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24 juin 2026
Expérimenter les pratiques artistiques documentaires - Écrire (au fil de) l'eau

Lors de la semaine de création 2026, Nora Mandray, artiste, a accompagné un groupe d'étudiants vers l'écriture collective de courts films documentaires, plaçant l'eau - et plus précisément la Bièvre - au centre de leurs créations. Elle revient ici sur les enjeux, les moments forts et le processus pédagogique mis en place pendant cette semaine.
Du lundi 18 au vendredi 22 mai 2026, la Maison des Arts & de la Création de Sciences Po a proposé un projet inédit : un atelier d’écriture documentaire d’une semaine.
Pendant cinq jours, quatorze étudiantes et étudiants de la première année d’études à la deuxième année de Master, ont ainsi expérimenté la création d’un court-métrage documentaire en posant l’eau comme point de départ, milieu et partenaire de récit. À l’heure des défis écologiques et de la crise des imaginaires, comment le cinéma peut-il contribuer à un réenchantement face au vivant ? Comment déplacer la séparation traditionnelle entre nature et culture pour envisager l’eau et ses habitants non plus comme décor ou ressource, mais comme sujet relationnel ?
S’inspirant du cinéma du réel, de formes hybrides et de la pratique de la « caméra-stylo », l’atelier a invité les participantes et participants à créer un récit filmique collectif à partir des présences aquatiques qui traversent l’espace urbain : fleuve, pluie, canalisations invisibles, nappes, humidités, flux… L’eau est ainsi devenue un opérateur d’attention, un révélateur d’interdépendances, et un terrain d’expérimentation fluide et sensible. En cinq jours, les étudiantes et étudiants ont traversé l’ensemble des phases de réalisation d’un film : recherche et repérages, écriture, tournage, montage et, pour finir, projection. En mobilisant des approches contemporaines des écologies relationnelles, cet atelier intensif a proposé une expérimentation artistique et politique : il s’agissait de faire du cinéma un espace d’écoute et de transformation du regard. L’artiste-cinéaste Nora Mandray a accompagné les étudiantes et les étudiants tout au long de cette semaine. Elle revient ici sur les enjeux, les moments forts et le processus pédagogique mis en place pendant cette semaine.
Voir les films des étudiants
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Je suis artiste-cinéaste. Passée par Sciences Po, puis par l'école de cinéma de UCLA, j'ai écrit et réalisé une quinzaine de films, courts et longs, qui circulent en festivals et lieux d'art. Mon travail part du documentaire, mais je m'autorise à le déborder – installation, performance, formes hybrides – pour ré-enchanter le vivant. L'eau est au cœur de tout ce que je fabrique : je la considère comme une co-auteure. Et je crois au geste collectif : faire ensemble, c'est déjà réapprendre à faire attention au monde, humain et plus-qu'humain.
Comment avez-vous conçu cette semaine de création, jour après jour ?
En cinq jours, je voulais que les étudiantes et les étudiants traversent tout le processus de fabrication d'un documentaire, du désir initial à la projection finale. Avec la complicité d’Esther Rogan et de Pomeline Tauziat, de la Maison des Arts et de la Création, nous avons choisi la Bièvre comme fil conducteur : la seconde rivière de Paris, enfouie sous la ville depuis le début du XXème siècle, que presque personne ne connaît. Une histoire qui demande à être exhumée – parfaite pour apprendre à raconter. J'ai construit la semaine sur deux mouvements parallèles : remonter la rivière jusqu'à sa source, et traverser chaque étape de création d'un film – écriture, repérages, tournage, montage, projection. La rivière et le film avançaient ensemble pour “écrire (au fil de) l’eau”…
Regard étudiant : « Cette semaine de stage m'a permis de découvrir de A à Z le processus de création cinématographique : les réflexions sur la création artistique, la construction méthodique du projet, tournage, montage... j'ai tout aimé. La cohésion du groupe, la liberté accordée dans la création, et l'accompagnement de la réalisatrice Nora Mandray ont rendu cette expérience exceptionnelle. Au terme de ce stage, je n'avais qu'une envie : remettre en pratique tout ce que j'avais fait et appris pour de nouveaux projets et envies d'expérimentation artistiques. »

Quels en sont les objectifs ?
Plusieurs ! Et ils s'emboîtent. D'abord, faire travailler les quatorze étudiants en mini-collectifs pour co-réaliser un film. Décider à plusieurs, ce n'est pas confortable – il faut écouter, renoncer, se mettre au diapason. Mais c'est exactement là que ça se joue : faire un film ensemble, c'est s'exercer à faire société… Ensuite, démystifier la fabrication d'un documentaire – montrer que c'est un outil formidable pour regarder le réel en face, et que personne n'a besoin d'une permission pour s'en emparer. Enfin, à travers la Bièvre, déplacer leur rapport à l'eau : passer de l’invisible ou de l'indifférence à une forme d'empathie pour le “plus-qu'humain”, et chercher comment traduire cela par l’écriture cinématographique.
Regard étudiant : « J'ai toujours eu du mal avec la création collective, particulièrement concernant la musique, l'art est quelque chose de très intime, émotionnel, donc composer, faire des compromis, mettre de côté certaines intuitions pour le collectif a demandé beaucoup de patience, mais c'est justement ça qui a été génial. Le fait de créer en collectif, a permis de créer une matière que je n'aurais jamais pu créer seule. »
Comment procédez-vous pour amener les étudiantes et étudiants à écrire collectivement, mais aussi à articuler pratique documentaire et imagination (c'est-à-dire aussi réel et fiction) ?
La Bièvre a servi d'ancre. Elle tenait tout le monde dans le réel – avec des lieux précis, des temps d'observation, de prise de notes, d'échange — pendant que l'imaginaire, lui, pouvait partir explorer où il voulait. Le réel n'enferme pas la fiction, au contraire, il lui donne un sol. J’ai ainsi invité les étudiants à visionner des courts-métrages, comme par exemple le très beau Les Dites Cariatides d’Agnès Varda, pour leur donner des clés de lecture, et non des modèles à copier. Tout au long de la semaine, je revenais sans cesse à une question : pourquoi est-ce que tu veux raconter cette histoire-là ?
Regards étudiants :
« Cette semaine m'a permis de développer ma créativité, mon sens de l'exploration et l'expérimentation artistique mais aussi le sens du compromis (trouver un accord avec les autres membres du groupe sur les choix de tournage, de montage, etc...). Cette semaine a également renforcé ma sensibilité cinématographique et je porte maintenant un autre regard, plus attentif, sur les plans au cinéma. »
« J'ai particulièrement apprécié la liberté qui nous a été laissée dans la création, nous permettant de nous éloigner des formes "classiques" du documentaire pour des formats plus “expérimentaux”. »











Quels conseils leur donnez-vous et quels exercices pratiquez-vous ? À quoi faut-il être attentif ?
On regarde un film avec les yeux et les oreilles, mais on le fabrique avec le corps tout entier. C'est pour cette raison qu'on a commencé par marcher : remonter la Bièvre à pied – de Saint-Quentin en Yvelines à Buc –, traverser le paysage physiquement, pour le ressentir au plus profond de soi. Nous nous sommes arrêtés dans des lieux-clés pour des moments d’écoute profonde, selon la pratique de Pauline Oliveros : fermer un instant le robinet mental et zoomer sur les sens en éveil. Côté écriture, je fonctionne par prompts, étape par étape : repérer son désir et affiner son intuition de récit, poser l'intention (encore : pourquoi cette histoire, pourquoi maintenant ?), chercher les contrastes – narratifs, visuels –, ancrer le tout dans un paysage et une histoire vraie. Ce à quoi il faut être attentif ? À ne pas se précipiter vers la jolie image. D'abord écouter. Le reste suit.
Regard étudiant : « Elle est belle la création, et davantage lorsqu'elle est collective. J'ai adoré cette déambulation créative, presque onirique, au bord de la Bièvre. Nous avons accompagné les chants des oiseaux de nos conversations enjouées, de nos rires et de nos idées éparpillées. »
Selon vous, quels ont été les moments-clés et les temps forts de cette semaine ?
Le premier jour, à la source de la Bièvre, voir les groupes se former pendant que les idées étaient juste sur le point de naître – ce moment suspendu, je l'adore. Puis suivre les films en montage, ce qui est toujours trépidant. Et la projection finale, magnifique : chacune et chacun s'est retrouvé dans un fragment à l'écran, et la Bièvre reliait l’ensemble. Mais le vrai temps fort pour moi, c'est de voir ces jeunes personnes prendre confiance en leur imaginaire, et surtout, leur capacité à le traduire pour le partager, en cinq jours condensés. Ça, ça ne se feint pas.
Mots-clés
Écriture de création · documentaire · eau · nature