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06.01.2026
Un semestre aux côtés de Carole Martinez
Au semestre d’automne 2025, Carole Martinez, quatorzième titulaire de la Chaire d’Écriture de la Maison des Arts & de la Création de Sciences Po, a proposé deux ateliers d’écriture aux étudiants.
Quentin Malriq, étudiant du Certificat pour sportifs de haut niveau à l'École du Management et de l'Impact, dans le master Communication, médias et industries créatives, a suivi l’atelier Filer une voix, tresser des voix, raconter hier, demain, la veille : l’illusion narrative, tandis que Marthe Jehannin, étudiante à l'École d'Affaires Publiques, dans le master Politiques publiques, spécialité Culture, a suivi l’atelier L’écriture : une expérience sensorielle. À travers un échange à trois voix, l’écrivaine et les deux étudiants reviennent sur cette expérience pédagogique.
Pouvez-vous nous dire ce qui vous a incités à vous inscrire à un atelier d'écriture ? En aviez-vous déjà suivi au cours de votre scolarité ?

Marthe Jehannin : L'expression "atelier d'écriture" m'a toujours un peu effrayée. Je considérais qu'on ne pouvait pas donner des recettes, des techniques pour apprendre à écrire. J'ai toujours été entourée de livres car ma mère est libraire. Mais je voulais développer une manière d'écriture à moi, plus analytique car j'ai toujours voulu devenir journaliste. J'écrivais donc sur des sujets d'actualité. La bascule vers l'écriture créative s'est faite à travers l'atelier de Carole Martinez. Avant cela, je m'empêchais d'utiliser "je". Cela me semblait narcissique.
Quentin Malriq : J'ai grandi dans un village à côté de Grenoble et je n'avais jamais eu accès à un atelier d’écriture. L'année dernière, j'étais dans une association de cinéma et de théâtre qui s'appelle Mille visages. Nous y avons eu des cours de scénario. Je voulais suivre l'atelier de Carole Martinez car je me suis mis à beaucoup lire il y a sept ans. La lecture est quelque chose qui me touche. Je me suis dit que ça pouvait être intéressant d'aller voir ce qu'il se passait de l'autre côté. J'écrivais déjà un peu mais pas dans le but de faire lire mon texte. Cela m'a beaucoup aidé, comme lorsque j'ai arrêté ma carrière dans l'athlétisme (1500 mètres).
Vous êtes écrivaine, et vous avez été par ailleurs professeure de français pendant plusieurs années. De quelle façon ces deux activités entrent-elles selon vous en résonance ?
Carole Martinez : Comme je le dis aux lycéens que je rencontre aujourd'hui, les élèves occupent l'esprit et les personnages aussi. Je n'arrive pas à faire cohabiter les deux. Je n'arrive pas à écrire et à avoir des élèves. J'ai toujours adoré former, essayer d'offrir cette énergie. Dans la classe, il y a l'individu, et la circulation au sein de la classe, qui crée le groupe. Je trouve cela magique. Mais quand j'enseigne, je n'écris pas. J'ai un tel plaisir à être avec mes personnages ! En fin de compte, j'ai préféré mes personnages aux élèves.
Comment se déroule une séance de cours ?
Quentin Malriq : En début d'atelier, on prenait un temps pour lire les textes de tout le monde. Je trouvais intéressant d'entrer ainsi dans l'intimité de personnes qu'on ne connaît pas vraiment. C'est rare d'avoir des gens qui nous écoutent. Puis on écrivait. Dans notre quotidien à Sciences Po, il n'y a pas d'autre occasion où on est dans une salle ensemble pendant trois heures juste pour écrire et se concentrer sur cela.
Marthe Jehannin : Notre atelier était tourné autour des sensations. Il n'y avait pas de programme mais plutôt des rituels. On lisait d'abord un texte, puis on faisait appel à des sensations pour ensuite convoquer l'écriture. Cela variait à chaque cours : l'odorat, le goût, les diverses sensations corporelles... L'idée était de transformer une synesthésie en écriture. Ce n'est pas évident. Être capable de mettre en mots le réel, c'est une chose, mais être capable de mettre en mot ses sensations, c'est différent. Cela convoque du personnel mais aussi une forme d'abstraction de soi et du monde.
Pensez-vous que l’écriture puisse s’apprendre et, si oui, de quelle façon ?

Carole Martinez : Je n'ai pas l'impression qu'il y ait des recettes dans l'écriture. L'intérêt est justement que chacun est singulier. Lors de la lecture à voix haute, on peut effectivement mesurer l'effet d'un texte sur les autres. Il peut aussi y avoir des conseils. Mais je suis plutôt anti-recette. En revanche, on peut essayer de créer un endroit bienveillant où tout le monde s'abandonne, ose partir de l'autobiographie pour aller vers la fiction. Dans les deux ateliers, j'étais d'ailleurs étonnée de voir que les étudiants se livraient dès le début.
Marthe Jehannin : Lors du premier cours, tu nous as demandé d'évoquer notre rapport à l'écriture et je pense que cela a fait sauter des barrières mentales. On s'est rendu compte qu'on n'avait rien à prouver, sauf peut-être à nous-mêmes. Les autres étudiants étaient nos oreilles, notre soutien. Ne pas savoir si les textes lus étaient autobiographiques ou non aidait à s'abandonner également.
Carole Martinez : Dans l'atelier sur l'illusion narrative, les étudiants écrivaient en s'inspirant d'une photographie qui leur était chère. C'était donc un travail autobiographique. Ensuite, en partant de la même photo, ils changeaient de voix en devenant un autre personnage de la photo mais en conservant le "je". Puis, ils se projetaient dans le futur - cinquante, cent ou mille ans plus tard - à travers une narration à la troisième personne, en s'interrogeant sur ce que cette photo était devenue. De l'autobiographie, on partait sur quelque chose de très fictif.
Quel exercice ou quelle activité vous a le plus marqué(e) ?
Marthe Jehannin : Les séances sur le goût et l'odorat ont suscité le plus de réactions. Carole a distribué un rouleau de réglisse à chacun et on avait pour consigne de s'en inspirer.
Carole Martinez : C'était drôle ! Il y a eu des éclats de rire. Ils hésitaient face à leur rouleau de réglisse. Une étudiante m'a dit qu'elle n'aimait pas ça et j'ai répondu "Mais c'est super, écris sur ça alors !". Pour le travail sur l'odorat, je leur ai distribué un échantillon de parfum et ils ont créé un personnage à partir de cela. Dans une autre séance, on a exploité la mémoire sensorielle en partant d'un souvenir personnel lié à une odeur. C'était intéressant de voir où les étudiants se sentaient plus à l'aise, le souvenir autobiographique ou le personnage fictif.
Quentin Malriq : Pour ma part, j'ai beaucoup aimé la séance à la librairie 7L. J'aime les endroits où les grands contours de la réalité n'existent plus. Cette librairie, c'était un peu comme un rêve. Dans ce genre de lieu, on perd la conscience du temps. C'était intéressant aussi de changer de point de vue lors du travail sur la scène de crime. On a écrit à partir du regard du témoin, de la victime et du bourreau. On entrait dans la psyché de chacun et on essayait de comprendre ce qui pouvait réveiller les craintes ou les obsessions de chaque personnage. Globalement, j'ai trouvé très enrichissant l'espace de liberté qui nous était donné.
Quels liens faites-vous entre la formation académique que vous suivez à Sciences Po, tournée vers les sciences humaines et sociales, et la littérature ou les arts en général ?
Marthe Jehannin : J'ai fait trois ans de prépa littéraire avant d'intégrer le master Politiques publiques à Sciences Po. J'étais habituée à considérer la lecture comme un objet d'analyse. J'étais plutôt désensibilisée, avec une approche techniciste. Pour la lecture, cette approche perdure aujourd'hui chez moi, mais plus pour l'écriture car, durant cet atelier, l'écriture nous a obligés à nous asseoir et à créer.
Quentin Malriq : Je crois que tout est politique et que tout est artistique aussi. Ces deux aspects fonctionnent très bien ensemble. C'est comme une belle salade niçoise !
Enfin, qu’est-ce que ce cours vous a apporté et quelles compétences vous a-t-il permis de développer ? En quoi pensez-vous qu’il sera une expérience enrichissante pour la suite ?
Quentin Malriq : Je suis reconnaissant d'avoir pu évoluer dans un espace sincèrement humain. Cet atelier nous a fait réaliser qu'écrire est possible, ça nous a aidés à combler un peu ce fossé entre les livres et nous.
Marthe Jehannin : C’est pareil pour moi. J'ai rencontré de chouettes personnes que je n'aurais pas pu croiser ailleurs car on se parle peu en classe en général. Cette expérience m'a aussi permis de travailler la capacité à s'étonner.
Le fait d’enseigner change-t-il votre rapport à l’écriture ?
Carole Martinez : Je ne pense pas. En revanche, les étudiants m'ont donné de l'énergie. Ils entretiennent ma flamme pour l'écriture.
