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12 mai 2026

Une année aux côtés d'Alice Diop

Titulaire de la Chaire Cinéma en 2025-2026, Alice Diop est l’autrice de plusieurs documentaires dans lesquels elle renouvelle notre regard sur la banlieue, l’immigration, et la place faite à « l’autre » dans nos sociétés contemporaines. Mêlant la petite et la grande histoire, par des va-et-vients constants entre archives, littérature et dialogues du quotidien, son travail se réapproprie des espaces souvent oubliés, déplaçant notre regard en même temps que notre centre de gravité, en le reprenant depuis les périphéries et les marges. Son cinéma contribue ainsi à rendre visible celles et ceux que l'on ne voit pas, tout en interrogeant les récits officiels. Son premier long métrage de fiction, Saint Omer, en compétition officielle à la Mostra de Venise 2022, a obtenu Le Lion d’argent et le Lion d’or du futur, le César du meilleur premier film ainsi que de nombreux autres prix. Il a également été sélectionné pour représenter la France aux Oscars. Après une rencontre inaugurale en octobre 2025, sous forme de dialogue avec Jean-Michel Frodon, critique de cinéma, accompagné d’ambassadrices de la Maison des Arts, Alice Diop a choisi d’inviter la chorégraphe et danseuse Nacera Belaza pour sa rencontre de clôture.

Anouck Guillard, Elise Tamaillon, et Juliette Vol, étudiantes à l’École d’Affaires publiques et à l’École Urbaine, et ambassadrices de la Maison des Arts & de la Création, ont participé à ces échanges. Elles reviennent ici sur leur expérience, partageant leurs observations, leurs réflexions, les idées et enjeux qu’ils ont soulevés ensemble.

Retour sur la rencontre inaugurale avec Alice Diop : le cinéma pour rendre visible

Le 23 octobre, la Maison des Arts & de la Création a eu le plaisir d'accueillir Alice Diop, troisième titulaire de la Chaire Cinéma. Cette rencontre inaugurale s'est déroulée au cinéma L’Arlequin, dans le 6ème arrondissement, et a notamment été l’occasion d’une projection du nouveau court métrage d’Alice Diop, Fragments for Venus.

Pour celle qui ne vient pas originellement du septième art, elle considère le cinéma comme un univers des possibles, outil de démocratisation du savoir, notamment sur les thématiques qu’elle affectionne telles que la banlieue, l’immigration, la place faite à « l’autre », ou le racisme. Ainsi qu’elle l’a présenté, son fer de lance transcendant son travail est le décentrage du regard, faire un pas de côté pour mieux observer et considérer les choses. Loin des cases et des places attitrées, dans lesquelles on voudrait l’enfermer, elle esquive et invente un nouveau positionnement à la croisée des chemins entre cinéma documentaire, recherche, inspiration littéraire et acte engagé. En effet, alors qu’elle souhaite « repenser la manière dont on nous enseigne l’histoire coloniale », son nouveau court-métrage, Fragments for Venus, est une ode aux femmes Noires dans l’art et dans notre espace urbain. Entre observations apaisées de femmes afro-américaines croisées dans les rues de New York et déambulation dans les couloirs du Louvre à la recherche des femmes Noires cachées de l’histoire de l’art, Alice Diop nous offre une réflexion sur la place des femmes Noires dans notre société. En décentrant les regards, elle souhaite leur rendre la place qui leur est due et les représenter dans leur individualité, de manière à la fois spontanée et naturelle. Comme elle l’a évoqué elle-même, la réalisation de ce court métrage s’inscrit pour elle comme le point final d’un long cheminement à la fois littéraire et cinématographique, une épopée qui l’a emmenée de Paris à New York à la rencontre de grandes poétesses afro-américaines mais aussi de femmes Noires ordinaires dont l’individualité méritait d’être visibilisée.

Conférence de clôture : échange entre Alice Diop et Nacera Belaza, autour de l’Afrique-fantôme de Michel Leiris

Pour sa conférence de clôture, modérée par Jean-Michel Frodon, Alice Diop a invité la chorégraphe et danseuse contemporaine franco-algérienne Nacera Belaza. L’échange a porté sur leur collaboration à venir pour le prochain film d’Alice Diop, réécriture de L’Afrique fantôme de Michel Leiris. C’est durant ses études d’anthropologie et d’histoire africaine à la Sorbonne qu’Alice Diop rencontre pour la première fois L’Afrique fantôme, texte d'une grande violence qui provoque chez elle un profond malaise. Michel Leiris y rapporte, sur un ton hybride oscillant entre compte-rendu d’enquête et journal intime, ses observations lors de la mission anthropologique Dakar-Djibouti de 1931 à 1933, et constitue un compte-rendu très précis des différentes formes de la violence coloniale. Avec son prochain projet de fiction, Alice Diop souhaite réécrire ce texte, depuis ses failles : « en tant que femme Noire de 46 ans, c’est un endroit très fertile cinématographiquement et intellectuellement, de s’attaquer à ce livre à partir de son corps ». Avec Nacera Belaza, elles travailleront notamment autour d'un passage sur la prêtresse Malkam Ayyahou, qui n’est vue qu’à travers le regard fétichisant de Leiris racontant son envoûtement amoureux. Avec ce projet, la cinéaste cherche à faire de cette femme le personnage principal de son récit, à lui donner une voix, et ainsi à retourner le regard objectifiant de Leiris sur lui-même. Ce faisant, Alice Diop mettra en lumière les violences coloniales et sexistes dont témoigne L'Afrique fantôme, qui font écho avec son propre vécu.

« Le lâcher-prise n’est pas un relâchement. »

Nacera Belaza

 

Le passage obligé de cette réécriture, ce sont donc des scènes de transe initialement décrites par Leiris, racontées cette fois-ci depuis le point de vue de Malkam Ayyahou. Or la transe fait partie intégrante du travail de Nacera Belaza, qui crée ses chorégraphies à partir du mouvement répétitif. Avec Alice Diop, elles ont parlé des mécanismes qui mènent au lâcher-prise, permettant une sorte de transe. En répétant un mouvement indéfiniment, le corps commence à lâcher – mais il faut occuper le mental en parallèle. Pour ce faire, Nacera Belaza construit une image sur laquelle se concentrer : l'image devient un activateur de l'imaginaire. Comme les derviches tourneurs, Nacera Belaza crée une diversion pour occuper l’esprit, pendant que les systèmes de contrôle présents en nous se défont petit à petit. Le mouvement prend le dessus, mais il subsiste toujours un filet de conscience ténu, nécessaire pour créer ce lâcher-prise mis en scène – qui n'est certainement pas un relâchement. C'est sur scène que Nacera Belaza utilise cette technique, avec ses interprètes. Ceux-ci sont un medium pour provoquer cet état de conscience modifié dans le corps même des spectateurs et spectatrices. C’est ce qu’a expérimenté Alice Diop lors d’un spectacle de la chorégraphe : elle s’est mise à danser avec les lumières, la musique, comme si son corps avait pris le dessus. 

Avec son film, Alice Diop cherche à traduire la sensation même de la transe par le langage du cinéma, et non à simplement filmer la transe, procédé qui pourrait vite tourner à l'objectification. C'est un problème qui s'est également imposé à Nacera Belaza. La chorégraphe voulait filmer ses représentations (besoin accentué par le Covid), mais elle butait sur le fait que la captation impliquait une trop grande distance avec les corps. Sa rencontre avec Vincent Moon lui ouvre de nouveaux possibles : caméra au poing, ce réalisateur toujours en mouvement manœuvre autour des corps, devenant un point de dialogue avec ceux-ci – la captation se transforme alors en véritable film. La présence de Vincent Moon permet aussi aux interprètes de s'affirmer, grâce à la relation de confiance qu'il a noué avec elles et eux. C’est ce que cherche Alice Diop dans son film ; mais comment reproduire les conditions de réalisation de cette expérience, cette relation de confiance, dans le cadre d'un tournage, avec une équipe souvent prise dans des rapports de prédation ? Comment aménager un espace de production qui permette de filmer l’intime sans capture ? Jusqu'où l'expérience de la transe filmée peut-elle être vécue ? Ces questions de mise en scène constitueront le cœur du travail d’Alice Diop et Nacera Belaza autour de L’Afrique fantôme. Nous avons hâte de le découvrir. 

 

 

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