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9 juillet 2026
La lecture et ses enjeux : entretien avec Juan Gabriel Vásquez
Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je m'appelle Juan Gabriel Vásquez. Je suis écrivain et Colombien, et j'ai été traducteur et journaliste à certaines périodes de ma vie. Mais j'ai toujours, toujours été un lecteur.
Qu’est-ce, pour vous, que la lecture ?
La lecture est, dans son sens le plus simple, une manière d'être au monde. Un lecteur est une personne qui, à partir d'un certain moment, n'est plus capable de vivre sans interpréter ce qu'elle vit à travers des fictions faites de mots. La lecture devient d’une part un vice, mais aussi un prolongement de ce que nous sommes en tant qu’êtres humains. On a un jour interrogé Bioy Casares sur l’opposition entre vivre et lire, et il a répondu qu’il ne reconnaissait pas cette opposition, car « la lecture ajoute une pièce à la maison de la vie ». J’y crois. Mais je crois aussi que nous lisons de la fiction par frustration ou par insatisfaction : nous sommes frustrés d’avoir une seule vie, d’être une seule personne au cours de notre vie, et la fiction est le seul outil que nous ayons inventé pour rompre ces limites. Pour vivre davantage, être davantage de personnes. C’est inestimable. Sauf, bien sûr, pour les gens qui n’ont pas de curiosité, qui se contentent de leurs limites.
En quoi écriture et lecture sont-elles liées ?
L’écriture, ou du moins l'écriture de fiction (qui est mon métier), a en commun avec la lecture son origine, qui réside toujours dans une insatisfaction. Personne qui soit satisfait du monde ou de sa vie ne lit de fiction, et personne qui soit satisfait n’en écrit. Nous lisons et écrivons parce que le monde est mal fait, parce qu’il n’a ni forme ni sens, parce qu’il est incompréhensible et chaotique. Dans un roman, peu importe que nous le lisions ou l’écrivions, l’expérience humaine se traduit en signes compréhensibles pour que nous la comprenions mieux. Dans un grand roman, nous donnons une forme verbale au chaos, et cela nous offre un type de connaissance qui n’existe pas dans les autres formes que nous avons inventées pour raconter le monde : ni dans l’histoire, ni dans la philosophie, ni dans le journalisme. Elles sont toutes admirables et nécessaires et disent beaucoup de choses que la fiction ne dit pas. La fiction, cependant, dit des choses que rien d’autre ne dit. Elle continue de nous offrir ce que rien d’autre ne peut offrir. Et c’est pour cela qu’elle continue de vivre.
Quelles sont les lectures qui ont changé votre vie et pourquoi ?

La liste est bien trop longue, car ces changements surviennent à différents moments de notre vie. Je peux dire que lire Les Trois Mousquetaires et Vingt mille lieues sous les mers à 8 ans m'a changé la vie, oui, car c'est là que ma vie de lecteur a commencé. Lire Cent ans de solitude à 16 ans et Ulysse de Joyce à 20 ans m'a également changé la vie, car ces deux livres incarnent la littérature qui, d'une certaine manière, a confirmé ma vocation. J'ai pris la décision d'abandonner tout le reste (des études de droit, par exemple) après quatre années passées à lire les écrivains latino-américains et les auteurs anglophones de l'entre-deux-guerres. García Márquez a été la porte d’entrée vers Vargas Llosa, Cortázar, Fuentes, Borges, Onetti. Parallèlement à Joyce, j’ai lu Faulkner, Virginia Woolf, Hemingway. Ces livres ont changé ma vie en ce sens qu’ils ont consolidé ma vocation. Après sont venus les livres qui changent ma vie tous les jours. Shakespeare et Montaigne et Cervantès, Proust et les grands russes… Comme je dis : la liste est longue.
Ce semestre, vous avez choisi de dispenser deux ateliers de lecture à la Maison des Arts & de la Création de Sciences Po. Le premier, intitulé “Borges et l'art de la nouvelle latino-américaine”, et le second : “The Invention of Everything : The Writing of One Hundred Years of Solitude”. Pourquoi ?

Tout d'abord, grâce à l’aimable initiative de Mathieu Laine. J'étais tranquillement chez moi à Madrid, en train d'essayer de commencer un roman, lorsqu'il m'a demandé si cela m’intéresserait d'animer des ateliers dans cette université et dans cette ville que j’aime. Je n'ai pas pu refuser. Pourquoi des ateliers de lecture ? Parce que la lecture disparaît peu à peu de nos activités quotidiennes, et les conséquences peuvent être désastreuses, tant pour notre vie privée que pour notre vie de citoyens. J'ai choisi d'enseigner des œuvres de la littérature latino-américaine, mais de le faire dans des langues autres que l'espagnol, afin d'inviter les étudiants à franchir le pont et à m’obliger moi-même à rejeter les automatismes de ma langue. La littérature comme forme de rencontre est quelque chose qui m'intéresse également.
Regard étudiant : “This was by far the most fruitful, genuine, and mind-opening course I have taken in my Master's. While on the surface it seems like a class simply discussing a novel, it turned into a space of safety, open discussion, and connection. I will be marked by it for a very long time.”
Comment travaillez-vous cette activité au sein de vos ateliers ?
Mes ateliers ont pour but d'enseigner à lire la fiction telle que nous, êtres humains, la lisons. En d'autres termes, ce ne sont pas des ateliers universitaires. J'essaie de transmettre une manière de lire la fiction qui tire parti de ce qu'elle a à offrir. Je tente de donner des outils pour lire de manière plus enrichissante, en prêtant attention aux ressources techniques et formelles, en remarquant l'art et l'artifice, mais aussi en utilisant la littérature pour parler de ce que nous sommes, nous, les êtres humains. Virginia Woolf, parlant de l'art de lire, disait que lire de la fiction est difficile car nous devons être capables d'une « grande finesse de perception mais aussi d'une imagination très audacieuse si nous voulons tirer parti de tout ce que le romancier nous offre ». Je souhaite transmettre cette manière de lire : à travers la finesse, mais aussi l’audace.
Regard étudiant : “Each week, the professor guided us through the book in a way that felt both inspiring and deeply reflective. He created a warm, open atmosphere where students felt comfortable sharing ideas, asking questions, and exploring different perspectives. The class naturally sparked curiosity and meaningful discussion, making it a genuinely enriching and memorable experience.”
Quelles compétences la lecture permet-elle selon vous de développer ?
Pour commencer, la lecture apprend à imaginer les autres. Bien lire les autres, être capable de les interpréter et de mieux les connaître, est extrêmement difficile, et les lecteurs de fiction savent très bien de quoi je parle. Pour ceux qui ne lisent pas de fiction, les autres resteront toujours un mystère incompréhensible. D'autre part, la lecture de fiction crée des habitudes mentales qui sont pour moi indissociables des meilleures valeurs démocratiques. Le simple fait de comprendre et d'accepter la variété inépuisable des êtres humains, l'infinie diversité de nos expériences et de nos désirs, permet de mieux accepter nos différents points de vue, ou de nous mettre à la place des autres. C'est une compétence que l'on peut qualifier de civique ou de démocratique.
Comment allier l’acte de lecture silencieux et intime, avec une dynamique collective et publique (dynamique de groupe) ?
Le moment de la lecture solitaire précède toujours tout le reste, et c'est ce qu'il y a de plus important. La lecture, c'est la rencontre avec la voix d'un autre, et lorsque cette voix est celle de Borges ou de García Márquez (ou de Marguerite Yourcenar ou de Tolstoï), ce moment est inestimable. Mais se retrouver avec d'autres êtres humains autour d'un livre, c'est assister à autre chose. Les fictions sont faites de langage, et le langage est un réceptacle vide dans lequel nous déversons notre expérience et notre biographie : le mot même de « famille », par exemple, a une signification différente pour chacune des personnes présentes dans une classe. Être témoin des relations que les autres tissent avec ce qu’ils lisent est un acte de communauté très bienvenu dans notre monde de bulles qui nous isolent les uns des autres et nous coupent de toute communication.
Regard étudiant : “J'ai adoré les textes que nous avons lus et c'était pour moi l'occasion de faire quelque chose de différent et de déconnecter un peu du reste des cours. Une expérience magnifique.”
Qu’avez-vous observé chez les étudiantes et étudiants de Sciences Po (retour sur vos cours et/ou sur les réactions des étudiants aux lectures?) ?
J'ai constaté de l'enthousiasme dans de nombreux cas et un talent de lecteur dans d'autres, mais j'ai aussi remarqué chez certains une certaine difficulté à aborder un texte exigeant. Cela m'inquiète. Mais dans la plupart des cas, j'ai constaté une volonté de s'ouvrir à ce que ces œuvres de fiction proposent.
Regard étudiant : “The professor truly made the course accessible to all students. Even if the reading originally presented the students with some difficulties, the professor helped us navigate the complications and provided his own perspective. The context and history that the professor also provided greatly enriched the reading experience.”
En quoi la lecture peut-elle être une force dans un contexte marqué par les nouvelles technologies et l’accélération contemporaine ; par l’IA … ? Pensez-vous qu’elle soit “menacée” ?
Bien sûr qu'elle est menacée. La lecture de fiction est menacée quotidiennement, en permanence. Le succès économique des plateformes technologiques repose sur leur capacité à capter l'attention de l'utilisateur et à ne pas la lâcher : pour y parvenir, elles recourent aux mécanismes les plus sournois, les plus manipulateurs et les plus destructeurs qu'on puisse imaginer, allant de la stimulation de nos émotions négatives (la haine, la peur) à la création d'une dépendance par des mécanismes délibérés directement inspirés des drogues ou des casinos. L'attention que requiert la lecture d'un roman et les conditions dans lesquelles nous lisons (silence, imagination des autres, un certain altruisme compris comme curiosité envers les autres) s'accordent mal avec les caractéristiques dominantes des nouvelles technologies : narcissisme, égoïsme, rapidité, bruit, attention fragmentée, méfiance envers l'autre. Les valeurs de la lecture de fiction sont opposées aux valeurs de la vie dans les nouvelles technologies. Se concentrer pendant 5 ou 10 ou 20 heures sur la vie d’un autre : cela, aujourd’hui, est subversif. Essayer de comprendre la vie d’un autre au lieu de juger et de condamner : cela, aujourd’hui, est subversif. Theodor Adorno disait que le fascisme surgit lorsqu’il y a un manque d’introspection, ce que la littérature permet justement. Autrement dit, il est beaucoup plus difficile pour les mouvements autoritaires de conquérir celui qui est tourné vers son for intérieur. Les nouvelles technologies veulent nous priver de vie intérieure : elles veulent coloniser notre conscience 24 heures sur 24. Elles veulent, en outre, éliminer la critique : créer des citoyens plus dociles, plus désorientés, moins capables de distinguer la vérité du mensonge, davantage soumis à une vision unique du monde qu’on leur a transmise grâce à l'analyse algorithmique de leur profil. Nous cessons peu à peu d'être des individus libres. La lecture d’un roman est synonyme de liberté, d'indépendance, d'esprit critique, de rébellion. Et nous avons besoin de tout cela aujourd'hui.
Ces propos ont été recueillis par Esther Rogan, responsable académique de la Maison des Arts & de la Création et enseignante en philosophie.
Lire avec Juan Gabriel Vásquez
Le roman de Juan Gabriel Vasquez, Los nombres de Feliza, publié en 2025 aux éditions Alfaguara, paraîtra en français aux éditions du Seuil à la rentrée 2026, sous le titre Les noms de Feliza, grâce à la traduction d'Isabelle Gugnon. Dans cet épisode de la petite bibliothèque, Juan Gabriel Vasquez nous propose de découvrir en avant-première le début de son roman en français en nous offrant sa lecture :
- Enregistrement sonore bientôt disponible
Voir également : La lecture comme rébellion, un discours de l'écrivain Juan Gabriel Vásquez, 18 juin 2026, Sciences Po

Juan Gabriel Vásquez est un écrivain et journaliste colombien.
En 1996, après l’obtention d’un diplôme en droit de l’université de Bogota, il part s'installer à Paris où il suit des études de lettres à la Sorbonne. Il vit ensuite en Belgique puis à Barcelone.
En 2001, il publie son premier recueil de nouvelles Les Amants de la Toussaint (Seuil, 2011). En 2008, paraît en France, Les Dénonciateurs qui lui vaut une reconnaissance immédiate.
Après avoir rédigé une biographie sur Joseph Conrad, en 2010, il publie, chez Seuil, Histoire secrète du Costaguana qui narre la rencontre étonnante entre un Colombien et le célèbre écrivain, et pour lequel il obtient le prix Qwerty du meilleur roman en langue espagnol.
En 2011, Le bruit des choses qui tombent, obtient le Prix Roger-Caillois (catégorie auteur latino-américain) 2012 et le Prix International Dublin Literary.
En 2012, il rentre à Bogota.
Les Réputations, sorti en 2014 en France, obtient le Prix Carbet des lycéens 2016.
Suivent un long roman, Le Corps des ruines (Le Seuil, 2017), puis Une rétrospective, lauréat du Prix du Meilleur Livre étranger 2022.
Il est également l’auteur d’essais et des recueil de nouvelles. En tant que journaliste, il écrit régulièrement pour le journal colombien El Espectador et son essai « El arte de la distorsión » a remporté le prix du journalisme « Simon Bolívar ».
Parfaitement trilingue, il a traduit en espagnol les œuvres de Victor Hugo et E. M. Forster.
(crédits : Soline Sénépart / Sciences Po)