Mourir au travail ? Société industrielle et rapport au risque
26 mai 2022

Les mutations du travail et par le travail

Il n’est pas de semaine qui ne s’écoule sans qu’un nouvel ouvrage, de professionnel, de journaliste, d’observateur-témoin ou de chercheur, sur les transformations contemporaines du travail ne soit publié : numérisation, automatisation et digitalisation de tâches, activités ou fonctions, constitution de nouvelles économies et de ses nouveaux « travailleurs », adoption massive du télétravail. À quoi d’autres évolutions viennent s’ajouter : la modification des formes organisationnelles existantes et les innovations institutionnelles, la prise en compte des effets du changement climatique dans les stratégies ou les modèles d’affaires des organisations publiques et privées. Autant de processus qui bouleversent le travail, ses modes de rétribution, les relations professionnelles que l’on noue à l’occasion de sa réalisation et les risques et dangers auxquels s’exposent les travailleurs.
Les recherches conduites à Sciences Po abordent ces thématiques majeures sous trois angles : celui des contributions qu’apportent les travailleurs à la vie sociale (I), leurs rétributions (II) et comment leurs activités professionnelles les affectent (III). Toutes ces recherches, en explorant les tensions qui traversent le monde du travail contemporain, révèlent les significations sociales, mais aussi politiques de ces recompositions. Avec ce dossier, nous présentons une sélection de travaux récents saisissant ces enjeux.

I — Contributions

Le travail n’a pas toujours été une valeur et une occupation centrales des sociétés occidentales, c’est un truisme d’historien. Ce qui est moins connu, ainsi que le montre Samuel Hayat, c’est que la classe ouvrière n’a pas toujours été une « classe unifiée », mais est longtemps restée une entité divisée en autant de métiers, qui ne pouvaient ainsi s’affirmer comme le sujet d’une idéologie socialiste. Pour que cette transformation se réalise, il a fallu, entre autres choses, qu’émerge une nouvelle conception du travail, comme une activité « contribuante », ayant de la valeur, qu’elle soit économique, bien sûr, mais aussi politique et morale. Lire l’article : Comment le travail est devenu un concept révolutionnaire.
C’est cette contribution, et les compétences qui lui sont associées, qui sont transformées par le réchauffement climatique et les menaces environnementales dans le métier de garde forestier, ainsi que le montre Charlotte Glinel en analysant le martelage des arbres. De fait, cet acte au cœur du métier, en manifeste un aspect essentiel : la prise d’une décision fondamentale de gestion forestière. Via ce geste et au plus près du travail de terrain, Charlotte Glinel appréhende les transformations du métier provoquées par les incertitudes climatiques contemporaines et soulève la tension entre gestion rationalisée et technocratique et gestion discrétionnaire avisée et expérimentée des forestiers publics. Lire l’article :  Travail forestier et réchauffement climatique  .

II — Rétributions et compensations

Toute contribution mérite-t-elle rétribution ? Si l’on répond par l’affirmative, celui qui ne contribue pas à la vie sociale par son travail doit-il recevoir de la société de quoi subvenir à la voie qu’il a choisie ? Il s’agit d’une question ancienne qu’entend revisiter Guillaume Allègre à l’occasion des débats que suscite le projet du Président visant à conditionner l’obtention du revenu de solidarité active à une obligation de contribution. Ce faisant, il revient sur les controverses surgies dans plusieurs pays autour de la possibilité de créer un revenu universel sans contrepartie ni condition. Un examen qui le conduit à explorer les fondements, la validité et la portée des arguments en faveur de cette option, avec pour arguments, la propriété commune des ressources externes, la dignité ou le besoin. Lire l’article : Aide sociale et réciprocité : faut-il (vraiment) nourrir les surfeurs ?

. En réalité, c’est cette question des liens entre contribution et rétribution qui est ici explorée ainsi que le montre l’examen réalisé par Didier Demazière autour de l’indemnisation des mandats des élus français. Si le métier d’élu a paru se professionnaliser ces dernières décennies et que l’on évoque fréquemment l’existence du travail politique, la question de la rémunération apparait moins investie : comment sont calculées ces indemnités, à partir de quelles règles, quels sont leurs montants et finalement les élus « sont-ils indemnisés pour travailler ? ». En nous livrant les résultats d’enquêtes inédites, Didier Demazière montre comment la dimension d’engagement vient transformer l’idée de rémunération en celle de compensation, souvent réduite à une portion congrue. Lire l’article : Les élus sont-ils indemnisés pour travailler ?.

De son côté, Marta-Dominguez Folgueras étudie et compare l’impact de différents types de congés parentaux, dans différents pays. Elle montre, avec ses collègues, que la durée du congé joue un rôle clé dans l’approfondissement des inégalités de genre dans le monde du travail : la rémunération touchée pendant le congé entraine plus de difficulté à obtenir des promotions et/ou des augmentations de salaire. Un risque de stigmatisation existe également, en ce que les personnes prenant des congés peuvent être réputées « moins engagées » dans leur travail. Chiffres à l’appui, cette recherche ouvre un nouveau front, scientifiquement fondé, pour mener la lutte contre les discriminations genrées. Lire l’article : Inégalités salariales : le prix de la maternité

Dernier volet de cette analyse des rétributions : celle des rémunérations associées aux diplômes. Pauline Corblet y part du constat que les diplômés entrés sur le marché du travail dans les années 2010 ont connu une progression salariale moins importante que celle de ceux qui ont été primo-embauchés dans les années 1990. Comment expliquer ce phénomène ? interroge-t-elle. Si elle constate que la cause principale de ce déclin réside dans l’accroissement du nombre de diplômés arrivant sur le marché du travail, elle en explore deux mécanismes précis : celui de l’accès aux postes de management et celui de l’appariement entre les spécialités des diplômes et les professions et catégories socioprofessionnelles associées aux emplois. Lire l’article : Diplômés du supérieur : une évolution salariale ralentie.

III — Afflictions et risques

Les tâches, fonctions et travail exposent aussi à des risques et dangers. Marion Fontaine montre comment, les décennies passant, certains accidents du travail — en l’espèce dans les mines — ont changé de statut ontologique, passant du statut de fatalité à celui de risques. Changement radical puisque l’on peut non seulement en dédommager les conséquences, mais aussi les prévenir pour les empêcher : les accidents ont aujourd’hui des causes, des victimes et des responsables identifiés que l’on peut poursuivre en justice. Son travail vise fondamentalement à identifier les facteurs qui ont permis cette transformation. Lire l’article : Mourir au travail ? Société industrielle et rapport au risque.

Toutes ces recherches, au-delà des réflexions politiques et morales sur les liens complexes entre diplômes, activité et travail, compensations et rémunérations qu’elles nourrissent, permettent d’en exhiber des résultats utiles à l’élaboration de politiques publiques, touchant en particulier à la réduction des inégalités sociales, la prévention des risques, y compris environnementaux.

Henri Bergeron et Gwenaële Rot, Centre de sociologie des organisations 

Henri Bergeron est directeur de recherche au Centre de sociologie des organisations. Il consacre ses travaux aux politiques de santé et aux transformations des pratiques et de la profession médicale en étudiant divers objets : drogues illicites, alcool, obésité, recherche médicale, santé publique. directeur de l’Executive Master « Management des Politiques Publiques », il dirige le nouveau Master « Organisations et Management des Ressources Humaines » à la rentrée.

Gwenaële Rot est professeure des universités à Sciences Po et chercheuse au Centre de sociologie des organisations. Elle s’intéresse à la sociologie du travail, des entreprises et des organisations à travers les formes concrètes de la production ainsi qu’aux modalités et aux effets sur le travail de la rationalisation de l’activité économique. Ses recherches portent également sur la sociologie visuelle et l’histoire de la sociologie du travail et notamment sur l’histoire des grandes enquêtes collectives de sociologie industrielle d’après-guerre. Elle travaille actuellement sur le projet ENDLESS qui aborde les mutations contemporaines du travail et de l’emploi considérées à l’échelle mondiale, en s’appuyant sur une région : celle de Tanger au Maroc.

 

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