n° 126 | L’or fait corps | Elvan Zabunyan

C’est ainsi qu’Elvan Zabunyan résume la condition de ce métal précieux et recherché, indissociable de son histoire liée à l’esclavage. Mais l’auteure nous annonce un renversement significatif : les représentants de la culture soul ou hip hop s’emparent de l’or pour en recycler les puissances en le portant sous la forme de grosses chaînes, en particulier. Elle étudie cette symbolique contemporaine mais aussi les objets plus anciens qui portent les signes des pouvoirs coloniaux, pour certains présentés récemment par le Rijksmuseum d’Amsterdam dans une exposition sur l’ esclavage.

Laurence Bertrand Dorléac

L’or fait corps

Elvan Zabunyan

[Ce texte est composé de fragments extraits de mon manuscrit qui sera publié en 2023 chez B42, dans la collection « culture » dirigée par Mathieu Kleyebe Abonnenc. Les recherches portent sur l’histoire et la mémoire de l’esclavage comme outil politique pour penser les arts contemporains].

L’or est un contraste. Métal précieux, objet de convoitise, il est indissociable de l’exploitation économique des corps travaillant à son extraction minière. Les personnes mises en esclavage dans les mines d’or dès le XVe siècle, d’abord sur les côtes occidentales du continent africain puis dans les Amériques (notamment au Brésil, au Panama, en Colombie ou aux États-Unis), étaient qualifiées d’« or noir ». En 2007, dans son ouvrage Loose your mother, A Journey Along the Atlantic Slave Route, Saidiya Hartman, professeure à l’université Columbia, raconte son voyage au Ghana à la recherche des sources et des vestiges de l’esclavage africain. Son livre décrit des expériences entremêlées où la mémoire personnelle (dans sa généalogie il y a des esclaves du Suriname qui y ont été déportés par les Néerlandais) et la mémoire collective interfèrent. Dans le premier chapitre intitulé « Afrotopia », elle se réfère à L’Utopie de Thomas More paru en 1516, en confrontant, comme on le comprend, le terme d’« utopia » à celui d’« afrotopia ». Elle souligne la contradiction d’une société utopique qui reconduit les contraintes de l’esclavage et cite un extrait du « Livre second » de L’Utopie 1Louis Wolowski, Rapport verbal sur l’exposition universelle de Vienne présenté à l’Académie des sciences morales et politiques, Paris, Librairie de Guillaumin et Cie, 1873, p. 13.. Le début de la phrase de More n’est pas mentionné par Hartman mais il a son importance pour comprendre le contexte : « [Ils mangent et boivent dans de la vaisselle d’argile ou de verre, de forme élégante, mais de minime valeur] l’or et l’argent sont destinés aux plus vils usages, soit dans les hôtels communs, soit dans les maisons particulières ; on en fait même des vases de nuit. L’on en forge aussi des chaînes et des entraves pour les esclaves »2Thomas More, L’utopie, livre second, 1516, traduction de Victor Stouvenel (1842). La citation se trouve à la page 97 du pdf de l’ouvrage disponible en ligne [https://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article815].. Dans le récit de More, l’île de l’Utopie où l’on vit sans monnaie, est le lieu où les valeurs de la société contemporaine sont renversées comme l’est la symbolique de l’or.  Toutefois, ce dernier est dévalorisé et rabaissé au même statut que celui des esclaves. Hartman poursuit :

Quelle meilleure illustration de la dégradation de l’or que sa capacité à transformer les personnes en choses ; quel meilleur exemple de son caractère offensif que les conditions excrémentielles du barracoon ; quel meilleur signe de sa mutabilité que l' »or noir » de la traite négrière…3Saidiya Hartman, op. cit. p. 47 [Ma traduction]

Ces chaînes, bracelets et colliers en or sont les attributs d’un statut social déprécié chez More, l’or est source de « dégradation » chez Hartman, une hypothèse complémentaire, découlant de ces affirmations mais les prenant à rebours, peut être avancée. Elle consiste à envisager un retournement : celui de la réappropriation de leur corps chosifié par des femmes et des hommes qui se défont littéralement de cette dévalorisation en portant des bijoux en or. Cette agentivité agit comme une source de critique sociale et d’émancipation politique face aux discriminations raciales. Dans la période contemporaine, l’étude de certaines pratiques artistiques issues de la performance et de la culture populaire telles les musiques soul ou hip hop confirme que l’or porté à outrance est l’expression d’une puissance.

Fig. 1 : boîte, 1749, or et écailles de tortue, 5,8 x 18, 11, 9 cm, collection Rijksmuseum, Amsterdam.

L’histoire longue de l’or et de l’esclavage se raccorde à une chronologie ponctuée de dominations géopolitiques européennes. Pour exemple, les côtes de l’actuel Ghana ont subi l’occupation coloniale, d’abord des Portugais puis des Néerlandais et enfin des Anglais. C’est en 1482, à peine dix ans après être arrivés, que les Portugais construisent un fort – São Jorge da Mina – pour protéger leur commerce. 130 ans après la construction du fort, les Néerlandais s’installent sur les rives de la Côte de l’Or. Entre 1599 et 1608, on comptabilise deux cent vaisseaux néerlandais ayant fait des voyages marchands vers la Côte de l’Or et les côtes africaines adjacentes. Outre l’or et l’ivoire, c’est la mise en esclavage des Africains et des Africaines et leur déportation vers les Amériques qui commence amplement à enrichir les bénéficiaires. Autour de 1611, les Néerlandais construisent leur premier fort qu’ils nomment plus tard Nassau du nom d’un militaire médaillé.

Fig. 2 : boîte (couvercle), 1749, or et écailles de tortue, 5,8 x 18, 11, 9 cm, collection Rijksmuseum, Amsterdam.

La boîte en or

Il existe dans les collections du Rijksmuseum à Amsterdam, une boîte (5,8 x 18, 11,9 cm) entièrement réalisée en or et en écailles de tortue, datant de 1749, commandée par la Compagnie des Indes Occidentales Néerlandaises pour être offerte au gouverneur William IV, Prince d’Orange. Les forts mentionnés ci-dessus sont représentés sur certaines des faces de la boîte. Au-dessous de celle-ci, des lettres formant « AFRICA » sont écrites en or suivant le tracé des côtes de l’Afrique de l’Ouest. L’objet est emblématique du pouvoir colonial néerlandais. La boîte était présentée dans l’exposition « Esclavage » que le Rijksmuseum organisait en 2021, proposant une relecture critique des pièces de sa collection les replaçant dans le cours de l’histoire globale, soulignant les raisons économiques de la violence esclavagiste et le rôle des Pays-Bas dans la traite.

Sur le couvercle de la boîte, deux figures africaines, l’une masculine et l’autre féminine sont vêtues d’un simple pagne. La femme, rêveuse, est adossée dans un geste élégant sur la pépite d’or posée en relief au cœur de la composition ; l’homme, dont les muscles saillants confirment une force décuplée, porte sur l’épaule une défense d’éléphant. On repère le choc des contrastes entre le métal luxueusement raffiné du style rococo et la matière minérale brute. Au second plan, une scène miniature confirme le commerce des Africains, un homme vêtu à l’européenne semble en pourparlers devant un groupe de personnes dénudées. Selon les conservateurs du musée, cette scène serait l’une des premières preuves visuelles de la traite, preuve qu’aucun parmi eux n’avait considéré jusqu’à cette exposition. Trônant sur le couvercle, Hermès/Mercure tient, en pendant de son caducée, le sigle de la Compagnie des Indes Occidentales comme un bouclier. Dans la mythologie antique, grecque et romaine, ce dieu est celui des voyageurs, des marchands et des voleurs. En regardant de près cette pépite d’or, on y voit de petits cailloux blancs. L’or a une origine cosmique. Il y a cinq milliards d’années, le métal précieux est né de la collision de deux étoiles à neutrons, des débris expulsés au moment de l’explosion se sont retrouvés dispersés à différents endroits de la planète terre. La convoitise de cette richesse rare a permis de développer les techniques d’extraction minière en comptant sur le labeur des travailleurs.

Fig. 3 : “Homme non identifié avec son équipement de chercheur d’or, arborant une boucle de ceinture US”, daguerréotype, non daté, [Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, D.C.]

 Ruée vers l’or

La célèbre ruée vers l’or californienne est contemporaine de la naissance du daguerréotype. Daguerre invente ce procédé photographique en 1839 à peine dix ans avant la découverte de l’or en Californie. On peut souligner la simultanéité des techniques, d’une part la spécialisation dans l’extraction de l’or, d’autre part le médium qui enregistre cette dernière en images. L’usage du daguerréotype s’étant rapidement développé aux États-Unis, les conditions de travail sont mémorisées grâce à ces représentations pré-industrielles de la besogne dans les mines, forgeant des figurations inédites du paysage géologique. Il existe quelques rares daguerréotypes où l’on voit des travailleurs africains-américains4Voir Jane L. Aspinwall, Golden Prospects, Daguerreotypes of the California Gold Rush, Kansas Ciy, Missouri, The Nelson Atkins Museum of Art, Hall Family Foundation, 2019.. Comme le rappelle la conservatrice Jane L. Aspinwall :

Les grands groupes de travailleurs non blancs étaient perçus comme une menace pour le mineur blanc isolé ; les Natifs travaillant dans les ranchs, les Chinois censés travailler pour des maîtres esclavagistes en Chine, les Mexicains soumis au système de péonage et les esclaves noirs du sud des États-Unis étaient tous indésirables5Jane L. Aspinwall, « Diversity in the gold fields », op.cit., p. 131. [ma traduction]..

Les conditions de travail sont terribles dans les mines d’or en Californie, menant à la maladie et à la mort. Un article paru le 30 novembre 1849 dans le journal The North Star fondé en 1847 par Frederick Douglass, ancien esclave fugitif devenu l’un des plus grands leaders abolitionnistes aux États-Unis, compare ces conditions à celles de « n’importe quel Noir sur une plantation de sucre ou de coton »6Anonyme, The North Star, 30 novembre 1849,[https://www.loc.gov/item/sn84026365/1849-11-30/ed-1].

Fig. 4 : Thierry Lefébure, Torse, 1998, polaroïd, courtesy de l’artiste.

Le corps habillé de chaînes d’or

En août 1972, le chanteur et compositeur Isaac Hayes (1942-2008) performe son morceau iconique « Shaft » lors du festival Wattstax organisé en commémoration des révoltes du quartier de Watts à Los Angeles qui ont éclaté sept ans auparavant. La cadillac qui conduit la star est escortée par des motos, elle roule jusqu’à la scène, le public embrasé l’acclame. Le chanteur portant lunettes noires, cape colorée et chapeau à large bord, monte sur les planches, la musique commence, le suspense est à son comble. Hayes retire sa cape, révélant un corps puissant sanglé de chaînes dorées7Le Festival Wattstax s’est tenu le 20 août 1972 au Los Angeles Memorial Coliseum devant 112 000 spectateurs. Pour voir la performance d’Isaac Hayes : [https://www.youtube.com/watch?v=OctVizcgBcY]. Cette image d’un Spartacus africain-américain, égérie de la musique soul, enchaîné mais libre, est l’une des plus représentatives de l’agentivité évoquée plus haut. Elle anticipe l’appropriation par les artistes du hip hop des bijoux en or portés de façon ostentatoire. Les clichés de rappeurs arborant dans ces mêmes années 1970 colliers, bracelets, boucles d’oreilles et chaînes en or rendent hommage à leurs ancêtres mis en esclavage. Traçant une généalogie iconographique, ils reproduisent de façon tautologique et paradoxal un geste d’incorporation libérateur. Les archétypes sont reconduits en les stigmatisant jusqu’à la caricature, jusqu’à ce que les stéréotypes qu’ils revêtent s’épuisent et craquent.

Thomas More écrivait dans L’Utopie que les chaînes en or étaient portées par les esclaves les plus pénitents. L’actualité de la culture populaire noire au début des années 1970 est contemporaine du nombre croissant de violences policières, d’Africains-américains incarcérés aux États-Unis sous prétexte des luttes contre la drogue et la délinquance, perdant leur vie lors de règlements de compte entre gangs ou victimes d’une balle égarée.

Fig. 5 : Jay Ramier, Cold Crushing, 2018, acrylique et bombe sur toile, 180 x 290 cm, courtesy de l’artiste.

Porter de l’or permet d’affirmer une dignité en s’affranchissant des siècles d’exploitation et d’instrumentalisation de l’esprit et du corps. Posséder des bijoux en or jusqu’à la démesure est aussi l’une des revendications permettant de narguer le capitalisme étatsunien et les discriminations sociales et raciales qu’il induit. En se confrontant à l’histoire blessée, au travail forcé, à la mémoire de leurs aînés, les artistes créent une esthétique unique et pionnière. Ils traduisent ce que l’or a fait aux corps.


[1] Saidiya Hartman, Loose Your Mother, A Journey Along the Atlantic Slave Route, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2007, p. 47.

[2] Thomas More, L’utopie, livre second, 1516, traduction de Victor Stouvenel (1842). La citation se trouve à la page 97 du pdf de l’ouvrage disponible en ligne [https://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article815].

[3] Saidiya Hartman, op. cit. p. 47 [Ma traduction]

[4] Voir Jane L. Aspinwall, Golden Prospects, Daguerreotypes of the California Gold Rush, Kansas Ciy, Missouri, The Nelson Atkins Museum of Art, Hall Family Foundation, 2019.

[5] Jane L. Aspinwall, « Diversity in the gold fields », op.cit., p. 131. [ma traduction].

[6] Anonyme, The North Star, 30 novembre 1849,[https://www.loc.gov/item/sn84026365/1849-11-30/ed-1]

[7] Le Festival Wattstax s’est tenu le 20 août 1972 au Los Angeles Memorial Coliseum devant 112 000 spectateurs. Pour voir la performance d’Isaac Hayes : [https://www.youtube.com/watch?v=OctVizcgBcY]


 Bibliographie  

Jane L. Aspinwall, Golden Prospects, Daguerreotypes of the California Gold Rush, Kansas Ciy, Missouri, The Nelson Atkins Museum of Art, Hall Family Foundation, 2019

Regina N. Bradley, “Re-Imagining Slavery in the Hip-Hop Imagination”, South: A Scholarly Journal, vol. 49, n° 1, automne 2016, p. 3-24.

Jeff Forret, “Slave Labor in North Carolina’s Antebellum Gold Mines”, The North Carolina Historical Review, vol. 76, n° 2, avril 1999, p. 135-162.

Saidiya Hartman, Loose Your Mother, A Journey Along the Atlantic Slave Route, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2007.

Edward P. Jones, Maryemma Graham, “An Interview with Edward P. Jones”, African American Review, vol. 50, n° 4, hiver 2017, p. 1081-1098.

Eveline Sint Nicolaas, Valika Smeulders (éds), Slavery, catalogue d’exposition, Amsterdam, Rijks Museum, Atlas Contact, 2021.

Stacey L. Smith, “Remaking Slavery in a Free State: Masters and Slaves in Gold Rush California”, Pacific Historical Review, vol. 80, n° 1, février 2011, p. 28-63.

Gus, Van Der Ham, Tarnished Gold, Ghana and the Netherlands from 1593, Amsterdam, Rijks Museum, Vantilt, 2016.


 Elvan Zabunyan, historienne de l’art contemporain, est professeure à l’Université Rennes 2 et critique d’art. Ses recherches actuelles portent sur la mémoire de l’esclavage comme outil politique dans les arts contemporains aux États-Unis et dans les Caraïbes, elles seront l’objet d’un livre. Elle a publié plusieurs monographies, écrit de nombreux articles pour des recueils collectifs, des catalogues d’exposition et des périodiques à l’échelle nationale et internationale. Elle a récemment codirigé Constellations subjectives, pour une histoire féministe de l’art (iXe, 2020), Decolonizing Colonial Heritage, New Agendas, Actors, and Practices in and beyond Europe (Routledge, 2021), publié l’essai « Revealing the past, illuminating the future: Kapwani Kiwanga’s flashbacks », Afterall n°52, 2022 et mené un entretien avec Harmony Hammond paru dans Les Cahiers du Musée national d’art moderne n°159, printemps 2022.

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