Cogito, la lettre de la recherche à Sciences Po, numéro5
Cogito n°5
6 novembre 2018

L’Europe, future puissance numérique ?

Rzeszow, Poland. February 8, 2018: Spotify application in Play Store. Crédits : Shutterstock
L’activité numérique est devenue un marqueur de la compétitivité des économies. Si le tableau d’ensemble montre que la Chine et les États-Unis ont pris une longueur d’avance sur l’Europe, une analyse détaillée révèle que tout n’est pas si simple. C’est ce qu’exposent Sarah Guillou, directrice adjointe du département des études de l’OFCE et Cyrielle Gaglio, chargée d’études au département des études de l’OFCE dans une étude publiée dans la Revue de l’OFCE : Améliorer la construction européenne. Elles en exposent ici  les traits saillants mais aussi leurs préconisations pour renforcer encore la position européenne.

Vous avez étudié le développement des secteurs numériques en Europe, quelles en sont les principales caractéristiques ?

Ce qui est clair, c’est que L’Europe peine à se constituer en puissance numérique. Elle est marquée par des disparités entre ses États membres et par un retard vis-à-vis des États-Unis et de la Chine dans un grand nombre de  secteurs associés à la révolution numérique. De nombreuses dimensions signalent ce retard  : Hardware motherboard CPU electronic device. Technology industrial design semiconductor integrate. Crédits : Shutterstockla production de composants numériques et leurs exportations, l’intensité de numérisation des secteurs producteurs, le nombre d’entreprises de taille internationale sur les marchés majeurs du numériques, la taille du financement par capital-risque.
Cependant, l’économie européenne dispose d’atouts prometteurs, notamment dans les services. Avec 48 % des parts de marché détenues, elle s’impose sur le marché mondial des services numériques et devance les États-Unis et la Chine dans la consommation numérique des activités financières (9,5 %). Forte de son vaste marché de consommateurs qualifiés, l’Europe se montre très active en matière de régulation numérique et de prise en compte des enjeux sociétaux. Les efforts entrepris par les institutions européennes dans le cadre du marché unique numérique restent à consolider.

Les pays nordiques se distinguent comme étant les plus avancés dans l’économie numérique européenne. Pourquoi cela ?

Ce sont des pays qui ont clairement amorcé une transition vers le numérique en cohérence avec la part des dépenses qu’ils consacrent à la recherche et développement dans leur PIB qui est assez important. Ils ont construit leur identité numérique autour de programmes nationaux principalement.
Estonia flag and computer keyboard in the background. Crédits : ShutterstockDès son indépendance politique, l’Estonie a adopté une stratégie volontariste de rattrapage orienté sur la recherche d’une identité numérique propre. En matière de « tout-numérique » (dont la carte d’identité numérique en est le plus célèbre exemple), l’Estonie fait figure de précurseur européen. La Finlande a misé sur une numérisation prononcée de son économie et a fait de l’accès à internet haut débit un droit légal. L’Irlande a axé sa stratégie sur le financement de formations pour les citoyens aux compétences du numérique et a misé sur les flux d’investissements directs à l’étranger pour développer son économie numérique.

Entre les géants du web tels que Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, les plateformes américaines que sont Netflix, AirBnB, Tesla et Uber et les entreprises chinoises Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi, l’Europe numérique peut-elle encore exister ?

Les biens numériques sont des éléments tangibles tels que les ordinateurs, les puces électroniques ou les instruments électroniques tandis que les services numériques sont des éléments intangibles tels que les logiciels, les supports d’ingénierie informatique ou numérique. S’ajoute à cette distinction, les activités de plateformes qui sont, pour simplifier, des services traditionnels numérisés. Amazon packaging. @CC Public DomainLes géants numériques listés ci-dessus se situent dans cette dernière catégorie et la concurrence y sera rude ! Les acteurs européens auront du mal à les concurrencer mais il demeure de la place sur le marché des plateformes moyennes où la proximité du client est un atout. Des entreprises telles que Global Switch, Deliveroo, Improbable ou Just-Eat au Royaume-Uni, Trivago ou Delivery Hero en Allemagne, Blablacar, Dailymotion ou Deezer en France, Skype en Estonie, Adyen, Takeaway.com ou Unit4 aux Pays-Bas s’imposent sur ce type de marché.
L’économie numérique comprend aussi la production de composants numériques et  de services numériques tels que les SSII. En ces domaines, l’Europe dispose d’atouts importants : on pense notamment à son industrie de défense et de sécurité et à l’ingénierie de son secteur financier.. Enfin, elle dispose d’un marché de consommateurs qui tend à s’intégrer dans le cadre du Marché unique numérique.
Enfin, les compétences européennes, ses importants investissements en R&D, en logiciels et bases de données, son marché et sa diversité en font un concurrent qui compte. Des études montrent que les choses commencent à changer en Europe. En particulier, un rapport du cabinet GP Bullhound recense les futurs titans du numérique européen. Rzeszow, Poland. February 8, 2018: Spotify application in Play Store. Crédits : ShutterstockL’Union européenne héberge 3 entreprises de plus de 10 milliards de dollars : Supercell (en Finlande), Zalando (en Allemagne) et Spotify (en Suède), auxquelles s’ajoute l’entreprise allemande SAP dont la capitalisation boursière s’élève à 135 milliards de dollars.

L’attitude frileuse de l’Europe au numérique – peu de capital-risque, pas ou peu de politique européenne – compromet-elle son développement ?

En Europe, la structure du système de financement privilégie le financement bancaire ou public, excepté au  Royaume-Uni où le financement du capital risque y est plus florissant. L’absence de politique industrielle européenne relègue au niveau des États les programmes d’investissement et de soutien de l’économie numérique. Mais les choses sont en train de changer non seulement au niveau du système de financement que de l’implication de l’Union Européenne .
Les plans d’investissement et et la création d’un fond de capital-risque européen, le regroupement des forces européennes en matière de super-calculateur ou plus généralement d’intelligence artificielle marquent une orientation plus volontariste de l’Union Européenne. Mais l’inertie politique paralyse certaines décisions européennes en raison des règles d’unanimité ou des dissensions entre membres. Il faut exiger de l’Union Européenne, la poursuite de l’intégration numérique du marché  pour faciliter le déploiement européen des entreprises nationales.

L’Europe numérique constitue-t-elle une opportunité  les économies nationales et les nouvelles générations ?

Le numérique est une dimension majeure des économies futures tant de la production que de la consommation. La demande de numérique des entreprises et des consommateurs ne pourra être freinée. Industrie 4.0 © 2018 PixabayIl faut qu’une offre européenne y réponde. Par ailleurs, la numérisation de la production (industrie 4.0 par exemple)  est un instrument de la compétitivité européenne.
La numérisation des économies  n’est pas une question de choix, cela va s’imposer par l’usage des nouvelles générations. La question est de savoir si les acteurs sont capables d’en assumer le rythme imposé par la globalisation: du côté de la compétitivité et du côté des libertés publiques.
Bien qu’elle accuse un certain retard et bien qu’elle soit confrontée à une hétérogénéité entre ses États membres, l’Europe dispose de compétence et de savoir qu’exigent le secteur numérique. Récemment, des efforts politiques ont été entrepris facilitant les alliances et les rapprochements.
L’Europe numérique doit être plus ambitieuse. Elle doit poursuivre l’intégration de son marché pour harmoniser les standards, faciliter le partage des avancées technologiques, augmenter l’offre pour le consommateur européen. tout en bénéficiant d’un environnement protecteur.

Propos recueillis par Sylvie Le Golvan, responsable de la communication de l’OFCE.