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12 mai 2026
Un semestre aux côtés de Jérôme Ferrari
Au semestre de printemps 2026, Jérôme Ferrari, quinzième titulaire de la Chaire d’Écriture de la Maison des Arts et de la Création de Sciences Po, a animé deux ateliers d’écriture aux étudiants.
Juliette Thierry, étudiante à l'École des Affaires Internationales, s’est inscrite à l’atelier La représentation de la violence dans la fiction littéraire, tandis que Juliette Schoentjes, étudiante à l'École d'Affaires Publiques, à l’atelier La fiction comme expérience de l’altérité. À travers un échange à trois voix, l’écrivain et les deux étudiantes reviennent sur cette expérience d’enseignement.
Pouvez-vous nous dire ce qui vous a incitées à vous inscrire à un atelier d’écriture ? En aviez-vous déjà suivi au cours de votre scolarité ?
Juliette Thierry : C'est la première fois à Sciences Po que je suis un atelier d'écriture. Je n'avais pas pris ce temps en Bachelor et je trouvais que cela manquait à mon parcours de suivre un atelier de la Maison des Arts et de la Création, particulièrement sur l'écriture car c'est un de mes centres d'intérêt.
Juliette Schoentjes : Je sors d'une formation littéraire où j'ai eu l'habitude d'étudier beaucoup les textes sans prendre part à la création littéraire. Ce semestre, j'ai eu l'opportunité de pouvoir prendre un atelier d'écriture et, en plus, j'avais déjà lu des textes de Jérôme Ferrari donc c'était l'occasion parfaite.
Vous êtes écrivain, et vous enseignez par ailleurs la philosophie. De quelle façon ces deux activités entrent-elles en résonance ?
Jérôme Ferrari : Je n’ai jamais vu les choses de manière séparée. Il n’y a pas certains thèmes qui m’intéressent en philosophie et d’autres thèmes qui m’intéressent en littérature. Il y a tout un champ où les thèmes sont les mêmes et c’est juste la mise en forme et la façon de les aborder qui changent, en fonction des outils spécifiques dont dispose la philosophie ou la fiction littéraire. J’ai toujours abordé tout cela comme un tout. Je n’ai jamais produit le moindre texte en philosophie, alors qu’en tant que discipline, la philosophie m’a toujours plus intéressé que les lettres au lycée. Je ne considère pas non plus la fiction littéraire comme une approche plus simple que la philosophie ou devant avoir une espèce de vertu pédagogique pour la philosophie. Il s’agit vraiment de deux pensées et de deux réalités du monde différentes. Pour moi, elles sont étroitement imbriquées. Il m’est souvent arrivé de lire un sujet en philosophie et que cela termine sur une idée en littérature. Et vice versa d’ailleurs.
Juliette Thierry : En littérature, les sujets vont être implicites alors qu’en philosophie, ils seront plus explicites. Est-ce que vous pensez que les deux disciplines se complètent ?
Jérôme Ferrari : Pour moi, toutes les disciplines qui s’intéressent à la réalité humaine sont complémentaires. Elles doivent aborder ça sous un angle spécifique qui fait leur unité et leur identité, et en même temps, cela est toujours insuffisant. Chaque discipline montre ou dit quelque chose qu’une autre discipline ne pourrait pas. La réalité humaine est un phénomène d’une complexité monstrueuse, donc elle n’est pas épuisable par une seule approche. D’après Schopenhauer, la philosophie dit ce que la littérature montre. Mais je pense surtout que l’approche conceptuelle philosophique n’est rien sans la compréhension concrète de ce dont on parle. Ce n’est pas une simple répartition, c’est un changement de perspective, une complémentarité.
Comment se déroule une séance de cours ?
Juliette Thierry : Pendant les premières séances, on a lu un corpus de textes pour pouvoir nourrir notre réflexion. Ensuite, de façon générale, à chaque séance, on prend une heure pour lire nos textes et partager des commentaires ; puis on consacre la deuxième heure à l’écriture d’une nouvelle ou son amélioration en fonction de ce qu’on a pu dire l’heure précédente.
Jérôme Ferrari : Je ne suis pas sûr de leur laisser suffisamment de temps pour écrire pendant une séance parce que, quand ils écrivent, je m’ennuie. Je préfère échanger ou lire. Mais je comprends bien que ce temps d’écriture pendant la séance est important pour certains. Ils m’envoient aussi des textes pendant la semaine. Ce qui m’a étonné, c’est que le fait de mettre en commun ce que chacun a écrit n’est pas simple. Il y a une forme de réticence. Pourtant, il n’y a pas de retour surplombant. La discussion est enrichissante.
Juliette Thierry : Oui, la discussion est critique dans le bon sens du terme. Personnellement, j’ai eu l’habitude d’écrire seule sans forcément faire lire à d’autres ce que j’écrivais, donc il est difficile de s’ouvrir aux autres et de montrer ce qu’on a écrit. On n’est pas sûr de soi. Peut-être qu’on s’est fait une image de son écriture, et quand on fait lire notre texte, on se rend compte que ce n’est pas aussi bien que ce qu’on imaginait. C’est dur de faire face à la critique, même s’il s’agit d’une critique constructive. Il ne faut pas avoir un ego surdimensionné concernant son écriture.
Jérôme Ferrari : Critiquer un texte ne revient pas à dire ce qu’on aurait fait si c’était nous qui l’avions écrit. C’est considérer le texte dans le projet qui semble lui être donné et voir s’il parvient à faire ce qu’il souhaite faire, c’est tout. On ne peut critiquer un texte que d’un point de vue interne. Ça, c’est ce que font les bons éditeurs.
Juliette Schoentjes : Paradoxalement, cela m’a fait prendre conscience que j’aime que mon expérience d’écriture soit solitaire. J’adore les moments de critique, je les trouve très enrichissants et pertinents. Mais j’ai du mal à me mettre à l’activité d’écriture dans un contexte où il y a des gens autour de moi. J’aime que ce soit l’inspiration qui vienne à moi et ce n’est pas évident dans un contexte aux horaires fixes.
Pensez-vous que l’écriture puisse s’apprendre et si oui, de quelle façon ?
Jérôme Ferrari : J’ai d’abord été très méfiant des ateliers littéraires, notamment des ateliers de creative writing comme cela se faisait aux États-Unis. L’exercice typique, ce n’est pas mon truc. Je préfère que les étudiants travaillent sur un projet à eux. Le risque serait de supposer qu’il y a un certain nombre de règles générales applicables : qu’est-ce qu’un personnage réussi ? Qu’est-ce qu’une intrigue réussie ? C’est parfois vrai et cela donne quelque chose d’hyper formaté. On distingue facilement un film thriller d’une romance parce que c’est formaté justement. En revanche, on peut apprendre la littérature en lisant. Lire donne des exemples de ce que l’on peut faire avec la langue, avec une histoire, et de ce que peut être un personnage réussi. C’est impossible d’écrire un roman si on n’est pas soi-même un lecteur de romans. Même si ce n’est pas un type d’apprentissage explicite, il se fait quand même. Il peut toutefois être explicité : vous voyez là comment c’est foutu, comment ça marche… Mais cela ne revient pas à exhiber une recette générale. Dans l’atelier “La représentation de la violence dans la fiction littéraire”, j’ai donné à lire trois textes très différents. Pour moi, ce sont trois textes réussis et qui ne fonctionnent pas du tout selon les mêmes principes. Ces principes ne sont pas appliqués au texte mais on peut les tirer du texte à travers l’analyse. Il faut donc un lecteur fiable pour lire notre texte.
À quoi ressemblerait un lecteur fiable ?
Jérôme Ferrari : Un lecteur bienveillant, qui ne cherche pas à faire plaisir à tout prix. En cela, je pense que la structure de l’atelier aide. On est là pour ça, les étudiants ne se connaissent pas particulièrement, et il y a la bonne distance pour le faire.
Quel exercice ou quelle activité vous a le plus marquées ?
Juliette Schoentjes : Pour moi, c’est l’activité d’écoute et de critique. En arrivant à Sciences Po, j’ai vu qu’on était très nombreux, même au sein de ma propre promo où nous sommes cent-trente. On ne se connait pas. Par conséquent, avoir un cour à effectif réduit, où l’on s’écoute, avec une production qui n’est pas académique, mais artistique et plus personnelle, cela crée une intimité. On écrit sur des thèmes proches et on voit que l’on se questionne sur les mêmes choses.
Jérôme Ferrari : Le mot “intimité” est très bien choisi. C’est un certain type d’intimité intellectuelle. C’est exactement cette ambiance qu’il faut.
Juliette Thierry : J’ai beaucoup aimé la lecture de textes en début de semestre. Le corpus de trois textes proposait une approche très différente de la violence. C’est enrichissant de lire avant de commencer à écrire parce que cela donne plus d’idées sur ce que l’on peut faire. La violence n’était pas un sujet sur lequel j’avais lu beaucoup de romans et je m’interrogeais. Ce corpus était donc très utile et ça m’a permis de découvrir de nouveaux livres.
Quels liens faites-vous entre la formation académique que vous suivez à Sciences Po, tournée vers les sciences humaines et sociales, et la littérature ou les arts en général ?
Juliette Schoentjes : Dans la spécialité Culture, les cours sont tournés vers la politique et la gestion. Comment fonctionne le monde de la culture, son économie, le management, etc. L’approche esthétique, on la retrouve plus dans les associations étudiantes par exemple. Moi, j’ai rejoint une association de théâtre et je m’intéresse à l’approche esthétique de l'œuvre théâtrale dans ce cadre-là. Je trouve que c’est nécessaire d’avoir une activité de création artistique en parallèle.
Juliette Thierry : Je suis d’accord, c’est nécessaire d’avoir un apport artistique. Sentir le monde pour le comprendre, le penser. Ce qu’on étudie à Sciences Po doit être en lien avec un apport artistique, sensible. C’est l’idée de vivre le monde pour mieux comprendre et développer ensuite ses sujets d’études. Le roman du XIXème siècle, qui est un miroir de la réalité, peut par exemple servir de porte d’entrée aux étudiants pour se poser des questions sur les sciences humaines et sociales et sur un parcours politique. Pour moi, c’est par l’art qu’on entre dans les sciences humaines et sociales.
Jérôme Ferrari : Les ateliers de la MAC sont autre chose qu’une simple respiration. Ils sont intellectuellement formateurs.
Enfin, qu’est-ce que ce cours vous a apporté et quelles compétences vous a-t-il permis de développer ? En quoi pensez-vous qu’il sera une expérience enrichissante pour la suite ?
Juliette Schoentjes : Personnellement, cela m’a apporté le courage de la vulnérabilité, notamment quand on devait lire nos textes à la classe. Écrire nous oblige aussi à bien choisir nos mots, à être rigoureux dans notre discours. C’est une forme de rigueur intellectuelle assez satisfaisante.
Juliette Thierry : C’est un peu une leçon de vie. Écrire n’est pas forcément inné. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai eu du mal et, au fur et à mesure, c’est devenu plus naturel. L’écriture demande beaucoup de travail et ça nous apprend à nous auto-discipliner.
Le fait d’enseigner change-t-il votre rapport à l’écriture ?
Jérôme Ferrari : Enseigner permet de faire passer des éléments de l’intuition ineffable vers l’intelligible. C’est surtout lire qui change mon rapport à l’écriture. Le grand plaisir que j’ai eu ce semestre était de partager des textes que les étudiants ne connaissaient pas. C’est une manière d’ouvrir son horizon.