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4 juin 2026
Un semestre aux côtés d'Alice Diop
Au printemps 2026, Alice Diop, réalisatrice et titulaire de la Chaire Cinéma pour l’année 2025-2026, a co-animé l’atelier Du documentaire à la fiction : avec Alice Diop, écrire et montrer l’envers de l'histoire à la Maison des Arts & de la Création de Sciences Po. Au fil des huit séances, les étudiantes et étudiants ont été invités à découvrir, en théorie et en pratique, la façon dont les outils du documentaire et de la fiction peuvent permettre d'écrire et de montrer “l'envers de l'histoire” : figures restées dans l'ombre, récits absents des versions officielles, événements tus… Organisé autour de deux séances introductives assurées par le critique Jean-Michel Frodon, de trois ateliers avec la réalisatrice Alice Diop, puis de trois séances d'écriture animées par les scénaristes Amrita David et Zoé Galeron, les étudiants ont ainsi pu expérimenter l'écriture cinématographique en produisant leur propre synopsis.

« J’ai trouvé les étudiants extrêmement pertinents. Leur écoute, précise et active, m’a aidée à cheminer dans l’écriture de mon scénario à un moment clé, celui où il faut commencer à ouvrir, à partager, à passer de l’intuition vers quelque chose qui doit nécessairement se verbaliser, s'énoncer. Dans l’espace de cette classe, j’ai trouvé des compagnons de grande qualité intellectuelle. Cela m’a fait tellement cheminer que je suis en passe de terminer mon scénario alors que ça fait six ans que je travaille sur ce projet. J’ai eu l’idée d’adapter "L’Afrique fantôme" en 2019. Il y a trois ans, je me suis mise aux premières étapes de l’écriture. Et là, l’espace de l’atelier m’a permis de me concentrer pour donner cette dernière impulsion. Les étudiants se sont complètement prêtés à un exercice qui était de travailler sur la séquence-clé du début du scénario qui était très importante pour moi et difficile à écrire. Je n'avais pas donné cette consigne par hasard mais dans le but de m’aider à élucider des points qui n’étaient pas évidents. Dans la dernière version du scénario, j’ai totalement reformulé cette séquence en question, non pas en utilisant textuellement des éléments apportés par les étudiants, mais en étant guidée par la manière dont j’ai répondu à ce qu’ils m’ont apporté. Grâce à vous, j’ai terminé ma V4 qui j’espère est la dernière. »
Alice Diop, sur son expérience des ateliers lors de la rencontre de clôture
Entretien avec Jean-Michel Frodon
Pouvez-vous nous dire, en quelques mots, comment vous avez conçu cet atelier et comment les séances ont été construites ?

Jean-Michel Frodon : Cet atelier s’inspire de l’expérience de la précédente Chaire Cinéma, où les étudiantes et étudiants ont travaillé avec Mathieu Amalric sur un fragment du scénario de son projet de film. Au centre de cet atelier 2025-26 se trouve, de même, le travail autour d’un fragment du futur scénario d’Alice Diop. Mais il est précédé de deux séances que j’organise, autour de l’idée de cinéma comme dispositif de description et de compréhension des réalités sociales. Ces séances consistent en une traversée de l’histoire du cinéma, depuis ses lointaines origines, sous l’angle de ses multiples et spécifiques rapports au réel, et mettent en relief les accomplissements, problématiques et mises en question qui jalonnent cette histoire.
Quels étaient les objectifs et quelles compétences souhaitez-vous développer chez les étudiants ?
Jean-Michel Frodon : Les objectifs sont de donner à comprendre à la fois la singularité des apports possibles du cinéma (de fiction, documentaire, films essais) à la compréhension des phénomènes sociopolitiques, et l’immense diversité des manières dont cela s’est traduit, et continue de le faire, grâce à des films dans leur singularité. L’atelier vise prioritairement à offrir aux étudiantes et étudiants un outillage supplémentaire, issu des formes d’existence du cinéma, et étroitement complémentaire de l’enseignement des sciences humaines et sociales dispensé à Sciences Po au sein des différents programmes.
Pourquoi est-il important de faire dialoguer cinéma et sciences humaines et sociales ?
Jean-Michel Frodon : Les films, de toutes natures, mais aussi ce qui concerne l’environnement économique, juridique, technologique, médiatique et esthétique du cinéma, y compris du côté de sa diffusion et de sa réception, sont des objets, des dispositifs et des procédures capables de décrire les réalités sociales, de les inscrire dans des histoires longues, et aussi de prendre en compte les dimensions imaginaires qui ont tant d’effets dans les réalités de la polis, au niveau individuel, des communautés, des nations, des enjeux internationaux, des rapports entre humains et non-humains. Le cinéma n’est pas une SHS, il est une ressource de première grandeur pour l’ensemble des SHS.
Témoignage des étudiants
Pouvez-vous nous dire ce qui vous a motivés à vous inscrire à ce cycle d'atelier ? Aviez-vous déjà suivi des enseignements autour du cinéma au cours de votre scolarité (ou en dehors) ?
Artus Hegesippe-Lapierre : En tant qu’étudiant en deuxième année du Master Affaires européennes en spécialité sécurité et défense, il est vrai que choisir ce cours n’apparaît pas comme une évidence. Grand passionné des arts, du cinéma et acteur de théâtre dans plusieurs spectacles à Sciences Po, je ne souhaitais pas laisser passer cette occasion que m’offrait la MAC de sortir de mon cursus classique pour étudier ce qui me passionne intimement.
L’introduction au rapport entre cinéma, image et documentaire faite par Jean-Michel Frodon combinée à l’expérience pratique et inédite d'Alice Diop, de sa scénariste (Zoé Galeron) et de sa monteuse (Amrita David) était pour moi la meilleure combinaison possible pour étudier le cinéma après n’avoir eu que quelques cours sur ce dernier lors de mon échange à l’USJ de Beyrouth.
Manon Gueguen : Je souhaite m’orienter vers la production cinématographique. Au fil de différents stages dans ce domaine, je me suis particulièrement intéressée à la phase de développement d’un film, qui correspond à l’élaboration du projet dans le cadre d’un dialogue étroit entre la production et les acteurs et les actrices. Cet atelier entrait donc également en résonance avec mes perspectives professionnelles. Je souhaite m’orienter vers la production cinématographique. Au fil de différents stages dans ce domaine, je me suis particulièrement intéressée à la phase de développement d’un film, qui correspond à l’élaboration du projet dans le cadre d’un dialogue étroit entre la production et les acteurs et actrices. Cet atelier entrait donc également en résonance avec mes perspectives professionnelles.
Ma motivation à suivre cet atelier était d’autant plus grande que les enseignements consacrés au cinéma français à Sciences Po sont assez rares. J’ai eu la chance de suivre le cours formidable de Xavier Lardoux, Forces et faiblesses du cinéma français, mais l’essentiel de ce que j’ai appris sur la production et le développement s’est construit en parallèle de ma formation académique, à travers mes expériences professionnelles.
Quel exercice ou quelle activité vous a le plus marqués ? Pourquoi ?

Artus Hegesippe-Lapierre : Lors de ce cours, Alice Diop intervient pour nous présenter le fragment d’un futur scénario sur lequel elle travaille en ce moment. À la suite de cet échange privilégié, Alice Diop nous invite à travailler sur un extrait en particulier de ce dernier et à lui présenter une scène de la façon la plus libre possible (photo, texte, script, poème, collage, musique...). Il s’agit donc d’une occasion exceptionnelle de pouvoir participer au travail créatif d’une véritable professionnelle. Ce travail étant extrêmement libre, il demandait une certaine rigueur pour justifier notre rendu. C’était pour moi un défi et une chance inouïe de pouvoir combiner rigueur académique et liberté artistique laissant libre cours à mon imagination et au modèle de restitution.
Dans la deuxième partie de ce cours, nous avons eu la chance d’échanger avec la monteuse et scénariste Amrita David ainsi que la scénariste Zoé Galeron. Ces dernières nous ont invités à choisir un fait divers parmi une sélection. Nous devions alors travailler en groupe sur notre attrait personnel vis-à-vis de ce dernier et la manière dont nous voudrions le scénariser pour une potentielle adaptation.
Manon Gueguen : L’occasion d’écrire une séquence dialoguée puis de la proposer à Alice Diop, dans le cadre de son travail sur L’Afrique fantôme, a été particulièrement marquante. Alice Diop a pris le temps d’échanger avec chacune et chacun d’entre nous autour de nos propositions, offrant des retours attentifs, questionnant nos textes, tout en partageant son propre cheminement. L’atelier s’est ainsi révélé être un dialogue constant entre les étudiantes, les étudiants, et une cinéaste au travail. Sa générosité, dans le partage de son processus d’écriture, a profondément marqué mon expérience.
Quels liens faites-vous entre la formation académique que vous suivez à Sciences Po, tournée vers les sciences humaines et sociales, et les arts ?
Manon Gueguen : Les sciences humaines et sociales et les arts sont profondément complémentaires : de la même manière que les premières permettent d’éclairer les œuvres, ces dernières augmentent notre sensibilité au monde et permettent une compréhension plus large de celui-ci. Le cinéma, malgré les discours qui tentent parfois de le dépolitiser, a toujours été politique, même quand il ne porte pas de message militant immédiat. Chaque film porte un regard sur le monde. Chaque film se positionne par rapport au système économique et politique dans lequel il est fabriqué. Dans ce cadre, disposer d’outils politiques, historiques et intellectuels - grâce à une formation en sciences politiques notamment - est important pour exercer un regard critique sur les œuvres, mais aussi pour s’en saisir dans une perspective politique plus large.
L’atelier a très bien illustré cela. Tel qu’Alice Diop nous l’a présenté, son film en développement ne cherche pas à délivrer un message direct, mais il s’inscrit dans une époque (la mission Dakar-Djibouti) qu’il ambitionne d’explorer dans toute sa complexité. Il questionne le colonialisme à travers les affects contradictoires d’un intellectuel, Michel Leiris, permettant de saisir l’ampleur des affects coloniaux qui imprègnent encore les consciences occidentales, même les plus éclairées. Cette histoire questionne nos failles, notre part d’enfoui. Elle augmente notre rapport au monde et à notre passé.
Par ailleurs, je suis convaincue qu’une formation en science politique devrait intégrer davantage l’art, à la fois comme objet d’étude et comme pratique. L’art permet de penser la politique selon une temporalité différente. Dans une société de plus en plus dominée par l’urgence de la violence, de la punition et de l’exclusion, l’art impose un autre rythme. Il invite à ralentir, à explorer des zones d’ambiguïté, à se mettre à la place d’autrui, à écouter réellement et à questionner. L’atelier mené avec Alice Diop en a été une illustration précieuse, consacré à l’écoute, à la compréhension, à l’exploration de nos sensibilités.
Artus Hegesippe-Lapierre : L’art et la politique (européenne, sécuritaire, nationale...) entretiennent une relation profondément réciproque : l’art est un vecteur puissant au service du politique, tandis que la politique crée les conditions nécessaires à la liberté d’expression artistique. Que ce soit à travers le langage, l’image ou les symboles, les messages politiques reposent sur une mise en récit, une vision et une capacité à susciter une émotion pour stimuler la cohésion nationale ou une adhésion à une politique européenne. L’art permet ainsi de traduire des idées complexes en formes sensibles, accessibles et impactantes. Il développe également des qualités essentielles dans mon parcours : le sens du message, la finesse d’analyse, l’empathie, mais aussi la capacité de remise en question et ainsi le pluralisme dans les courants de pensées.
Enfin, les arts, comme les sciences humaines et sociales, demandent rigueur et exigence intellectuelle. Ils invitent à comprendre le monde dans toute sa complexité, en mobilisant à la fois la raison et la sensibilité : deux dimensions indispensables pour appréhender les enjeux politiques actuels.
Enfin, qu'est-ce que cet atelier vous a apporté et quelles compétences vous a-t-il permis de développer ? En quoi pensez-vous qu'il sera une expérience enrichissante pour la suite ?
Artus Hegesippe-Lapierre : Cet atelier m’a apporté bien plus qu’un simple apprentissage technique : il a été une véritable introduction académique sur ma capacité à penser, à comprendre et à exprimer le cinéma. À travers les exercices d’écriture, j’ai appris à structurer mes idées avec davantage de clarté et de rigueur, tout en mettant en perspective un important travail de recherche en amont.
Le travail mené m’a également poussé à adopter une posture de questionnement constant, essentielle aussi bien dans les sciences humaines que dans une démarche artistique. J’ai appris à aller au-delà de la surface, à m’interroger sur le sens de ce qui est filmé, et à donner de la profondeur à mes réflexions comme à mes productions.
Par ailleurs, cet atelier a favorisé le développement d’un lien plus intime avec mes propres œuvres : il ne s’agit plus seulement de produire, mais de comprendre, d’assumer et de faire évoluer ce que l’on crée. Cette prise de recul critique constitue un véritable atout.
Pour la suite, cette expérience me permettra de mobiliser des compétences transversales (écriture, structuration, analyse critique) dans mes études comme dans mon parcours professionnel, tout en conservant cette exigence de sens, de cohérence et de créativité.
Manon Gueguen : Le format de l’atelier était singulier, davantage tourné vers le dialogue artistique que vers un apprentissage académique. Il serait donc difficile d’énumérer précisément les compétences acquises. Plus largement, les échanges avec Alice Diop ainsi qu’avec les scénaristes Zoé Galeron et Amrita David m’ont permis d’affiner mon rapport à l’écriture, tout en participant activement au développement d’un projet — une expérience que je souhaite prolonger dans ma vie professionnelle. L’atelier m’a encouragée à écrire sur des sujets nouveaux, puis à confronter mes textes au regard des autres, ce qui constitue un exercice particulièrement formateur. L’écoute des projets des autres étudiants et étudiantes m’a également permis de réfléchir à leurs propositions, de suggérer des pistes de développement, et d’enrichir en retour ma propre écriture.


