Le Rap et la rue à Bogotá

Écrit par Stefan Pinheiro

 

 

“Esto está dedicado a la gente que vive en la esquina,

En el parche, allá arriba en el barrio,

A la gente que lucha día tras día porque esto es Real,

Porque esto es la calle »

Caminando por el barrio voy - Laberinto ELC

 

 

La musique de rue exploite la liberté que l'espace public met à disposition. Dans l'article précédent nous en constations les effets dans la créativité, dans la liberté de la forme que peut prendre une musique quand elle n'est pas complètement soumise aux expectatives des auditeurs ou contrainte de répondre aux critères d'une industrie musicale. Dans le cas du rap, musique née dans (de ?) la rue, elle en prendra l'apparence et la parole comme emblème de cette identité «callejera».

Le rap en Colombie se développe notamment dans Bogotá, Cali et Medellín mais reste relativement peu produit par les maisons de disques ; le succès du reggaeton lui vole la scène. Contraint de rester à la marge, l'intérêt du rap colombien se trouve dans la proximité qu'il a gardé de son espace originel, la rue. Dès lors, comment pouvons-nous comprendre la relation entre le rappeur/le rap et la rue à Bogota ?

KK_38

La rue est inhérente au rap, dans le sens où les paroles en conçoivent une image assez symbolique et les rappeurs la rattachent très étroitement à leur identité. Les métonymies semblent être nombreuses pour désigner cet espace dont les frontières sont très ambigües. Les expressions les plus récurrentes sont le « barrio », la « esquina », la « calle », puis plus chargées de connotations : la « jungla », le « ghetto » 1. Or, comme le dénoncent ces deux dernières, il ne s’agit plus seulement de la rue mais ce qu’elle représente ; on la rattache étroitement à un groupe social, à une condition de vie.  Le terme « real » revient constamment pour les qualifier. Calle 13, un groupe de hip hop et rap originaire de Puerto Rico et particulièrement connu en Colombie, nous éclaire à ce sujet “Mezclo lo que veo con lo melódico / Yo estoy aquí para contarte lo que no cuentan los periódicos / Es el momento de la música independiente / Mi disquera no es Sony, mi disquera es la gente”2. Le “réel” prend parfois la connotation de danger et précarité, mais touche surtout au politique, à l’existence de ce groupe social, du barrio, habitants défavorisés de la région périphérique qui travaillent en ville, marginaux, femmes de ménage, sdf, dont les conditions de vie sont inconnues aux autres. Ainsi, le terme « réel » ne doit pas seulement être compris au sens premier. Le réel s’oppose ici à l’aliénation, à la conformité envers l’inégalité sociale, à la condition de vie des groupes sociaux plus aisés, leur quotidien, leurs journaux, leur existence si proche, et leur regard pourtant jugé si indifférent envers la réalité de la rue. 

Le rappeur, pour sa part, revendique la place de porte-parole de cet espace et de cette réalité. Aussi K 38, rappeur renommé dans la scène underground de Bogota, a expliqué ainsi son intérêt pour le rap : « parce que je l’ai dans le sang, parce que c’est un don, parce que c’est la réalité, parce que ça peut s’exprimer et parler pour ceux qui ne le font pas”. Il rajouta : « je me sens libre de m’exprimer, mais c’est bien grâce au rap, sinon je finirais comme les autres », « c’est mon conseiller ». 

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Cette proximité que le rap conserve avec la rue se traduit aussi concrètement. En effet nous constatons que les rappeurs bogotanais semblent se mobiliser socialement dans la communauté. « Smooke G » contribua aux projets de Populus, collectif d’action communautaire, avec notamment des ateliers pour des enfants du quartier Esperanza, localisé dans la zone périphérique de Bogotá. Mais la rue, telle qu’ils l’entendent, n’est pas uniquement cette communauté, ce barrio. En effet K 38 joue un rôle important dans le projet « Chocolate y Pan », qui consiste à distribuer du chocolat chaud et du pain aux indigents de la capitale colombienne tous les vendredis. Le chariot traverse l’avenue « Caracas », artère importante de Bogota, et la réalité est au rendez-vous. Plus que le chocolat chaud et le pain, le long de cette « cérémonie », a lieu un moment important de fraternisation et partage. Le rappeur improvise des paroles le long du chemin. Lors de son improvisation il traite naturellement de tout ce qu’il constate autour de lui, les balayeurs, les histoires des indigents, le regard méfiant de la police, en bref, c’est la réalité de la rue qui lui donnera ses rimes –et bien plus. 

Lors d’une interview, un des rappeurs de la Etnnia (largement reconnu comme l’un des plus grands groupes de rap colombien)  expliquera : « nous parlons des problématiques présentes dans les rues d’Amérique Latine, parce que ça ne se limite pas à la Colombie, dans la plupart des pays […] a lieu la même chose et la problématique est la même. […] c’est de la chronique urbaine, nous sommes le langage de l’Amérique latine ». Il nous laisse ainsi entrevoir une unité dans le rap et dans les espaces urbains d’Amérique latine, que me confirmera K 38 : « le fond du message n’est pas toujours le même, il y a les paroles de révolte, les paroles de resistance entre autres, mais le problème est le même, où que t’ailles et pas qu’en Colombie. »

etnnia

Ainsi, le rap et le rappeur bogotanais gardent un rapport très étroit avec la réalité de la rue. Le rappeur, en tant que porte-parole,  revendique avec les « liricas de protesta », il souffle du courage avec les « liricas de resistencia » et ainsi de suite ; tant de classifications qui soulignent toutes combien le rap y est engagé, politique et se veut proche de la rue. Aussi, les frères Rodriguez de la Etnnia disent qu’ils sont restés fidèles au rap, à la rue, qu’ils ne parlent pas que de voitures et femmes, comme aux Etats-Unis. Serait-ce l’essence première du rap, que de parler au nom de la rue ? Si nous ne pouvons pas y répondre avec sûreté, il est sûr que dans le contexte colombien, il est attendu du rap qu’il vise la diffusion d’un message très clairement politique et social. De plus, sa distance de l’industrie musicale, sa proximité de la rue, contribuent à cette ambition d’être porte-parole d’une réalité (estimée peu) publique.

 

- Références

L’interview de K38 a été réalisée le 5 novembre, le long de l’avenue Caracas.

Les paroles citées sont issues d’une retranscription personnelle de l’auteur.

 http://www.hhzpain.net/entrevistas/etnnia.php

http://www.nytimes.com/2004/04/16/world/bogota-journal-for-colombia-s-angry-youth-hip-hop-helps-keep-it-real.html

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1 Respectivement : quartier, coin de rue, la rue, la jungle, le ghetto.

2 Je mélange ce que je vois au mélodique, je suis ici pour te raconter ce que ne racontent pas le journaux, c’est l’heure de la musique indépendante, ma maison de disques n’est pas Sony, c’est le gens.

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