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12 mars 2026

L'art, c'est l'expérience du temps : conférence inaugurale de Xavier Veilhan

Le memorandum de Carole Vidal, membre de l'équipe de la MAC, suite à la rencontre inaugurale avec Xavier Veilhan, titulaire de la Chaire Arts visuels.

Xavier Veilhan apparaît comme un artiste pour qui la création n’est jamais dissociée de ses conditions matérielles, humaines et temporelles. Lorsqu’il raconte sa traversée de l’Atlantique en voilier pour rejoindre une exposition au Brésil sans prendre l’avion, il ne s’agit pas d’un simple déplacement, mais d’une expérience totale, où le voyage devient atelier, laboratoire et mise à l’épreuve. À bord, il fabrique des œuvres grâce à des machines à pédales conçues par son fils, et découvre un rythme qui n’est plus celui de la production artistique, mais celui du bateau, du vent, des quarts, de la fatigue et de l’attente. 

« L’art, c’est l’expérience du temps », dit-il, rappelant que la création est d’abord une manière d’habiter une durée. Cette traversée, où se mêlent effort physique, lenteur, méditation et collectif, devient une sorte de modèle réduit de son atelier : un microcosme où se rejouent les questions de production, de coût, d’organisation, de responsabilité et de risque. « C’était une tentative de réaliser quelque chose en dépit du bon sens. »

Cette réflexion sur le temps conduit naturellement à celle de la présence, fil rouge de son œuvre. Veilhan distingue la présence représentée — bustes d’architectes, portraits de musiciens, figures modélisées — de la présence réelle, celle du corps engagé dans une performance ou dans une situation. Il évoque aussi une présence plus brute, presque animale, celle éprouvée en mer, où la parole s’efface au profit d’une forme d’attention silencieuse. « Il y a une présence qui est juste une présence, sans parole ». Chez lui, l’objet n’est jamais une fin en soi : ce qui compte, c’est la situation qu’il crée, la relation qu’il active, la manière dont il transforme un espace ou un moment. Cette conception irrigue l’ensemble de son travail, qu’il s’agisse de sculptures, de films, de performances ou d’installations.

Elle trouve une expression exemplaire dans Studio Venezia, le pavillon français de la Biennale de Venise 2017, où Veilhan avait installé un studio d’enregistrement fonctionnel. 

Pendant sept mois, plus de deux cents musiciens s’y sont succédé, transformant le pavillon en organisme vivant, imprévisible, où l’artiste se retrouvait absorbé par un flux continu de sons et de rencontres. « C’était comme une radioactivité dans la musique. J’avais l’impression d’être consumé par l’expérience », raconte-t-il. Ce projet incarne sa vision de l’art comme écosystème, comme collectif, comme dispositif qui produit du réel plutôt qu’il ne le représente.

Cette logique se prolonge dans ses interventions dans l’espace public, un terrain qu’il décrit comme exigeant, parfois ingrat, toujours stimulant. Là, l’œuvre doit s’imposer sans médiation, affronter les usages, les détournements, les réactions : « dans l’espace public, il faut vraiment faire sa place ». Ses sculptures monumentales, qu’elles soient figuratives ou conceptuelles, sont pensées comme des situations ouvertes, des présences qui dialoguent avec l’architecture, le paysage ou la ville.

Xavier Veilhan revient aussi sur ses choix plastiques : la couleur comme signal, le matériau comme langage, la sobriété comme stratégie. Il évoque la nécessité de repenser les matériaux à l’heure des enjeux écologiques, et aborde l’intelligence artificielle avec prudence : non comme un outil central, mais comme un phénomène qui interroge les bases de données, les biais, l’accès au savoir. « L’intelligence artificielle n’exploite que ce qu’on lui donne à manger. »

Ce qui se dessine à travers ses propos, c’est le portrait d’un artiste des temporalités multiples, capable de travailler simultanément sur des projets immédiats, des recherches sans échéance et des œuvres programmées pour les années à venir. Un créateur pour qui l’art n’est jamais un geste isolé, mais une manière de se situer dans le monde, de produire des relations et de fabriquer des situations.

Prochaine rencontre avec Xavier Veilhan :

 

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