"Comprendre à quel moment la représentation politique se grippe"

"Comprendre à quel moment la représentation politique se grippe"

Entretien avec Isabelle Guinaudeau, Theres Matthieß et Elisa Deiss-Helbig
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Une opinion largement répandue veut que de nombreuses promesses électorales “n’engagent que ceux qui les écoutent”. Avec le projet “Unequal mandate responsiveness?” (UNEQUALMAND), Isabelle Guinaudeau (chargée de recherche CNRS au CEE), Theres Matthieß (Université de Trier) et Elisa Deiss-Helbig (Université de Stuttgart) veulent étudier, en Allemagne et en France, les groupes auxquels s'adressent les promesses électorales et la manière dont ces groupes réagissent à leur formulation et à leur (non-)réalisation. Entretien avec les trois chercheuses responsables du projet.

Propos recueillis par Peter Kuntz, responsable des relations presse de l’Université de Trier (Allemagne)

Dans ce projet, vous souhaitez étudier les inégalités politiques sous l’angle des promesses électorales et des groupes auxquelles s’adressent ces promesses. Comment procédez-vous pour cela ?

Nous étudions les inégalités de représentation politique entre divers groupes sociaux à différentes étapes du processus politique. Nous examinons les promesses électorales faites à certains groupes et leur (non-)réalisation, en France et en Allemagne, sur une période de plus de 25 ans, couvrant sept exécutifs. Nous souhaitons tester dans quelle mesure le pouvoir politique détenu par ces groupes et leur image sociale façonnent la formulation des promesses et leurs chances de réalisation. Nous examinons l’ensemble des groupes auxquels les partis (en Allemagne) et les candidats à la présidence (en France*) s'adressent directement ou indirectement, de manière positive ou négative, dans leurs programmes électoraux.

Comment distinguez-vous ces groupes ?

Une première analyse montre déjà que les programmes électoraux s'adressent à des groupes assez variés dans leurs caractéristiques. Ces derniers se distinguent par leur profession, leur statut familial et social, leur âge, leur genre, leur origine migratoire, mais aussi leur lieu de résidence (par exemple les habitants des "banlieues" en France) ou leur style de vie (par exemple les automobilistes en Allemagne). L'un des objectifs du projet est d’utiliser cette approche inductive pour générer une typologie des groupes cibles.

Les groupes auxquels on ne fait pas de promesses électorales sont-ils également inclus dans l'étude ?

Nous devons tenir compte de la possibilité que des groupes auxquels les programmes électoraux ne s’adressent jamais passent sous notre radar. Par exemple, les groupes fortement défavorisés ont plus de chances que d’autres d’être négligés par les acteurs politiques. La comparaison dans le temps et entre les pays permet toutefois de saisir les changements et les différences entre l'Allemagne et la France. Les programmes allemands de 2021 comprennent par exemple des promesses assez nombreuses aux minorités sexuelles, ce qui nous permet rétrospectivement de nous demander pourquoi ce n’était pas le cas avant et ce qui a changé. Nous avons pu constater que de nombreux groupes habituellement sous-représentés politiquement sont régulièrement la cible de promesses électorales - même s'il y a ici des différences idéologiques assez nettes. C'est par exemple le cas pour les femmes, les migrants, les pauvres ou les jeunes. On peut supposer que ces promesses faites aux groupes marginalisés ne sont pas forcément mises en œuvre. Comprendre à quel moment la représentation de certains groupes se grippe est l'une des principales motivations d'UNEQUALMAND.

Allez-vous prendre en compte les appartenances de groupe des acteurs politiques qui font ces promesses électorales ?

Cette question passionnante n'est pas au cœur d'UNEQUALMAND, mais elle sera prise en compte. Notre intérêt analytique porte principalement sur les programmes électoraux élaborés par des acteurs collectifs (les partis ou l'équipe des candidats à la présidence). Nous avons déjà remarqué qu'en Allemagne, les partis SPD et Verts font nettement plus de promesses aux femmes que le FDP et la CDU/CSU. Outre l'idéologie, le profil socio-biographique des cadres politiques pourrait être une variable explicative importante. Nous allons examiner de plus près dans des études de cas individuels comment se font exactement la formulation et la mise en œuvre de promesses spécifiques à un groupe. Robin Rentrop, doctorant à l’Université de Trier dans le cadre du projet, analyse dans sa thèse la manière dont, en France et en Allemagne, les députés représentent les jeunes et il examinera de plus près le rôle joué par l'âge de ces élus.

Avez-vous de premiers résultats concernant les groupes les plus ciblés par les promesses électorales ?

Les familles, les entrepreneurs et les salariés sont les groupes cibles les plus fréquents dans les deux pays. Nous n'avons pas fini d’évaluer la réalisation des promesses allemandes mais en France, nous avons déjà pu constater de forts contrastes entre les groupes avec toutefois des variations selon les partis. Par exemple, les promesses électorales faites aux pauvres et aux femmes ont été nettement mieux tenues par le Parti socialiste que par les gouvernements de droite. Dans sa thèse, Selma Sarenkapa, doctorante au CEE, analyse le rôle des discours médiatiques dans la visibilisation ou l’invisibilisation des besoins et de la légitimité des groupes sociaux à prétendre à des politiques publiques favorables.

Allez-vous également observer des processus qui peuvent influencer les promesses électorales, comme le lobbying ?

Nous nous attendons à ce que le pouvoir politique, qui s'exprime entre autres sous la forme d’une représentation des intérêts (lobbying), soit un mécanisme causal central dans la relation entre les groupes sociaux et les acteurs politiques. D'une part, nous voulons collecter des données sur l'intensité de la représentation des intérêts des groupes ciblés par les promesses électorales. D'autre part, nous réaliserons des études de cas individuels, dans lesquels cet aspect joue un rôle important.

Au-delà de la quantité, allez-vous évaluer la qualité des promesses électorales, par exemple l'étendue des avantages promis ?

Les promesses électorales sont caractérisées dans notre projet selon qu’elles concernent un changement de politique ou un maintien du statu quo (souvent plus facile à tenir), qu’elles ont ou non des implications budgétaires et selon leur degré de précision. Certaines promesses engagent les exécutifs de façon très précise, d’autres ménagent des marges de manœuvre considérables. Par exemple, Emmanuel Macron avait formulé en 2107 des engagements très précis en matière de fiscalité mais d’autres annonces inscrites à son programme semblaient particulièrement évasives, comme celles de la création d’une “police de sécurité quotidienne”, d’une “nouvelle politique en Afrique”, d’une “grande cause nationale” dédiée à l’égalité entre les hommes et les femmes ou d’une accélération de la construction de logements dans les zones où ils manquent.

Avez-vous déjà une idée des différences entre la France et l'Allemagne en ce qui concerne la représentation politique des groupes ?

Les deux pays se ressemblent sur de nombreux aspects (par exemple la prospérité économique), mais présentent des différences importantes concernant les institutions, le système de partis et l'organisation des groupes sociaux. La première partie du projet vise à tester des hypothèses sur la formulation et la mise en œuvre de promesses ciblées, ainsi que sur les perceptions et les réactions des électeurs face à des politiques ciblant un groupe. Si nous trouvons des modèles similaires dans les deux pays, cela augmentera la validité externe des résultats - autrement dit, nous pourrons nous attendre à des relations causales similaires dans d’autres contextes. Dans la deuxième partie du projet, les particularités nationales seront examinées à travers des études de cas. Nous nous attendons à ce que les différences institutionnelles se reflètent dans la manière dont les groupes sont représentés.

En quoi consistent ces différences et comment se répercutent-elles ?

L'Allemagne peut être décrite comme une démocratie consensuelle avec un système électoral proportionnel, la France plutôt comme une démocratie majoritaire. Les systèmes politiques avec scrutin proportionnel favorisent la formation de petits partis qui peuvent dans certains cas représenter des groupes assez spécifiques (notamment des groupes marginalisés) et peuvent soulever de nouveaux thèmes qui ne trouvaient pas leur place dans les discours des partis établis. Mais ils doivent également former des coalitions avec d'autres partis pour gouverner. Une autre différence entre les pays réside dans l'ancrage politique des partis populistes de droite. En France, le "Front national" (aujourd'hui "Rassemblement national") fait partie de l'éventail politique depuis longtemps. En Allemagne, l'AfD, fondée en 2013, est un parti qui s'est établi relativement tard au niveau fédéral, à la droite des conservateurs de la CDU/CSU. Les dynamiques pourraient diverger à cet égard, en particulier lorsqu'il s'agit de la représentation de personnes issues de l'immigration.

Si, comme vous en faites l’hypothèse, la formulation et la réalisation des promesses dépendent du pouvoir et de l’image des groupes ciblés, ne serait-ce pas une remise en cause fondamentale du fonctionnement du système politique et de la démocratie ?

Tout d'abord, il s'agit pour nous de comprendre comment l'offre politique a évolué. Nous supposons qu'il y a eu une particularisation, c'est-à-dire qu'au fil des années, les acteurs politiques ont différencié leur offre et s'adressent ainsi à des (sous-)groupes de plus en plus spécifiques. Cela n’est pas en soi problématique mais pourrait le devenir si certains groupes se retrouvaient systématiquement exclus et n'avaient aucune perspective de représentation. Un abandon systématique des promesses électorales adressées à certains groupes indiquerait aussi un déséquilibre représentatif. Le risque serait grand que les électeurs attirés vers les urnes par des promesses qui resteraient lettre morte se sentent mal représentés et finissent par se lasser.

Ce projet peut-il donner des pistes face à la “crise de la représentation” ?

Notre ambition n’est pas seulement scientifique, mais aussi sociale. Nous n’avons pas vocation à proposer une solution générale à la crise de la représentation mais nous aimerions entrer dans un échange ouvert avec le public et les responsables politiques afin de donner des impulsions et de discuter ensemble de solutions.


* sauf en période cohabitation pour laquelle nous examinons les promesses du parti du premier ministre.


"Unequal mandate responsiveness?" (UNEQUALMAND) est un projet financé pour 3 ans (2022-2025) par l'Agence nationale de la recherche (ANR) française et la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) allemande. Il est co-dirigé par Isabelle Guinaudeau du CNRS et de Sciences Po, Elisa Deiss-Helbig de l'Université de Stuttgart et Theres Matthieß de l'Université de Trèves. L’équipe française associe également Emiliano Grossman (CEE, Sciences Po) et François Bonnet (laboratoire Pacte, CNRS / Sciences Po Grenoble). En savoir plus.

 

Cet article est une adaptation d’un texte publié en allemand par l’Université de Trier dans son magazine KonzenTRiert.

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