945, de détruire intégralement. Par ailleurs, la proximité d’une population concentrationnaire et le fait que des Juifs de toute l’Europe étaient acheminés vers Auschwitz a fait de ce site un lieu de mémoire européen : il y a en effet eu des survivants (concentrationnaires), alors que Sobibor et Treblinka, exclusivement voués au meurtre, n’en ont quasiment pas laissé.
La « solution finale », dans son acception finale précisément, a, malgré une décision tardive, des pratiques erratiques et une mise en œuvre au fond très courte (1941-1944/45), fait près de six millions de victimes.


Bibliographie

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BRUTTMANN, Tal, TARRICONE, Christophe, Les 100 mots de la Shoah, , PUF, Que Sais-Je, 2016, 128 pages.
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Chapoutot Johann, « Solution finale ». Expression et projet, Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : , accéder le 13/11/2019, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/solution-finale-expression-et-projet, ISSN 1961-9898