Lutte contre les violences sexistes et sexuelles : quel est le rôle de la recherche ?

Lutte contre les violences sexistes et sexuelles : quel est le rôle de la recherche ?

Entretien avec Émilie Biland-Curinier et Hélène Périvier, membres du groupe de travail
  • collage-067 © Bea Mahan / Flickr. CC BY-NC-ND 2.0collage-067 © Bea Mahan / Flickr. CC BY-NC-ND 2.0

Émilie Biland-Curinier et Hélène Périvier sont chercheuses au sein du Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po. Elles sont respectivement professeure des universités en sociologie au Centre de Sociologie des Organisations (CSO) et économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). Toutes deux ont participé au groupe de travail consacré à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles présidé par Danièle Hervieu-Léger. Elles racontent.

Pourquoi des chercheuses ont-elles été associées au groupe de travail sur les violences sexistes et sexuelles ?

Émilie Biland-Curinier : Nous avons été parties prenantes de ce groupe de travail à au moins deux titres. D’abord, tout comme notre collègue Frédéric Gros, professeur de pensée politique lui aussi membre du groupe, nous sommes membres de la faculté permanente, et à ce titre engagées dans les activités centrales de l’établissement que sont l’enseignement, la recherche et l’administration de nos structures collectives. Ces activités, dans les salles de classe, dans les centres de recherche, dans les instances de Sciences Po nous donnent une responsabilité particulière face aux situations de violences sexistes et sexuelles qui nous sont rapportées voire dont nous sommes témoins, de même que pour les prévenir et pour promouvoir un climat d’études et de travail non-sexiste.
Par ailleurs, nos activités de recherche, et notre implication au sein de PRESAGE, nous confèrent une expertise sur les questions de genre et d’inégalités qui est précieuse pour éclairer les violences sexistes et sexuelles. Nous avons participé au groupe de travail en mobilisant les connaissances forgées, au sein de PRESAGE et plus largement par les sciences sociales, pour appréhender ces faits sociaux.

Pourriez-vous nous parler du projet européen EGERA ?

Hélène Périvier : Le projet EGERA, Effective Gender Equality in Research and the Academia, a permis d’opérer un véritable tournant dans la mise en œuvre d’une politique d’égalité au sein de Sciences Po. Ce projet, cofinancé par la Commission Européenne, auquel 7 autres universités et institutions de recherche ont participé, a été coordonné par PRESAGE pour Sciences Po de 2014 à 2017. Il s'agissait d’impulser des changements structurels porteurs d’égalité dans notre institution. Le projet a bénéficié d’une dynamique interne à Sciences Po qui venait d’ouvrir un poste dédié à la mission égalité. Il a été le socle du premier plan d’égalité adopté par la direction. Un axe important du projet EGERA portait sur la formation et la sensibilisation du personnel. Par exemple, la cellule de veille consacrée à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles a pu être créée sous l’impulsion de ce projet européen, qui a contribué à la formation des membres de la cellule au moment de sa mise en œuvre. L’expérience des années EGERA était donc importante pour comprendre la situation actuelle en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles et participer à l’état des lieux des problèmes rencontrés par notre institution en la matière. En particulier, dans une note annexée au rapport, nous avons mis l’accent sur le dernier plan égalité de Sciences Po qui ne correspond pas aux standards portés par le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche (MESR) ou encore par la Commission européenne. Aujourd'hui, PRESAGE représente Sciences Po en tant qu’institution évaluatrice à deux autres projets du même type qu’EGERA, SUPERA (2017-2021) et RESET (2021-2024), ce qui exige de conserver un regard critique et constructif sur notre propre institution.

Sur quoi les discussions du groupe de travail ont-elles porté ?

Émilie Biland-Curinier : Ces discussions ont impliqué la vingtaine de membres du groupe, représentant toutes les composantes de l’établissement et éclairant les expériences diverses qui s’y nouent. Grâce à des nombreuses auditions, elles ont aussi mobilisé plusieurs dizaines d’autres parties prenantes, depuis les associations étudiantes jusqu’aux réseaux d’anciennes élèves, en passant par les responsables des campus et les directeurs et directrices des centres de recherche. Ce périmètre d’échanges témoigne du fait que les violences sexistes et sexuelles concernent l’ensemble des membres de Sciences Po, potentiellement dans toutes leurs activités. Dès lors, notre champ de réflexion a porté à la fois sur des événements et des dispositifs précis (des manifestations sportives aux procédures disciplinaires) et sur les mécanismes structurels (éloignement et petit taille des campus en région, inégalités femmes-hommes dans la vie professionnelle, recours massif aux vacataires pour les enseignements etc.) qui nourrissent les violences sexistes et sexuelles ou qui compliquent leur prise en charge. Nous nous sommes interrogées sur les manières de sécuriser les activités à risque et d’améliorer les dispositifs de prise en charge, mais aussi sur les leviers à mobiliser pour transformer structurellement et durablement les conditions d’études et de travail (plans de formation, plan d’égalité professionnelle, politiques de recrutement etc.).

Quelles sont les recommandations qui ont été formulées à l’issue de votre travail ?

Hélène Périvier : Le rapport de Madame Hervieu-Léger propose plus de 60 mesures qui font système. Elles doivent être comprises comme un ensemble cohérent permettant de renforcer la prise en charge et la prévention des violences sexistes et sexuelles et l’instauration d’un environnement favorable à l’égalité et au respect de chacune et chacun. Nous avons mis l’accent sur le rôle fondamental que peut et que doit jouer la recherche dans ce domaine. L’enjeu est tout d'abord de mieux comprendre les mécanismes conduisant à ce type de violences qui prennent des formes différentes selon qu’elles affectent la population étudiante ou le personnel enseignant chercheur et administratif, ou les deux.

L’enjeu est aussi de mesurer l’ampleur de ces violences afin d’avoir une vision précise des dynamiques à l'œuvre. Il s’agit également d'évaluer l’efficacité des mesures prises pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles. Ces travaux de recherche ont vocation à dépasser le cadre de Sciences Po en créant des partenariats avec d’autres grandes écoles et universités. En outre, s'inscrire dans la logique des nombreux projets européens évoqués plus haut, permettrait d’enrichir les cadres d'analyse des mécanismes de domination et d’oppression dans lesquels s'inscrivent les violences sexistes et sexuelles, et de se doter d’outils de mesure adéquats et comparables entre pays. À titre d’exemple, nous avons récemment reçu Jennifer Hirsch et Shamus Khan dans le cadre d’une conférence PRESAGE, durant laquelle ils ont présenté les résultats d’une étude ethnographique et anthropologique sur les violences sexistes et sexuelles à l’Université Columbia. En France, les travaux pionniers de mesure des violences sexistes et sexuelles, portés notamment par l’Ined comme l’a expliqué Sandrine Dauphin récemment, ont vocation à être prolongés par des recherches de terrain. Cela exige que les institutions de recherche et d’enseignement supérieur s’ouvrent pour laisser ce travail se faire. C’est pourquoi, nous avons proposé l’ouverture d’une chaire professorale rattachée à PRESAGE entièrement dédiée aux violences sexistes et sexuelles. Au-delà de notre participation en tant que salariées et citoyennes, c’est une des réponses que nous avons apportées en tant que chercheuses à la réflexion menée au sein de ce groupe.

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