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Vous feriez mieux de partir !

Boenig 777-200 EI-DBM da Alitalia Local: Ezeiza airport, Argentine Eurico Zimbres. CC BY-SA 2.5 de Wikimedia Commons

L’expatriation des jeunes italiens

Al Italia par Eurico Zimbres CC BY-SA 2.5 de Wikimedia CommonsPrès de 5% des diplômés italiens du supérieur partent chercher un emploi au-delà des frontières. Si cette proportion peut paraître faible, il n’en reste pas moins que cet exil représente pour l’Italie un important flux de main d’œuvre hautement qualifiée représentant  environ 2300 personnes par an.
Dans un article publié récemment dans International Migration Review, “You Better Move On” Determinants and Labor Market Outcomes of Graduate Migration from Italy”, deux sociologues de l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po – Carlo Barone et Ettore Recchi, aux côtés de leur collègue Giulia Assirelli de l’Université Catholique du Sacré Coeur de Milan – étudient les raisons de ces départs  et retracent le destin professionnel de ces expatriés.

Dans un contexte national tendu de déclassement des qualifications et de baisse de l’emploi public, l’expatriation est une option pour trouver un emploi qui corresponde à son niveau d’étude et à ses aspirations. Gènes, 19 novembre 2012 par David Sanchini via Flickr, CC BY-NC-ND 2.0Comparé à d’autres pays, l’Italie est l’un des pays de l’OCDE qui offre les salaires les plus bas et le moins de débouchés à des jeunes hautement qualifiés. Profitant des mesures d’intégration facilitant la libre circulation des européens et poussés par les crises successives affectant de manière plus dure les pays du sud de l’Europe, les nouveaux entrants sur le marché du travail envisagent désormais à une échelle géographique plus large leur insertion dans la vie professionnelle.

Ce sont principalement des jeunes hautement qualifiés, issus de familles de la classe supérieure, dans des disciplines scientifiques ou orientés vers l’international, maîtrisant l’anglais et d’autres langues européennes qui partent. Ils y trouvent un réel bénéfice si l’on se base sur leurs perspectives de carrières, meilleures qu’en Italie. Leur niveau de salaire, à l’arrivée, est toujours supérieur, comparé à ceux qui restent sur place, avec un bonus de 36% dans un pays européen et 43% dans les autres pays développés en moyenne, si on tient compte du différentiel de pouvoir d’achat. Une émigration lointaine est associée à de meilleures conditions d’emploi. Ils se déclarent également plus satisfaits de leur cadre professionnel et de leurs perspectives de carrière. On remarque toutefois que leurs attentes sont parfois très fortes, entraînant des insatisfactions relatives à  l’adéquation entre les postes décrochés et ceux qu’ils espéraient compte tenu de leur qualification. À l’inverse, ceux qui restent intègrent les caractéristiques particulières du marché du travail domestique où peu de postes à haute qualification, notamment en R&D, sont proposés. Ils se résignent donc à réduire fortement leurs prétentions. Tous ne perçoivent pas l’intérêt qu’ils retireraient à s’expatrier.

Si la situation des diplômés sur le marché intérieur est si mauvaise, et si l’émigration est une réponse, pourquoi n’y a-t-il pas plus de candidats au départ ? Riunione Famiglia 29.06.13-115 by FotoMuris via Flickr CC BY-NC 2.0A cela, deux raisons principales sont identifiées : premièrement le niveau de maîtrise des langues étrangères – y compris de l’anglais  – est globalement médiocre. Cette barrière constitue un obstacle majeur pour travailler dans des pays voisins offrant des opportunités, comme la France ou l’Allemagne. Deuxièmement, il y a un coût psychologique et social important : en partant, les jeunes doivent assumer de quitter une société traditionnellement basée sur une longue cohabitation intergénérationnelle et renoncer à des aides familiales octroyées par l’État providence.

Cette fuite des cerveaux traduit bien une inégalité sociale : seuls ceux qui maîtrisent des langues étrangères, sont diplômés et maîtrisent les coûts sociaux du déménagement peuvent partir.

Carlo Barone, professeur des universités et chercheur à l’Observatoire sociologique du changement, s’intéresse à l’entrée sur le marché du travail et aux politiques d’éducation, notamment à la question des inégalités.

Ettore Recchi, professeur des universités et chercheur à l’Observatoire sociologique du changement, étudie les différentes formes de mobilité, la stratification sociale, les élites et l’intégration européenne.

Lire l’article
Giulia Assirelli, Carlo Barone, Ettore Recchi, “You Better Move On” Determinants and Labor Market Outcomes of Graduate Migration from Italy”, International Migration Review, April 5, 2018