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5 mars 2026
Retour d'expérience : croiser les arts et la philosophie pour ressaisir la “fin de vie”
À l'automne 2025, le Pôle Egalité des chances de Sciences Po a initié, avec le Parlement des étudiants de Sciences Po et la Maison des Arts & de la Création, un parcours pédagogique inédit impliquant trois lycées partenaires - le lycée René Auffray de Clichy, le lycée François Arago de Villeneuve-Saint-Georges et le lycée Val de Seine de Grand Quevilly -, soit 47 élèves de seconde, première et terminale.
Tout en étant inspiré de notre actualité, le projet de loi fictif ouvrait la question d’une "aide à mourir" en France. Ce sujet permettait aux élèves de s'approprier un thème à la fois majeur, politiquement et philosophiquement, et concernant tout un chacun. Le débat sur la fin de vie les aura amenés à développer des arguments politiques et intellectuels justes dans le cadre du travail sur les amendements et de la restitution finale en séance plénière le 12 février 2026. Cette simulation constitue l’aboutissement d’un travail en plusieurs étapes mené par le Parlement des étudiants de Sciences Po permettant de découvrir et de former les élèves dans le domaine de la procédure législative, de la légistique ainsi que de l’éloquence parlementaire. Les élèves ont ainsi bénéficié d’une présentation historique du système parlementaire français et de ses implications, puis d’un atelier visant à expliciter les mécanismes des amendements et du fonctionnement d’un débat parlementaire. Au cours de cette séance, des groupes politiques leur ont été attribués afin d’élaborer une position politique cohérente sur le sujet de la fin de vie.
En amont de la simulation, lors de laquelle les élèves ont incarné des partis politiques et défendu les amendements qu’ils avaient rédigé de ce projet de loi encore très débattu, la Maison des Arts & de la Création a invité les lycéens à participer à un atelier réflexif et innovant : celui-ci s’inscrivait en complément des ateliers menés par le Parlement des étudiants de Sciences Po. Au croisement des arts et de la philosophie, celui-ci visait à s’interroger et à s’approprier cette expression “fin de vie” d’une façon à la fois personnelle et sensible. Esther Rogan, responsable académique de la Maison des Arts & de la Création et enseignante en philosophie, a dispensé cet atelier, et nous en livre ici son retour d’expérience.

Ce “pas de côté” nous a semblé nécessaire pour accompagner le travail d’écriture autour de la loi par les lycéens. Concrètement, qu’est-ce que la fin de vie ? Comment s’en saisir et est-ce là chose possible ? De quelles manières les arts et la philosophie peuvent-ils nous permettre d’appréhender - voire d’apprivoiser - cette expression complexe, et peut-être trompeuse ? Parce qu’ils questionnent sous des formes différentes la réalité dans laquelle nous nous trouvons, l’art et la philosophie ont tous deux cette capacité à s’en étonner et, partant, à la reprendre en questionnant les évidences et les expressions acquises. Partant, ils permettent un élargissement du regard : l’art parce qu’il nous permet de saisir la “fin de vie” de façon sensible et incarnée, la philosophie, en ce qu’elle affronte sans ciller et sans évaluation a priori ce que nos sociétés redoutent, à savoir la mort. Aussi est-ce cette exploration et ce cheminement que nous avons mené ensemble, lors d’un atelier réflexif conçu en trois temps.
Observer, analyser, questionner : autour de quatre représentations artistiques de la fin de vie
Dans un premier temps, rendu possible grâce à l’aide de Thibault Boulvain, Assistant Professor en Histoire de l’art à Sciences Po, les élèves ont été invités à observer la fin de vie en train de se faire, en analysant quatre images :
- Un autoportrait de Mark Morrisroe, datant de 1988, et réalisé à l’hôpital, alors que celui-ci mourait du sida ;
- Un autoportrait de Robert Mapplethorpe, à la fin de sa vie en 1988 ;
- Des dessins d’Egon Schiele nous montrant les dernières images de sa femme Edith, alors enceinte de leur enfant, tandis qu’elle mourait de la grippe espagnole en 1918
- Et, pour finir, une photographie de Philip Lorca diCorcia de son ami Vittorio Scarpatti, 1989, à l’hôpital, mourant du sida.
Que nous disent ces images ? Comment les comprendre ? Les élèves ont été invités à formuler des questions à partir de ce qu’ils voyaient :
- “Peut-on être prêts à affronter la mort ?”
- “Quelle trace va subsister de moi ?”
- “Quelle image vais-je laisser ?”
- “Comment faire face à la mort d’un proche ?”
- “Pourquoi l’amour peut-il subsister alors que les amants ne sont plus là ?”
Telles sont les questions qu’ils ont formulées lors de cette première séquence.
Qu’entend-on par “fin de vie”?

À partir de cette appropriation sensible, les lycéens se sont questionnés sur l’expression elle-même : fait universel, commun à tout vivant et, dans le même temps, éminemment singulier puisque variant objectivement et subjectivement d’un individu à l’autre, comment définir la fin de vie ? De quoi est-elle le synonyme ou l’antonyme ? Ce questionnement nous a permis d’apercevoir que, paradoxalement, la fin de vie était en fait plus proche de la mort que de la vie. Constat qui a suscité notre étonnement : pourquoi la fin de vie serait-elle, en quelque sorte, “moins” que la vie, comme si elle constituait une limitation ou une diminution de la vie même ? Si la mort correspond effectivement à un fait indubitable de nos existences, une telle idée de la “fin de vie”, figée par le langage, ne charrie-t-elle par une évaluation négative quant à cette étape nécessaire ? Comment dès lors bien vivre ce moment, si toute possibilité de bonheur et de joie s’y trouve compromise ? Comment s’y rapporter de manière positive, mais également sereine, confiante, et libre ?
De la fin de vie à la question de la “belle” mort et du “bien-mourir” (eu-thanatos)
C’est ici que le troisième temps de notre réflexion s’est engagé : à partir d’un texte d’André Comte-Sponville distinguant “bonne mort” et “mort heureuse” - dont il affirme l’impossibilité -, nous sommes revenus à l’étymologie grecque du mot euthanasie, suivant laquelle ce terme renvoie précisément à la “bonne mort” ou au “bien-mourir” (eu-thanatos).

« Une bonne mort, quand on est athée, ce n’est pas la même chose que quand on croit en Dieu – auquel cas on peut espérer une autre vie. Pour moi, qui suis athée, une bonne mort n’est pas une mort heureuse. Je n’en demande pas tant. Il est normal, quand on sait qu’on va disparaître – et quand on pense qu’après il n’y a rien –, de le vivre comme une tragédie. Ce tragique fait partie de la condition humaine. Mais j’espère ne pas être excessivement triste ou apeuré. Ce que je voudrais, c’est être capable d’accepter sereinement la banalité de devoir mourir, en me félicitant de la chance exceptionnelle d’avoir vécu ! »
André Comte-Sponville
André Comte-Sponville et Michèle Lévy-Soussan : « Un État démocratique doit nous donner les moyens de développer les soins palliatifs et de pratiquer l’aide active à mourir », Le Monde, 10 mars 2023.
Par un engagement réflexif et quotidien, reprenant en cela la philosophie de Montaigne suivant laquelle “la préméditation de la mort est préméditation de la liberté” (Essais, I, 20), nous nous sommes ouverts à l’idée suivant laquelle le bien-mourir ne saurait être dissocié d’un questionnement sur le “bien-vivre” ou le bonheur : pensée dans sa continuité et non plus “en bout de course” ou à la marge, l’euthanasia vient ainsi faire pendant à l’eudaimonia, c’est-à-dire à cette visée du “bien-vivre” que les Grecs appelaient de leurs voeux. Dès lors, on voit poindre à la fois la visée éminemment pratique et sensible des concepts philosophiques : si la philosophie peut avoir un sens, c’est parce qu’elle nous aide à vivre, par sa quête de sagesse permettant, peut-être, de faire face au tragique de l’existence. A cet égard, la fin de vie des philosophes et les manières dont ils ont fait face à la mort s’est avérée instructive : de la “réminiscence affective” chez Epicure au suicide de Deleuze, à l’âge de 70 ans et alors qu’il était atteint d’une grave insuffisance respiratoire, les manières d’affronter cette étape de la vie donnent ici à entendre de façon incarnée toute la complexité de la question, en même temps que l’importance cruciale de la réfléchir au quotidien.
Si nous n’avons pas d’autre choix que de mourir, pouvoir - quand cela est possible - méditer sur sa fin de vie et travailler à bien mourir devient ainsi une quête individuelle et personnelle, à la croisée de l’intime et du politique. En croisant art et philosophie, cet atelier visait ainsi a donner l’opportunité à chacune et à chacun de saisir comment artistes et philosophes se sont appropriés cette question, pour mieux se l’approprier et engager ensemble une réflexivité collective, clé de voûte d’une législation incarnée au service du bien commun et de l’intérêt général.
Parcours pédagogique arts et philosophie

Comment faire monde commun ? Telle était la question posée aux élèves du lycée Jacques Brel de La Courneuve dans le cadre d’un parcours philosophique et pédagogique. Ce projet réunissait une vingtaine d'élèves de Terminale et était organisé avec le Pôle Égalité des chances de Sciences Po, dans le cadre des Conventions Éducation Prioritaire, un programme d’ouverture sociale à destination des élèves issus de milieux modestes et de territoires éloignés de l’enseignement supérieur.