La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Xinjiang : quelles méthodes pour quels résultats ? Etat des lieux et perspectives

Auteur(s): 

Marc Julienne, chercheur associé résident à la Fondation pour la recherche stratégique, doctorant à l’Inalco—Paris

Date de publication: 
October 2019
Illustration

En 2013-2014 la Chine a fait face à une vague d’attentats sans précédent sur son territoire. Parmi les plus importantes attaques, on retient un attentat suicide à la voiture piégée sur la place Tiananmen à Pékin le 28 octobre 2013 qui a fait deux morts et 40 blessés, une attaque au couteau à la gare de Kunming (capitale du Yunnan) le 1er mars 2014 qui a fait 31 morts et plus de 140 blessés, une valise piégée à la gare d’Urumqi (capitale du Xinjiang) le 30 avril 2014 qui a fait trois morts et 79 blessés, ou encore un double attentat suicide à la voiture piégée sur un marché à ciel ouvert d’Urumqi le 22 mai de la même année qui a fait 31 morts et 94 blessés. Ces attaques ont toutes été perpétrées par des militants ouïghours, et certaines d’entre elles ont été revendiquées par le Parti islamique du Turkestan (PIT), organisation séparatiste islamiste luttant pour l’indépendance du Xinjiang (Turkestan oriental).

Jouissant, en théorie seulement, du statut administratif de « région autonome », le Xinjiang est grand comme 2,5 fois la France et est peuplé d’environ 10 millions d’Ouïghours (46 % de la population), une minorité ethnique turcophone et musulmane. D’autres minorités ethniques musulmanes sont présentes dans la région, comme les Kazakhs, les Hui, les Kirghizes ou les Tadjikes1. Les relations entre la population indigène ouïghoure et la majorité ethnique chinoise Han ont toujours été tendues depuis la conquête du Xinjiang au 18ème siècle par la dynastie Qing, les Ouïghours supportant mal l’imposition des règles et de la culture chinoises.

Le contexte qui permet d’expliquer cette soudaine recrudescence d’attaques en 2013-2014 est, d’une part, le climat de tensions régnant depuis les émeutes d’Urumqi, la capitale du Xinjiang, en 2009, qui ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre, et d’autre part, l’émergence de l’Etat islamique en Irak et en Syrie (EI) à partir de 2012. Le Levant est alors devenu le nouveau centre d’attraction des combattants étrangers, y compris des Ouïghours de Chine et d’Asie centrale.

A partir de 2015, les autorités chinoises ont fermement repris en mains la situation au Xinjiang en mettant en œuvre un appareil de sécurité draconien. Le renforcement du dispositif antiterroriste a été complété à partir de 2017 d’une campagne de lutte contre l’extrémisme religieux (ou « dé-extrémisation », 去极端化), concrétisée par la construction d’une centaine de camps de rééducation idéologique au Xinjiang.

De la lutte contre le terrorisme à la « dé-extrémisation »

Le renforcement d’un appareil de sécurité déjà extrêmement sévère au Xinjiang a visé à doter les autorités chinoises d’une maitrise totale du territoire. Les espaces urbains comme ruraux sont maillés de check-points et de petites stations de police. Ces dernières permettent la réaction immédiate et l’acheminement de quelques dizaines de policiers en quelques minutes sur la zone d’un incident éventuel. Des agents de sécurité privés ou des assistants de police (civils travaillant pour la police municipale) sont présents à tous les arrêts de bus, à l’entrée des parcs publics, des hôtels, des restaurants et des centres commerciaux. Ces lieux sont en outre tous équipés de portiques de sécurité et de scanner à bagages, et du matériel anti-émeute (boucliers, casques, tonfa) est systématiquement à portée de main des agents de sécurité2.

Les Ouïghours et autres minorités subissent aussi régulièrement des contrôles d’identité et l’aspiration des données de leur smartphone par la police. La surveillance d’internet et la vidéosurveillance ont été renforcées, en particulier par le déploiement de milliers de caméras à reconnaissance faciale qui permettent d’identifier un individu recherché ou qui se trouverait simplement dans un lieu inhabituel. Les habitants de la région ont été contraints de remettre leur passeport aux autorités qui ont également lancé une vaste campagne de relevé des données biométriques, comprenant l’ADN ainsi que les empreintes digitales, faciales et vocales. Le verrouillage physique, social et numérique de la région a fait apparaître un appareil de sécurité inédit que l’on peut qualifier de total.

En plus de ce dispositif destiné à la prévention et à la réponse à des incidents terroristes, la Chine a lancé en 2017 une campagne de construction de camps de rééducation sur laquelle elle n’a pas communiqué pendant plus d’un an. Cette campagne a été mise au jour par le travail de différents chercheurs internationaux dès la fin 2017. Shawn Zhang, un étudiant basé au Canada, a répertorié 94 sites nouvellement construits ou modernisés pour accueillir les camps de rééducatio3. En 2019, l’on dispose de nombreux éléments d’information sur ces camps comme des images satellites, des documents officiels issus de sites internet de gouvernements locaux, des témoignages d’anciens détenus, ainsi que d’enquêtes journalistiques réalisées au plus près, voire à l’intérieur, des camps. Les estimations dépassent un million de prisonniers enfermés dans ces camps (Ouïghours et autres minorités musulmanes). Mais il est extrêmement difficile de se faire une idée précise du nombre de détenus actuellement dans les camps et du nombre de personnes total qui y ont été internées (la plupart seraient retenus plusieurs mois puis libérés).

La réaction de la Chine a d’abord été d’ignorer ces rapports. Puis, face à la pression exercée par les ONG, les Etats et la Haut-Commissaire pour les droits de l’homme de l’ONU, la Chine a finalement été contrainte de s’exprimer à partir de l’été 2018. Le 13 août 2018, une délégation chinoise a été entendue par le Comité sur l’élimination de la discrimination raciale (CEDR) de l’ONU. Hu Lianhe, membre de la délégation (et accessoirement ancien théoricien de la lutte contre le terrorisme et du maintien de l’ordre au sein du Parti communiste chinois4) a affirmé qu’il « n’y [avait] pas de détention arbitraire » ni de « quelconque centre de rééducation » au Xinjiang5. Le 31 août, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying, a quant à elle déclaré que les rapports sur les camps de détention au Xinjiang « [étaient] basés sur des ‘informations’ non vérifiées et irresponsables qui n’ont aucune base factuelle6 ».

Toutefois, les preuves s’accumulant, la Chine a finalement décidé d’opérer un virage à 180° dans sa stratégie de communication. Le 9 octobre 2018, le gouvernement régional du Xinjiang a publié un amendement de la « Réglementation sur la dé-extrémisation au Xinjiang » datant de 2017, qui prévoit la mise en place de programmes de « transformation et d’éducation » (教育转化) individualisés et collectifs dans des centres spécialisés, axés sur l’éducation idéologique, l’accompagnement psychologique, la correction comportementale et l’étude de la langue et du droit national (article 14). Cette réglementation a autorisé les gouvernements locaux à créer des centres d’enseignements, de formation professionnelle et de « transformation par l’éducation » pour les « personnes affectées par l’extrémisme » (受极端主义影响人员, article 17). Dès le 10 octobre, la stratégie de silence et de négation change radicalement et une opération de communication massive est déclenchée dans les médias chinois. Des reportages sont ainsi diffusés à la télévision publique chinoise faisant l’éloge de centres de formation professionnels à grand renfort de témoignages de jeunes Ouïghours conquis par leur programme de formation.

Les motivations à l’origine des nouvelles politiques chinoises anti-terroriste et anti-extrémisme

Au moins deux grandes dynamiques sont à l’œuvre dans la décision des autorités chinoises de lancer ces mesures sécuritaires sans précédent. La première est géostratégique et la seconde est idéologique. La vague d’attentats terroristes de 2013-2014 est intervenue en concomitance avec le lancement du projet de « Ceinture économique de la Nouvelle route de la soie », annoncé par le Président Xi Jinping en septembre 2013 au Kazakhstan. Ce projet, aujourd’hui nommé l’« Initiative de la Ceinture et de la Route » (Belt & Road Initiative, BRI), est la tête de proue de la politique internationale de Xi Jinping. La BRI n’ambitionne rien de moins que de promouvoir le développement et la modernité, et d’approfondir les échanges commerciaux et culturels de la Chine vers l’Europe d’abord, et vers le reste du monde désormais.

Essentiellement dirigées vers l’ouest, les « Nouvelles routes de la soie » trouvent leur point de départ au Xinjiang, qui constitue de fait la pierre angulaire du projet. Il existe ainsi une relation d’interdépendance entre le Xinjiang et les « Nouvelles routes de la soie ». Ces dernières ont notamment pour but d’apporter le développement et la stabilité au Xinjiang ; à l’inverse, le Xinjiang se doit d’être stable pour assurer la bonne réalisation des « Nouvelles routes de la soie ». Aussi, le contrôle étroit du territoire et des populations au Xinjiang vise à construire une stabilité artificielle pour garantir la conduite des projets de construction et assurer un climat des affaires favorable7.

La seconde motivation de l’équipe dirigeante actuelle est vraisemblablement de mettre un terme définitif aux tensions durables au Xinjiang, aggravées avec les émeutes d’Urumqi de juillet 2009 et les attentats terroristes de 2013-2014. En effet, en dépit des dispositions de la Constitution de la République populaire de Chine (RPC) qui prévoient que la Chine est un pays « multi-ethnique unifié fondé en commun par toutes les ethnies du pays », et qui doit « s’opposer au chauvinisme de grande ethnie, en particulier Han » (Préambule), la RPC a conservé une politique ethnonationaliste qui considère la majorité ethnique et la culture Han comme le cœur de la nation chinoise8.

A cette politique ethnonationaliste traditionnelle s’ajoute l’intransigeance du Parti communiste chinois de toute remise en question de son autorité et toute perturbation de l’ordre social9. Plus particulièrement depuis le mouvement de protestation étudiant de Tiananmen en 1989, le Partis communiste ne tolère aucune atteinte à la stabilité sociale10. Or, la culture traditionnelle ouïghoure et la religion musulmane au Xinjiang sont perçues comme concurrentes du système socialiste Han au Xinjiang, et comme pouvant mettre en péril la stabilité sociale. Dès lors, la doctrine chinoise de répression implacable face à des menaces qui ne sont pas structurelles pour le régime (étudiants en 1989, secte Falungong en 1999, culture et religion ouïghoure) vise moins à circonscrire une menace présente qu’à prévenir toute velléité de soulèvement future. Ainsi, au Xinjiang, le Parti mise sur une répression dure et constante pour étouffer à court et à long terme toute volonté et toute possibilité pour les mouvements de contestation de se reconstituer et de se développer.

L’effet des politiques sécuritaires sur les populations et pour Pékin

Pour les Ouïghours au Xinjiang l’impact de ces politiques est évidemment désastreux. La population vit sous surveillance et suspicion permanente. Ceux qui n’ont pas été internés vivent dans l’appréhension d’une arrestation et dans l’inquiétude pour leurs proches qui séjournent dans les camps. Et la diaspora ouïghoure à travers le monde est également touchée. Beaucoup ont perdu le contact avec leur famille au Xinjiang, d’autres subissent la pression des autorités chinoises pour rentrer en Chine ou pour fournir des informations sur leur communauté diasporique11. Les politiques de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Xinjiang ont créé une profonde fracture entre la population ouïghoure de Chine et leurs semblables à l’étranger. Le discours officiel et les médias chinois, quant à eux, applaudissent la réussite de ces programmes de lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Depuis début 2019, Pékin a publié pas moins de trois livres blancs portant sur « La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme et la protection des droits de l’homme au Xinjiang » (mars), « Les questions historiques concernant le Xinjiang » (juillet) et « L’éducation et la formation professionnelle au Xinjiang » (août). Ainsi pour les autorités, le bilan est exemplaire : il n’y a pas eu d’attentat depuis trois ans, les programmes de formation professionnelle sont plébiscités par la population et les « camps de rééducation » n’existent pas.

Toutefois, l’argumentaire chinois est défié par les preuves qui affluent, et le bilan pour la Chine n’est peut-être pas aussi positif. L’image internationale de la Chine, d’abord, a été endommagée à la suite de la médiatisation des camps de rééducation. Des critiques ont émergé au sein du Congrès américain, par la voix du sénateur républicain Marco Rubio en particulier, qui a proposé d’appliquer des sanctions aux responsables de violations des droits de l’homme au Xinjiang (ce qui n’a pas été suivi d’effet). La question des camps a également été portée au CEDR de l’ONU à l’été 2018. En juillet 2019, 22 pays occidentaux ont signé une lettre adressée à la Haut-Commissaire pour les Droits de l’Homme de l’ONU, Michelle Bachelet, pour appeler la Chine à mettre fin à la « détention arbitraire et aux restrictions de liberté » au Xinjiang. Cette initiative a cependant été suivie par un courrier de soutien aux politiques chinoises au Xinjiang, signé par une cinquantaine de pays (dont un grand nombre à majorité musulmane), saluant les mesures prises par la Chine contre le terrorisme, l’extrémisme et le séparatisme, dans un vocabulaire étrangement identique au discours officiel chinois. Deux nouvelles mesures américaines ont encore augmenté la pression sur la Chine, a fortiori dans le contexte de guerre commerciale déclenchée par le Président Trump. En août 2019, l’administration Trump a nommé Elnigar Iltebir, une universitaire américaine d’origine ouïghoure, au poste de directrice pour la Chine au sein du Conseil de sécurité nationale à la Maison blanche. En septembre, le Sénat a voté le « Uyghur Human Rights Policy Act » qui recommande la nomination d’un « coordinateur spécial pour le Xinjiang » au sein du Département d’Etat et la publication d’un rapport annuel sur les camps de rééducation. Il vise également à mettre en place des mécanismes pour la protection des citoyens américains et des résidents légaux aux Etats-Unis, contre le harcèlement et les intimidations des autorités chinoises12.

A moyen et long terme, c’est également stabilité interne de la Chine et son développement international qui pourraient être mis en difficulté. D’une part, le musellement et la rééducation des minorités ethniques du Xinjiang ne garantit pas contre la progression du radicalisme et du séparatisme souterrains, prêts à refaire surface à tout moment. D’autre part, à l’extérieur de ses frontières et en particulier le long des « Nouvelles routes de la soie », la Chine s’expose à d’éventuelles représailles de la part de groupes radicaux violents basés à l’étranger, à l’instar du Parti islamique du Turkestan ou de l’EI.

  • 1. « Données de recensement de la population, Chine 2010 » (人口普查资料 – 中国2010年), Bureau national des statistiques. Disponible en ligne : [URL : http://www.stats.gov.cn/tjsj/pcsj/rkpc/6rp/html/A0101a.htm] [Dernière consultation : avril 2019]. Anthony HOWELL, Cindy C. FAN, « Migration and Inequality in Xinjiang: A Survey of Han and Uyghur Migrants in Urumqi”, Eurasian Geography and Economics, vol.52, n° 1, 2011, p.123.
  • 2. Séjour de l’auteur au Xinjiang en mai 2017.
  • 3. [URL : https://medium.com/@shawnwzhang/list-of-re-education-camps-in-xinjiang-%E6%96%B0%E7%96%86%E5%86%8D%E6%95%99%E8%82%B2%E9%9B%86%E4%B8%AD%E8%90%A5%E5%88%97%E8%A1%A8-99720372419c].
  • 4. James LEIBOLD, « Hu the Uniter: Hu Lianhe and the Radical Turn in China’s Xinjiang Policy », China Brief, vol. 18, n°16, octobre 2018.
  • 5. « Consideration of China (Cont'd) - 2655th Meeting 96th Session Committee on Elimination of Racial Discrimination », UN Web TV, 13 août 2018.
  • 6. « Foreign Ministry Spokesperson Hua Chunying's Regular Press Conference on August 31, 2018 », Ministère chinois des Affaires étrangères. En ligne : [URL: https://www.fmprc.gov.cn/mfa_eng/xwfw_665399/s2510_665401/t1590266.shtml].
  • 7. Toutefois, dans les faits, l’appareil de sécurité est tellement pesant qu’il décourage nombre d’entrepreneurs Han de travailler dans la région.
  • 8. Walker CONNOR, The national Question in Marxist-Leninist Theory and Strategy, Princeton, Princeton University Press, 1984.
  • 9. Article premier de la Constitution de la RPC : « Il est interdit à toute organisation ou tout individu de porter atteinte au système socialiste. »
  • 10. Voir Marc JULIENNE, « De 1989 à 2019 : les évolutions de la doctrine chinoise de maintien de l’ordre depuis Tiananmen », Le Grand Continent, 27 juin 2019.
  • 11. Bethany ALLEN-EBRAHIMIAN, « Chinese Police Are Demanding Personal Information From Uighurs in France », Foreign Policy, 2 mars 2018. En ligne : [URL : https://foreignpolicy.com/2018/03/02/chinese-police-are-secretly-demanding-personal-information-from-french-citizens-uighurs-xinjiang/] AFP, « Les exilés ouïghours du monde entier craignent le bras long de l'Etat policier chinois », L’Express, 27 juillet 2019. En ligne : [URL : https://www.lexpress.fr/actualites/1/styles/les-exiles-ouighours-du-monde-entier-craignent-le-bras-long-de-l-etat-policier-chinois_2091163.html].
  • 12. « Uyghur Human Rights Policy Act », US Senate, 12 septembre 2019. Texte intégral disponible en ligne : [URL : https://www.rubio.senate.gov/public/_cache/files/99fabecb-6144-4736-b144-c909da49e292/230FC485E5EAF3EB3242A5F64B4A2479.dav19069.pdf].