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Les bidonvilles de Mumbai, une anarchie régulée

This cocoanut market on Cornwallis Calcutta in 1945 By Clyde Waddell [Public domain], via Wikimedia Commons
Jeune sociologue indienne, Sukriti Issar, Assistant Professor attachée à l’Observatoire sociologique du changement (OSC), consacre ses recherches aux politiques publiques d'urbanisme en Inde. Elle se penche notamment sur les  phénomènes d’urbanisation non planifiée à Mumbai. Faisant remonter ses recherches jusqu’à la fin du XIXe siècle, elle en adopte pas moins une démarche  de recherche appliquée en prise directe avec les acteurs de terrain. Aperçu de ses recherches.
The journey to from market to home for a resident of the Dharavi slum.. by Meena Kadri. Flickr CC BY-NC-ND 2.0

The journey to from market to home for a resident of the Dharavi slum by Meena Kadri. CC BY-NC-ND 2.0

Le poids grandissant de l’habitat informel

D ans les grandes villes mondiales, le logement informel représente une part non négligeable de l’espace urbain. Dans les années à venir, 90% de la croissance urbaine se concentrera dans les aires asiatiques et africaines et des millions d’habitants investiront un habitat précaire et non régulé par les autorités locales* (Nations Unies, 2014).
L’ONU définit l’habitat informel par des standards de construction dégradés (pas d’accès à l’eau potable, à des sanitaires, matériaux de construction non pérennes) et des droits de propriété absents ou incertains.

De l’habitat informel aux “slums

Slum in Mumbai. Crédits Sukriti Issar, 2009

Slum in Mumbai. Crédits Sukriti Issar, 2009

Si l’habitat informel est désigné par divers noms à travers le globe,  le terme anglais de Slum est le plus répandu. Tandis que de nombreux acteurs publics, des activistes et des chercheurs recommandent de ne plus l’utiliser car il est connoté et dévalorisant, c’est précisément à son usage  à Mumbai en tant qu’objet politique que Sukriti Issar s’intéresse, en prenant comptant les 150 ans de son histoire. Pour ce faire, elle étude les archives, interroge urbanistes, fonctionnaires et habitants pour retracer l’évolution de l’étalement urbain. Elle compile les règles locales d’urbanisme, observe les débats qu’elles ont provoqué et apprécie leur mise en œuvre. Un travail de recherche qui permet de comprendre pourquoi l’urbanisation non contrôlée s’est progressivement retrouvée dans le champ juridique , sous le terme de Slum, pour devenir un domaine légitime de l’intervention publique. Puis, à un niveau plus « macro », elle utilise ces matériaux en vue de faire progresser les théories urbaines.

Les Slums comme objet juridique et politique

This cocoanut market on Cornwallis Calcutta in 1945 By Clyde Waddell [Public domain], via Wikimedia Commons

This cocoanut market on Cornwallis Calcutta in 1945 by Clyde Waddell [Public domain]

Le premier usage du terme Slum à Mumbai remonte à 1865. L’habitat précaire et surpeuplé est à la fin des années 1800 une préoccupation des autorités coloniales. On considère que le logement informel viole la réglementation municipale et crée un problème de santé publique. Une première définition juridique apparaît dans le Bombay Improvement Trust Act de 1898 : on y mentionne un espace anarchique de maisons et de rues surpeuplées.
Dans les années 1940 à 1960, alors que la population croît rapidement sous l’influence des migrations de l’après-guerre et des conséquences de  la partition entre l’Inde et le Pakistan, la définition évolue et met l’accent sur l’absence des droits légitimes de propriété. Ces constructions sont appelées couramment Slum, « constructions non autorisées », « empiétements » ou « squats » (occupations illégales). A la fin des années 60, les autorités locales détruisent certains habitats de ce type mais promulguent dans le même temps des règlements protecteurs pour leurs habitants. Des efforts sont faits pour construire des infrastructures collectives, tandis que des organisations non gouvernementales et des activistes prennent la défense des habitants concernés. La question de leurs droits émerge peu à peu.

Une histoire complexe

Alors que nombre de chercheurs mettent en cause  les règles d’urbanisme modernes d’inspiration néolibérale, Sukriti Issar répond par ses travaux que l’habitat informel a représenté un problème politique persistant en dépit des changements successifs de politiques, de réglementations juridiques, ou d’acteurs. En examinant dans le détail les politiques publiques et leur calendrier de mise en œuvre sur une longue période, elle montre que réglementations et habitat informel ont toujours coexisté et évolué de pair ; ils sont historiquement interdépendants.

* On peut y ajouter la surface habitable minimale en regard du nombre d’habitants.

En savoir plus
Issar, S. (2017), Codes of Contention: Building Regulations in Colonial Bombay, 1870-1912. Journal of Historical Sociology, 30: 164188.

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