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8 juin 2026

Co-production entre recherche historique et cartographie : retour sur une collaboration à l’Atelier de cartographie de Sciences Po

Section #article

Une collaboration née dans le cadre de l’Atelier de cartographie

La collaboration entre Amy Houbé, étudiante en Master 2 d’histoire (sous la direction de Guillaume Piketty), et Benoît Martin, docteur en science politique et cartographe à l’Atelier de cartographie de Sciences Po, s’est développée dans le cadre des ateliers mensuels proposés aux étudiants, enseignants et chercheurs.

Ces séances d’accompagnement visent à soutenir le traitement et la visualisation de données dans des recherches en cours, en proposant des outils méthodologiques adaptés aux besoins des projets.

C’est dans ce cadre qu’est née l’idée d’une participation aux journées annuelles du réseau MATE-SHS, consacrées cette année à la thématique : « La visualisation du temps et de l’espace ».

« En discutant de mon sujet avec M. Martin, il m’a indiqué un appel à communication correspondant parfaitement à mon chapitre et aux cartes que je développais. »
Amy Houbé, étudiante en Master 2 d’histoire 

Un projet de co-production scientifique dans un temps contraint

Le projet s’est structuré dans un délai particulièrement court, d’environ deux semaines, entre la conception du poster, la structuration des données et la production cartographique.

« L’appel à communication est arrivé peu de temps avant la date limite. Il s’agissait d’un temps très contraint, qui a nécessité un travail intensif et coordonné. »
Benoît Martin, docteur en science politique et cartographe à l’Atelier de cartographie de Sciences Po

Cette temporalité resserrée a conduit à une collaboration étroite entre l’étudiante et l’Atelier de cartographie, dépassant le cadre habituel de l’accompagnement ponctuel.

La cartographie comme outil d’analyse historique

Le projet porte sur la gestion des corps et les pratiques funéraires des forces américaines pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans le contexte de la progression militaire en Europe occidentale.

L’analyse repose sur la mise en relation de deux dimensions : l’espace de l’avancée des troupes et la temporalité des opérations militaires.

« Les dispositifs d’évacuation et d’inhumation des corps suivent directement l’évolution du front et permettent de lire conjointement les dynamiques spatiales et temporelles du conflit. »
Amy Houbé

Cette approche permet de rendre visibles des logiques organisationnelles et logistiques souvent difficiles à appréhender à partir des seules sources archivistiques.

« L’enjeu est de représenter simultanément l’espace et le temps, en intégrant les variations de rythme de la progression militaire, ses accélérations comme ses ralentissements. »
Benoît Martin

Une co-production entre atelier technique et recherche en sciences sociales

La réalisation du poster et des cartes a reposé sur une répartition des tâches entre l’étudiante et l’Atelier de cartographie.

Amy Houbé a assuré la structuration des données, la constitution des bases nécessaires à la production cartographique, ainsi que la rédaction d’un texte de synthèse destiné à accompagner les visualisations.

« J’ai constitué une base de données et rassemblé les éléments nécessaires à la réalisation des cartes, ainsi qu’un texte de présentation de mon chapitre. »
Amy Houbé

L’Atelier de cartographie a ensuite assuré la mise en forme graphique et la production des représentations cartographiques.

« Il s’agit d’une co-production relativement inédite à cette échelle dans le cadre des ateliers mensuels, qui relèvent habituellement d’un accompagnement ponctuel. »
Benoît Martin

Cette collaboration s’inscrit dans les missions de l’Institut des compétences et de l’innovation (ICI), qui encourage les approches transversales entre disciplines et l’accompagnement des communautés académiques de Sciences Po.

Une première participation à un colloque scientifique

La participation aux journées MATE-SHS constitue une première expérience de communication scientifique pour Amy Hoube, en amont de la soutenance de son mémoire.

« Il s’agit de ma première intervention en journée d’étude. C’est une expérience à la fois impressionnante et formatrice. »
Amy Houbé

Cette participation ouvre également des perspectives de poursuite en recherche, notamment dans le cadre d’un projet doctoral portant sur les pratiques funéraires en contexte de guerre, avec une dimension comparatiste et internationale.

Perspectives

Cette expérience illustre le rôle croissant des outils de cartographie dans les recherches en sciences humaines et sociales, non seulement comme supports de diffusion, mais également comme instruments d’analyse et de production du savoir.

Elle met en évidence l’intérêt des collaborations entre chercheurs et structures techniques spécialisées, favorisant l’émergence de dispositifs de recherche hybrides, à l’interface entre données, spatialisation et temporalités historiques.


Amy Hoube devant le poster réalisé en collaboration avec l'atelier de cartographie de Sciences Po pour les journées MATE-SHS
Amy Houbé

Ce poster, réalisé par l'Atelier de cartographie de Sciences Po dans le cadre de l'accompagnement d'une étudiante en master de recherche d'histoire propose quelques visualisations graphiques et cartographiques de la dimension chronologique (libération progressive de l'Europe de l'Ouest par les alliés, ouverture de cimetières et "fonctionnement" de ceux-ci en Lorraine) combinée à celle de l'espace géographique. La visualisation rapide et combinée des deux n'est pas évidente, notamment lorsque le rythme est irrégulier, les vitesses variables et la géographie, variable.  Visualiser le temps et l'espace ? Les cimetières américains, 6 juin 1944 - 7 mai 1945. Source.

Section #interview

Interview croisée entre Amy Houbé et Benoît Martin

Pouvez-vous vous présenter brièvement et expliquer comment est née votre collaboration autour de ce projet ?

Amy : "J’avais fait une demande pour avoir une aide de la part de l’atelier de cartographie pour réaliser des cartes pour mon mémoire qui porte sur les pratiques funéraires et commémoratives américaines et la gestion des corps par les États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale, avec une étude de cas sur le cimetière américain de Saint-Avold en Lorraine (sous la direction de Guillaume Piketty).

L’atelier mensuel a lieu un jeudi par mois et c’est M. Martin qui s’est occupé de moi. En discutant de mon sujet pour avoir le plus d’informations possibles pour réaliser les cartes, il m’a parlé d’un appel à candidature pour des journées d’étude sur la visualisation du temps et de l’espace en sciences humaines et sociales, et nous nous sommes rendu compte que mon chapitre et mes cartes répondaient parfaitement à cette thématique.

Nous avons alors réalisé le poster et les cartes en environ 15 jours, puis retravaillé les productions pour qu’elles puissent être intégrées dans mon mémoire."

Benoît : "L’Atelier de cartographie organise chaque mois des “ateliers mensuels” ouverts aux étudiants, enseignants ou chercheurs, qui viennent y chercher un accompagnement sur le traitement et la visualisation de leurs données. Les formats sont très variables : il s’agit avant tout de dépanner, d’orienter, ou de proposer des méthodes cartographiques adaptées à des recherches en cours.

Dans le cas d’Amy, j’ai repéré un appel à communication pour les journées MATE-SHS consacrées à la visualisation du temps et de l’espace, et j’ai pensé que son travail pouvait parfaitement s’y inscrire. L’idée de produire un poster s’est imposée assez naturellement.

Le calendrier était toutefois très serré, puisque nous étions à quelques jours de la date limite de soumission. Cela a donné lieu à un travail intense, presque un sprint, pour produire les cartes à temps. Mais Amy a très bien compris l’enjeu et nous avons réussi à mener cette coopération efficacement et rapidement.

En quoi votre sujet de recherche s’inscrit-il dans la thématique « visualiser le temps et l’espace » ?

Amy : "Le premier chapitre de mon mémoire porte sur la gestion des corps pendant la guerre, qui est une guerre de mouvement, du débarquement de Normandie jusqu’à la fin des hostilités en Europe.

L’objectif est de montrer comment les pratiques funéraires s’adaptent à ce contexte militaire : les corps doivent être évacués rapidement, regroupés dans des points de collecte, puis enterrés provisoirement avant leur transfert vers des cimetières définitifs. Les dispositifs suivent ainsi l’avancée des troupes.

Quand les distances deviennent trop importantes, de nouveaux cimetières sont créés. Cela permet de lire spatialement l’avancée militaire, mais aussi sa temporalité à travers les dates d’ouverture et de fermeture.

Comme nous l’avions formulé sur le poster : « L’implantation des cimetières et leur remplissage tracent une chronologie spatiale des combats, où chaque kilomètre conquis se mesure aussi en corps à gérer. »

Le cas du cimetière de Saint-Avold est particulièrement parlant puisqu’il n’a été ouvert que trois semaines, en raison de l’avancée très rapide des troupes."

Benoît : "La cartographie est un outil essentiel pour les historiens, même si cela reste parfois moins visible que son usage dans la diffusion des savoirs, notamment à travers les atlas.

Dans le cas du travail d’Amy, l’enjeu principal est de représenter simultanément deux dimensions : l’espace, avec l’avancée des troupes alliées, et le temps, avec la vitesse (ou parfois la lenteur, voire les arrêts et les reculs) de cette progression.

Ce type de représentation est particulièrement stimulant car il oblige à penser ensemble des dynamiques qui ne se superposent pas naturellement. Le poster ne propose pas une réponse unique, mais explore plusieurs pistes de représentation, certaines assez classiques en cartographie.

C’est aussi un exercice exigeant : en visualisation de données, la clarté est essentielle, mais elle peut parfois simplifier des phénomènes complexes. Il faut donc trouver un équilibre entre lisibilité et fidélité aux dynamiques historiques."

Quel rôle la cartographie a-t-elle joué dans ce travail, et qu’apporte-t-elle concrètement à votre analyse ?

Amy : "La cartographie m’a d’abord permis de mieux comprendre mon propre sujet. Les archives listent des informations, mais le fait de les visualiser spatialement change complètement la perception des dynamiques.

Voir les points de collecte et leur évolution en lien avec l’avancée des troupes m’a permis de comprendre à quel point la gestion des corps était structurée par la guerre elle-même.

Ce qui était déjà frappant dans les sources devient encore plus lisible et évident à travers les cartes. Je pense que cela peut aussi être très éclairant pour le lecteur."

Benoît : "La cartographie est à la fois un outil de recherche et un outil de diffusion. Si son rôle dans la publication est bien connu, notamment à travers les atlas, son usage pendant la recherche est tout aussi important.

Dans ce travail, elle permet de mettre en relation deux dimensions essentielles : l’espace de la progression militaire et la temporalité des opérations, avec leurs accélérations, leurs ralentissements, et parfois leurs interruptions.

C’est précisément cette articulation qui rend l’analyse plus fine et plus intuitive."

Comment s’est déroulée cette co-production entre recherche et atelier de cartographie, et qu’en retenez-vous chacun ?

Amy : "Je me suis occupée de rassembler les données dans une base structurée, ainsi que des cartes déjà existantes issues d’atlas, afin de permettre la réalisation des visualisations.

J’ai également rédigé un texte en français pour présenter mon chapitre et expliquer la pertinence de mon sujet dans le cadre de la thématique temps/espace, mon mémoire étant rédigé en anglais.

C’était une expérience très enrichissante, même si certaines étapes de vérification ont été complexes, notamment à cause des nombreux lieux homonymes qui rendaient parfois la localisation difficile.

Mais le résultat final est très satisfaisant : voir les cartes prendre forme est impressionnant, d’autant plus que c’est mon premier travail de ce type. J’ai aussi découvert un domaine que je connaissais peu, et j’ai beaucoup appris au contact de l’atelier.

Je suis très reconnaissante d’avoir pu collaborer avec M. Martin, qui a su faire confiance à mon travail et m’accompagner dans ce projet."

Benoît : "La coopération avec Amy s’est très bien déroulée, malgré un calendrier très serré.

C’est même, à ma connaissance, la première fois qu’un atelier mensuel donne lieu à une production aussi aboutie, allant au-delà du simple accompagnement ponctuel. Nous avons ici été dans une véritable co-production entre l’Atelier de cartographie et l’École de la recherche, avec une présentation dans un cadre scientifique.

Si cette collaboration a permis à une jeune chercheuse de présenter ses travaux dans de bonnes conditions, alors l’objectif est pleinement atteint.

Cela s’inscrit aussi dans la mission de l’Atelier et, plus largement, dans l’ADN de l’Institut des compétences et de l’innovation (ICI) : accompagner de manière transversale les différentes communautés de Sciences Po."

Que représente pour vous cette participation aux journées MATE-SHS, et quelles perspectives ouvre-t-elle pour la suite de votre parcours ?

Amy : "Il s’agira de ma première intervention en journée d’étude. C’est à la fois impressionnant et un peu angoissant, d’autant que je n’aurai pas encore soutenu mon mémoire à ce moment-là.

Mais c’est surtout une expérience très stimulante. J’ai hâte de découvrir les travaux des autres participants et d’échanger avec des chercheurs venus d’horizons différents de l’histoire.

J’espère que ce sera le début d’un parcours dans la recherche. Je souhaite poursuivre sur la gestion des corps en faisant un doctorat, probablement à l’étranger, par exemple en Australie ou aux États-Unis, afin de continuer à travailler sur les pratiques américaines ou dans une perspective comparative.

Le théâtre d’opérations du Pacifique, notamment, reste encore peu étudié sur ces questions, ce qui ouvre des perspectives intéressantes."

Section #en savoir plus

(crédits : Amy Hoube )

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