1968, cinquante ans plus tard...

Auteur(s) : 

Petr Pithart (texte traduit du tchèque par Hélène Bourgois)

Les dossiers du CERI
Date : 
09/2018

Les vingt années de la normalisation ont jeté et jettent encore leur ombre portée sur 1968, sur le Printemps de Prague mais aussi sur les quelque trente années écoulées depuis la révolution de novembre 1989. Pourtant, les communistes réformateurs, ou plus précisément leurs chefs de file, ceux qui incarnèrent le Printemps de Prague, sont responsables de de cette situation. Du fait du choix honteux qu’ils ont fait face à l’adversité, celui du reniement.

Acteur de chacun de ces deux événements, je peux témoigner que lors de la « révolution de velours » de 1989, personne ne songeait à renouer avec le processus de réforme engagé en 1968 ou à s’en inspirer.
Pourquoi ? Les 328 000 membres que le Parti communiste avait exclus ou les 147 000 qu’il avait radiés parce qu’ils l’avaient quitté de leur propre initiative n’ont été capables de mettre ces vingt interminables années de normalisation à profit pour produire quoi que ce soit. On a d’abord parlé d’une attente. Puis – et ce ne fut plus qu’avec l’ironie du scepticisme – du « parti des exclus » mais aucun parti ni même quelque chose qui en approchât un tant soit peu n’a jamais vu le jour.

Vinrent les dissidents. Ceux-là ont publiquement assumé leur position en signant un document programmatique, la Charte 77. Ils étaient 243 lors de la première vague dont une bonne moitié d’exclus ou de radiés du parti même si ce n’est pas en leur qualité d’anciens communistes qu’ils étaient venus militer au sein de la Charte 77. Ils l’avaient rejointe parce qu’ils adhéraient à sa vision non idéologique et à ses valeurs, qui se situaient au-dessus ou en dehors de toute opposition.
Onze ans plus tard, enfin, un certain nombre d’exclus et de radiés, ayant fini par accepter de se définir comme des communistes réformateurs, se sont regroupés pour former un mouvement que son nom, Obroda (Renouveau), situait clairement dans la continuité du processus de rénovation engagé autrefois. Ces rénovateurs avaient leur propre programme et entretenaient avec les chartistes des relations distantes. Fait significatif : ils ont attendu 1988 pour faire leur coming out. Ils n’avaient pas jugé bon de se déclarer plus tôt, pas même en 1985, année où Gorbatchev est arrivé au pouvoir. Ils se sont manifestés publiquement uniquement lorsque la situation de ce dernier à la tête de l’URSS leur a paru suffisamment stable et assurée. Leur entreprise n’avait rien d’une aventure…

Les dissidents de la Charte n’étaient pas au courant de toutes leurs activités mais des informations leur parvenaient, dont il ressortait que ces rénovateurs cherchaient – et réussissaient – à entrer en relation avec les cadres dirigeants du Parti communiste alors dirigé par Milous Jakes. A l’évidence, ils s’efforçaient d’obtenir leur réhabilitation, voire leur réintégration dans leurs anciennes fonctions. Je crois que la dissidence regardait leurs efforts avec une certaine gêne. Depuis toutes ces années qu’elle tentait d’engager le dialogue avec le pouvoir politique, elle avait pu constater que l’autre partie n’y était nullement intéressée.
En novembre 1989, le Centre de coordination du Forum civique tint sa première réunion avec Marian Calfa, qui venait tout juste d’être désigné Premier ministre. Il s’agissait de décider de la composition du nouveau gouvernement fédéral. A notre stupéfaction, Calfa est arrivé à cette réunion muni d’une liste : celle des membres du mouvement Renouveau dont, nous a-t-il dit, il faudrait que nous tenions compte pour constituer le gouvernement. « Il faudrait que nous tenions compte » ? Mais pour quelle raison ? La réponse était simple : parce que les rénovateurs étaient passés dans son bureau avant nous et avaient inscrit leurs noms sur une liste… Il n’y avait là rien de scandaleux en soi. Tout ce que je veux dire, c’est que ces mêmes rénovateurs qui avaient attendu si longtemps pour faire connaître leur existence se sont immédiatement déclarés dès lors qu’il s’est agi de pourvoir des postes au sein du gouvernement. Au grand étonnement de Calfa, le Comité de coordination du Forum civique a refusé de nommer ces prétendants en bloc (je pense à des gens comme Cestmir Cisar). Il n’y a jamais eu aucune négociation entre le Forum civique et le Parti communiste.

Le cas d’Alexandre Dubcek était plus compliqué. Dubcek considérait que la révolution de novembre avait fait de lui le successeur naturel de Gustav Husak au poste de Président de la République mais il représentait une équipe qui avait signé le protocole de Moscou puis qui avait fait sienne la politique du reniement. C’est lui qui, à la suite des manifestations qui marquèrent le premier anniversaire de l’occupation du pays, avait décrété l’état d’exception – de facto la loi martiale – qui avait permis l’emploi de moyens de répression exceptionnels contre ses propres partisans, descendus dans la rue la veille avec son nom à la bouche, et que les organes de la sécurité de l’Etat tchécoslovaque avaient battus, arrêtés et emprisonnés.

Bien entendu, Dubcek ne représentait pas que lui-même mais aussi la Slovaquie. C’est pourquoi Havel comptait sur lui et avait même mis comme condition à sa propre présidence qu’il devienne le deuxième personnage de l’Etat.
Au moment de la défaite et pendant les décennies de la normalisation, les protagonistes des événements de 1968 et la plupart des exclus du Parti communiste n’ont guère été fidèles aux idéaux du Printemps de Prague. Des millions de gens ont donc dû se demander s’ils avaient vraiment cru à ce Printemps, eux qui avaient jugé, par la suite, que sa défense ne justifiait pas, de leur part, le moindre sacrifice. Ils auraient toujours pu, au moins, faire un geste, refuser de signer le protocole de Moscou, comme l’avait fait sur le champ Frantisek Kriegel, ou claquer la porte pour ne pas avoir à cautionner l’auto-liquidation du Printemps de Prague, comme l’a fait plus tard Zdenek Mlynar. Vaclav Havel avait personnellement écrit à Dubcek pour l’inviter à accomplir un tel geste de résistance. Nous ne l’avons appris que des années plus tard.

Ce qui s’est joué alors détermine ce qui se passe aujourd’hui. On n’a pas à rougir d’une défaite honorable. Elle peut devenir une référence ; elle constitue un capital pour l’avenir mais une capitulation honteuse ne donne que la gueule de bois et ne produit que le désespoir ou le cynisme ostentatoire du conformisme.
Les centaines de milliers d’exclus et de radiés du parti, par leur attitude passive, les anciens cadres du régime, par la prudence de leurs calculs, ont montré combien était faible l’ancrage des idées réformatrices de 1968.
Pire même : leur comportement était une invitation lancée aux millions de leurs concitoyens à suivre leur exemple ; à se soumettre à la normalisation ; à renier, lors de leurs entretiens de contrôle de conformité1, toutes les valeurs dont ils s’étaient réclamés avant l’occupation. Ces entretiens ne concernaient plus les seuls membres du parti, plus personne n’y échappait. Comme on le disait à l’époque, quiconque voulait garder son poste devait d’abord approuver l’entrée des troupes soviétiques dans le pays…

La normalisation fut une réussite. La participation aux élections était à nouveau de 98% et les places vides au sein du Parti furent bientôt occupées. Tous ceux qui ne demandaient qu’à s’adapter n’avaient qu’à suivre le modèle de leurs idoles du Printemps de Prague. Par leurs prises de position, tout sauf héroïques, ces derniers avaient envoyé un message clair : tout ça n’a pas de sens. Nous, on fait nos bagages et on rentre chez nous. Faites pareil. Disparaissez dans un exil, intérieur ou extérieur. Retirez-vous à la campagne ou même, retournez à l’usine ou au bureau et reprenez-y vos anciennes fonctions.

Ce n’est pas notre défaite mais la façon dont avons perdu qui a dévalorisé et décrédibilisé les idéaux du Printemps de Prague au point qu’on a pu se demander de quels idéaux il pouvait bien s’agir puisqu’ils ne méritaient même pas qu’on accepte, en leur nom, quelque sacrifice de moyenne importance ? Après tout, à l’époque, personne ne risquait de prendre une balle dans la nuque !
En 1989, vingt et un ans plus tard, le Printemps de Prague ne constituait plus une référence. Ni pour le Forum civique ni pour les autres acteurs de la vie politique. Seuls les membres du Parti communiste nouvelle formule s’y référaient encore, mais prudemment et timidement, compte tenu de leur faible crédibilité pour s’en réclamer.

Aussi beaux qu’ils aient été, personne ne songeait à reprendre à son compte des idéaux que la société et ses dirigeants avaient désavoués et reniés. Un reniement confirmé et signé. 1968 n’a pas été oublié mais refoulé. Un refoulement qui perdure encore comme le montre la façon dont se conduisent de millions de nos concitoyens au quotidien et leur mauvaise conscience. Comment se réclamer de quelque chose qu’on a soi-même renié alors qu’on a, sans y être contraint par la torture, accepté de signer le pacte avec le diable ? Lorsque, pour reprendre le terme si justement utilisé par Michel Houellebecq, on a été l’instrument de sa propre soumission ?

Après novembre 1989, le terme de « soixante-huitard » est devenu une épithète péjorative, voire une injure visant ceux qui contestaient les transformations économiques radicales auxquelles on voulait procéder alors qu’on ne disposait pas du cadre institutionnel adéquat. Dans le discours néolibéral dominant de l’époque, régulation était devenu un gros mot, quelque chose comme la planification soviétique ; par privatisation, on entendait exclusivement le passage à la propriété privée alors que ce terme signifiait en fait « appropriation », c’est-à-dire le passage d’une situation où un bien n’a pas de propriétaire en bonne et due forme – ce que l’Etat ne pouvait pas être – à une situation où on lui en attribue un. Ce propriétaire-là devait pouvoir être aussi une coopérative, une commune, etc.
Le gouvernement tchèque n’avait pas la même conception de la transformation économique que le gouvernement fédéral tchécoslovaque qui avait confié à son ministre des Finances, Vaclav Klaus, la charge des réformes à mener. Il fut traité de « gouvernement des old boys », des vieux soixante-huitards. Dans la rhétorique démagogique de l’époque c’est ainsi qu’on appelait ceux qu’on accusait de vouloir revenir au passé, au socialisme étatique et qu’on soupçonnait de vouloir sauvegarder les anciennes structures. Oui, l’artisan des privatisations les plus réussies et singulièrement de la cession à un partenaire stratégique désigné à l’avance de Skoda Mlada Boleslav ou de Barum Otrokovice, le ministre tchèque de l’Industrie, Jan Vrba, resté membre du Parti communiste jusqu’en novembre 1989, était une « ancienne structure ». Son père, instituteur, avait été condamné à onze ans de prison. De quelle ancienne structure parle-t-on au juste quand on évoque Vrba ?

En fait, les économistes dont s’était entouré le gouvernement tchèque ne s’inspiraient nullement de l’année 1968 mais du concept d’économie sociale de marché développé dans l’après-guerre par Ludwig Erhard aux temps du miracle économique allemand. On était donc face à deux approches économiques inconciliables : d’une part, celle de l’école de Chicago et de Milton Friedman, d’autre part, celle de l’école allemande de Fribourg. La première a inspiré le gouvernement fédéral et la majorité de l’Assemblée fédérale laquelle l’a approuvée à l’automne 1990. Elle fut adoptée en bloc avec sa méthode de choc fondée sur une dérégulation maximale et sur le recours à la privatisation par coupons (Kuponova privatizace). En fin de compte et à de rares exceptions près, le gouvernement fédéral a eu le dernier mot, ce qui n’est pas anormal dans un Etat formé par deux entités, tchèque et slovaque. De son côté, le gouvernement tchèque n’a pas disposé du temps nécessaire pour faire prévaloir ses propres conceptions. Le Forum civique avait pris la malencontreuse décision d’écourter son mandat de moitié. Faute de temps, nous n’avons donc pu utiliser ni pour Tatra Koprivnice ni pour les trente-cinq autres entreprises destinées à la privatisation la méthode qui avait si bien réussi à Skoda, c’est-à-dire par vente directe à un investisseur étranger. En 1992, les électeurs ont approuvé la méthode par coupons qui leur avait été vantée pour sa rapidité.
C’est ainsi qu’ont été érigées les barrières qui séparent aujourd’hui encore l’ethos de 1968 – qui a débouché sur la catastrophe de l’occupation – et l’euphorie de 1989 - qui s’est dissout dans le désenchantement de la « tunelisation»2, du clientélisme et de l’oligarchisation.

Quand j’évoque l’ethos de 1968, je pense à ce sentiment de solidarité, de tolérance, d’attention aux autres qui commençait alors timidement à se faire jour. Quelque chose comme un regard que nous portions tous vers le haut, comme un espoir, peut-être fou mais partagé, qui nous grandissait. Quelque chose qui relève de ce troisième terme de la devise de la révolution française, la fraternité.
En politique cependant, seule l’éthique de responsabilité compte, pas celle des nobles sentiments et je me sens déchiré entre ma position depuis toujours critique de la politique menée à cette époque et de ses protagonistes et ma nostalgie d’un temps où l’espoir fut permis. Nous rêvions. Nous attendions le Congrès du Parti communiste tchécoslovaque. Nous ne sommes parvenus à faire adopter que deux textes d’importance : la loi sur la fédéralisation de l’Etat et celle sur les réhabilitations. La censure fut abolie deux mois après qu’elle avait de toute façon cessé de fonctionner. Alors, avouons-le, nous avons pu rêver confortablement, sans risques ni responsabilités. Cela doit relativiser la nostalgie de ceux qui en éprouvent encore : 1968 fut une époque où nous rêvions tout éveillés.

Même ainsi 1968 reste, du moins pour moi, le moment où, pour la dernière fois de ma vie, j’ai cru qu’un monde meilleur pouvait advenir et que nous pouvions y contribuer et où j’ai cru aussi que beaucoup d’autres le croyaient comme moi. C’est dans ce sentiment de conviction partagée que puise ses racines cet ethos de 1968 si difficile à définir, cet embryon de fraternité.
Contrairement à 1968, 1989 n’était porteur d’aucun ethos. Ce fut une explosion de joie, une euphorie de courte durée car la lutte pour l’appropriation des biens commença aussitôt. Au lieu de faire de la politique, nous nous sommes battus. Au lieu de débattre, nous nous sommes invectivés. C’était à qui exploiterait le plus astucieusement et le plus rapidement les lacunes d’une législation imparfaite, c’était à qui réussirait à exploiter avant les autres les registres3 qui par la suite ont été utilisés pour l’épuration.

Pour toutes ces raisons, la comparaison entre ces deux moments de sursaut populaire est difficile. En définitive, l’important c’est ce qui s’est passé entre ces deux époques, la normalisation. C’est à elle que doivent leur mauvaise conscience ceux qui ont composé avec le régime, c’est à elle que l’on doit la démonétisation des idéaux du Printemps de Prague, c’est elle, enfin, qui nous a valu, vingt ans plus tard, après 1989, le triomphe de la droite et sa radicatisation.
Cette malheureuse normalisation s’était ouverte sur la figure de Dubcek qui pleure puis appose sa signature au bas de l’acte décrétant l’état d’exception. Je pense à lui comme à un symbole. C’était sans doute un homme bon mais les sentiments qu’il éprouvait à l’égard de Moscou allaient au-delà de la loyauté et de la peur. C’était une affaire de foi ; celle-ci lui avait lié les mains. Nous avions besoin d’un dirigeant plus courageux et plus pragmatique.

Le Premier ministre tchèque actuel est un chef d’entreprise qui s’apprête à lancer une OPA sur l’Etat. Cadre supérieur du commerce extérieur avant 1989 et de ce fait redevable aux services de renseignement, il est l’enfant typique et légitime d’une « normalisation » que nous avons longtemps refoulée mais qui a fini par nous rattraper. Pour la seconde fois. Espérons que ce soit la dernière.
D’un dirigeant qui avait une immense foi nous sommes ainsi passés à un dirigeant qui ne croit plus en rien. Voilà le chemin qui nous a menés des espoirs fous de 1968 au cynisme débridé, vide de toute pensée, de 2018.
Je regrette de ne pouvoir vous donner de meilleures nouvelles aujourd’hui. J’essaierai de faire mieux la prochaine fois.

  • 1. Il s’agit des entretiens réguliers destinés à vérifier la conformité des opinions et des actions de chacun avec la ligne du parti après l’invasion de 1968.
  • 2. Le tunnel (et le verbe tunelovani) est terme utilisé par les experts entré dans le langage commun pour décrire la façon dont des groupes peu scrupuleux, souvent liés à l’ancien régime, ont vidé les entreprises privatisables de leurs actifs « intéressants », laissant à l’entreprise le choix entre la faillite ou le sauvetage par l’argent public.
  • 3. Listes de personnes ayant collaboré avec les services de sécurité du régime communiste.