Camps d’extermination (centres de mise à mort)

Date: 
15 Février, 2016
Auteur: 
Chapoutot Johann

Cet article a été publié avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Article traduit de l'anglais par Odile Demange

Le monde connaît les camps de concentration depuis la guerre des Boers (1899-1902) et la révolte des Héréros (1904-1905). La Révolution russe a inventé le goulag et des États démocratiques tels que la France, le Royaume-Uni et les États-Unis ont utilisé, en temps de guerre, de vastes installations coercitives de rétention. À partir du mois de mars 1933, le régime national-socialiste a ouvert des Konzentrationslager (KZ) pour emprisonner les adversaires du Troisième Reich. Les Juifs ne furent pas massivement détenus dans des camps de concentration avant 1941 : si les nazis avaient bien l’intention de rendre le territoire du Reich judenfrei (sans Juifs), ils n’avaient pas encore défini clairement la méthode à employer. Leurs premiers projets envisageaient de déporter les Juifs dans une sorte de réserve, dans les régions de l’extrême Est européen ou sur l’île française de Madagascar. Au terme des premières victoires stupéfiantes de l’armée allemande, le nombre de Juifs relevant de la juridiction du Reich dépassa les dix millions, un chiffre qui s’accrut encore après la campagne éclair de Russie. Les victoires rapides de l’été 1941 furent cependant suivies par un ralentissement de la progression de l’armée allemande, immobilisée par l’hiver précoce et confrontée à la forte résistance de l’Armée rouge. Les solutions envisagées antérieurement (déportation à l’Est ou à Madagascar) n’étaient plus adaptées. Des exécutions massives menées par les groupes d’intervention de la SS (Einsatzgruppen SS) avaient commencé dès le mois de juin 1941, mais cette méthode de liquidation ne donnait pas satisfaction : les SS eux-mêmes subissaient de graves traumatismes psychologiques et, dans l’ensemble, les Einsatzgruppen n’étaient pas suffisamment efficaces.

La décision de créer des camps d’extermination fut prise entre juin 1941 et la Conférence de Wannsee du 20 juillet 1942. Ces camps-là n’étaient pas destinés à concentrer des populations mais à les supprimer, comme le révèle parfaitement leur dénomination allemande de Vernichtungslager, vernichten signifiant réduire à néant (nichts).

Dans sa Destruction des Juifs d’Europe, Raoul Hilberg a forgé l’expression de « centres de mise à mort » pour insister sur la vision rationnelle, industrielle qui avait présidé à la création des premières fabriques de mort de l’histoire. Hilberg rappelle que les nazis avaient déjà fait l’expérience de camps dans les années 1930, en même temps que d’une méthode nouvelle et efficace d’assassinat : le gaz. À partir de 1941, les centres de mise à mort associèrent camps, gaz et convois de chemin de fer. Plusieurs millions d’individus furent déportés en train sous couvert de relocalisation. Une coordination rigoureuse entre opérations de police et transport était indispensable au déplacement à l’échelle d’un continent de ces millions d’individus condamnés à trouver la mort dans des camps d’extermination imaginés et conçus comme des usines de production de cendre.

Le premier centre de mise à mort fut le camp d’extermination de Chelmno (Kulmhof), en Pologne, où furent menées les premières expériences d’assassinat au gaz. Chelmno commença à liquider des convois entiers de déportés à partir de novembre 1941. Vinrent ensuite Belzec, Auschwitz, Majdanek, Sobibor et Treblinka. Presque tous ces camps furent fermés à des fins de rationalisation entre le printemps 1943 (Belzec) et juillet 1944 (Majdanek) : les opérations de mise à mort se concentrèrent alors pour l’essentiel à Auschwitz, qui devint ainsi synonyme de camp d’extermination et d’Holocauste. En effet, les autres centres de mise à mort furent méticuleusement détruits par la SS Wirtschafts- und Verwaltungshauptamt, l’Office Central SS pour l’économie et l’administration. Il ne devait rester aucune trace du crime perpétré contre les Juifs. De plus, Auschwitz avait été conçu pour devenir le plus important centre de mise à mort. Un camp de concentration y avait été créé sur un terrain militaire abandonné, au moment où l’Allemagne avait envahi la Pologne. Auschwitz étant située sur un nœud ferroviaire, cette petite ville perdue offrait des liaisons commodes avec toute l’Europe occupée et convenait ainsi fort bien à l’accueil des convois.

Les premiers assassinats au gaz furent commis au Bloc 11, un local inapproprié car trop exigu pour des opérations de grande envergure. Après avoir fait leur œuvre de mort pendant toute une année dans deux bâtiments (Bunkers I et II) construits à l’écart du camp lui-même, dans les bois voisins, les SS construisirent cinq Krematoria qui fonctionnèrent à partir de mars 1943. Le centre de mise à mort était bien organisé et se caractérisait par une rapidité de fonctionnement et une efficacité extrêmes : les trains arrivaient au terminus de chemin de fer du camp, appelé la « rampe » (die Rampe), où les passagers étaient triés. Les plus valides étaient sélectionnés pour travailler dans le camp de concentration, où ils mourraient de toute façon après avoir apporté leur contribution à la production du Reich, tandis que les autres étaient envoyés immédiatement aux Krematoria, dont le sous-sol abritait les chambres à gaz. Une fois dépouillées de leurs vêtements, les victimes étaient gazées juste sous les crématoires, évitant ainsi toute perte de temps. Les corps étaient ensuite dirigés vers les fours par un monte-charge. Le gaz toxique avait été choisi pour son pouvoir létal rapide. On avait préféré le Zyklon B, utilisé dans la lutte contre les insectes et les rats, au monoxyde de carbone, jugé trop lent. Pour construire les crématoires, les SS avaient fait appel aux compétences et au savoir-faire de sociétés privées, telles que Topf und Söhne, une entreprise d’Erfurt spécialisée dans la construction de crématoires de cimetières et de systèmes de ventilation. La ventilation était en effet un élément clé du processus meurtrier, aussi bien pour purifier l’air de la chambre à gaz après l’exécution des victimes que pour alimenter les crématoires. La résistance physique des matériaux utilisés pour la construction des crématoires posait également un problème : les SS brûlaient un si grand nombre de cadavres par jour qu’il arrivait aux fours d’être endommagés. Lors de son procès, les psychologues demandèrent à Rudolf Hoess, deux fois Lagerkommandant d’Auschwitz, de rédiger un rapport sur son activité. Il leur fit une description froide et détaillée de son travail, de la construction du camp, en employant un langage extrêmement technique pour expliquer le traitement (Behandlung) des pièces (Stücke) : autrement dit l’assassinat d’êtres humains, organisé et planifié comme aurait pu l’être la fabrication de chaussures. Raoul Hilberg a été, dans les années 1960, le premier historien à présenter l’Holocauste comme une entreprise administrative et technocratique d’une insensibilité absolue. Trente ans plus tard, l’historien français Jean-Claude Pressac a démonté ce qu’il a appelé « la machinerie du meurtre de masse » en étudiant les archives du SS-WVHA et des entreprises privées chargées de construire les bâtiments, les installations de mise à mort et les crématoires pour la SS. Chose intéressante, Pressac avait été un négationniste avant d’être bouleversé par la lecture des sources qu’il avait découvertes peu après la chute du mur de Berlin, un événement qui avait permis aux chercheurs de consulter des documents jusqu’alors inconnus, conservés à l’Est.

Bibliographie :

PRESSAC, Jean-Claude, Les chambres à gaz d’Auschwitz. La machinerie du meurtre de masse, , CNRS Editions, 1993.
HILBERG, Raoul, The Destruction of the European Jews, Princeton, Princeton University Press, 1961 [La destruction des Juifs d’Europe, trad. M. F. de Paloméra et A. Charpentier, , Fayard, 1988.]
HOESS, Rudolf, BROSZAT, Martin, Kommandant in Auschwitz. Biographische Aufzeichnungen, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1963. [Le commandant d’Auschwitz parle, trad. C.  de Grunwald, , Julliard, 1959.]


 

Citer cet article

Chapoutot Johann, Camps d’extermination (centres de mise à mort), Violence de masse et Résistance - Réseau de recherche, [en ligne], publié le : 15 Février, 2016, accéder le 20/10/2018, https://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/camps-d-extermination-centres-de-mise-mort, ISSN 1961-9898