Lac Léman à Genève. S-F/Shutterstock.


Carnet de recherche

Singularité de « l’écosystème international genevois »

Benoît Martin
Publié le 19/01/2022

Série « La Genève internationale » (1/3). Ce premier entretien avec Émilie Dairon et Fanny Badache porte sur les traits de l’écosystème international genevois que les deux auteures analysent dans leur article « Understanding International Organizations’ Headquarters as Ecosystems: The Case of Geneva » paru dans Global Policy (vol. 12, n. 7, déc. 2021). Entretien réalisé en mai 2021.


Benoît Martin : Dans le panorama mondial des sièges des organisations internationales (OI), New York tient le premier pôle mais vous mentionnez aussi Bruxelles, Washington, Paris ou encore Rome, sans oublier des sites onusiens plus “récents” tels que Vienne ou Nairobi. Cette énumération désordonnée suggère une géographie (encore très au Nord) et une épaisseur historique (qui court sur près d’un siècle et demi). Quid de Genève ? Quelle trajectoire présente ce site en matière d’accueil des OI ? Quelle place relative occupe-t-il aujourd’hui ?

Émilie Dairon et Fanny Badache : En termes de chiffres, Genève est le premier pôle mondial par le nombre d’OI et d’ONG présentes sur son territoire. New York est ce qu’on appelle le centre politique, où les grandes décisions sont prises ; c’est notamment le lieu du siège général de l’Onu. Genève est souvent qualifiée de “centre opérationnel” car elle accueille de nombreuses organisations qui ont des activités de terrain à travers lesquelles les grandes décisions sont mises en œuvre. 

Genève a la plus longue histoire en matière d’accueil d’OI. Elle a été le siège de la Société des Nations et de l’Organisation internationale du travail dès 1919 ! Si on ne se limite pas aux seules organisations intergouvernementales, on peut même faire remonter cette tradition d’accueil à la fin du XIXe siècle et l’accueil de la Croix-Rouge. Cette dimension historique sur le temps long est importante pour comprendre la relation entre les habitants (les Genevois) et les OI ainsi que leurs interactions avec l’État hôte (la Suisse). À l’inverse, les États-Unis, et New York en particulier, n’ont accueilli l’Onu qu’après la seconde guerre mondiale.

 

BM : Vous proposez d’utiliser le concept “d’écosystème” pour comprendre les dynamiques entre et autour des acteurs internationaux rassemblés dans une ville. Quels intérêts présente ce concept ? Qu’est ce qu’il vous a concrètement permis d’observer que les autres approches conceptuelles ne permettent pas ?

EM et FB : Au départ, nous souhaitions répondre à la question : qu’est-ce que cela fait à la recherche de se dérouler à Genève ? Nous avons initialement écrit cet article pour une conférence sur les méthodes de recherche sur le OI, organisée à Genève en 2018. Nous sommes donc parties d’une volonté heuristique, qui visait à aider les chercheurs à mieux prendre en compte l’entrelacs des relations personnelles et organisationnelles dans les villes-sièges, en proposant un concept duplicable à d’autres terrains. Dans notre article, nous présentons d’autres concepts utilisés dans l’étude des OI comme le principe de champs, de communauté épistémique ou d’écologie. Nous montrons que ces concepts ne sont pas suffisants pour comprendre les dynamiques de temps et d’espace dans un lieu. Ce concept d’écosystème est tiré des sciences de la vie. Ce qui nous intéresse est justement son côté vivant et dynamique : ce sont les interactions très spécifiques à un lieu qui en font un environnement unique.

Par la suite, au-delà de la portée purement méthodologique, nous nous sommes rendues compte que le concept apportait une dimension analytique nouvelle pour l’étude des OI. Le concept d’écosystème permet de dépasser les frontières géographiques et symboliques mais aussi de comprendre comment une organisation se développe dans un milieu particulier. Pour reprendre une métaphore littéraire bien connue, il permet de voir si l’unité de lieu et l’unité de temps, qui caractérisent un écosystème, permettent d’aboutir en une unité d’action.

 

BM : Vous avancez que la proximité géographique entre les divers acteurs internationaux ne signifie pas automatiquement que les OI en tirent un bénéfice ; que cette émulation collective doit être provoquée ou stimulée. À Genève, vous décrivez un double volontarisme politique : au sein des OI et chez les pouvoirs publics locaux. Pourriez-vous expliquer les formes que prennent ces actions qui visent à “créent du lien” ? Que sont notamment ces “plateformes” que vous citez à plusieurs reprises ?

EM et FB : Un des résultats issus des entretiens que nous avons menés avec des acteurs-clés de cette “Genève internationale” est que, même si ces organisations ont été présentes dans ce même espace depuis des dizaines d’années, ce n’est que récemment qu’elles ont commencé à vraiment travailler ensemble autour d’objectifs et de projets communs. Ce n’est pas si surprenant au regard de l’étude des OI : on sait la difficulté à coopérer en interne et entre organisations. Mais ce qui est intéressant dans le cas de Genève, c’est que la coopération n’arrive pas toute seule, même dans un lieu aussi petit, mais résulte d’un “alignement des étoiles” qui résulte d’un volontarisme double : d’une part, des pouvoirs publics suisses (local, cantonal et national) et, d’autre part, de l’Onu (en particulier l’ancien Directeur général de l’Onu à Genève, Michael Møller). 

Par exemple, la plateforme Geneva Ecosystem 2030 rassemble divers acteurs dans le domaine du développement à Genève. Grâce à cette plateforme, plusieurs milieux qui ne se côtoyaient pas se rencontrent désormais, tels les acteurs de la place financière genevoise et les acteurs internationaux du développement. Autre exemple, l’ancien Directeur général a initié le SDG Lab qui réunit divers acteurs autour de la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD).

 

BM : Lors de la cinquantaine d’entretiens que vous avez menés, les acteurs internationaux interrogés vantent les mérites de Genève. Ils mettent en avant la taille modeste de la ville ou le nombre réduit de professionnels impliqués (35 000 personnes tout de même). La comparaison avec New York ressort souvent et, là encore, Genève proposerait un rythme de travail plus calme et des enjeux moins politisés. À l’inverse, voyez-vous des inconvénients, pour un acteur international, d’être localisé à Genève ?

EM et FB : Oui, les entretiens permettent de faire ressortir les éléments positifs de Genève. Il y a sûrement aussi un effet de désirabilité sociale dans nos entretiens : nos enquêtés sont plus enclins à parler de la ville en des termes positifs. 

Mais les acteurs ont aussi reconnu des aspects plus négatifs. La cherté de la vie et du capital humain revient souvent et pousse certaines organisations à délocaliser leur siège. Certains acteurs locaux nous ont même fait part du “traumatisme” lorsque des OI quittent Genève ou ne choisissent pas la ville.

Par ailleurs, l’éloignement des terrains des opérations pourrait aussi être considéré comme un inconvénient car, comme vous le soulignez, Genève participe à la concentration au Nord des sièges des OI. En réalité, Genève est souvent considérée plus proche des terrains des opérations humanitaires et de développement que New York, car à quelques heures d’avion et dans des fuseaux horaires similaires.

 

BM : Vous soulignez la diversité des acteurs qui participent, autour des OI, à cet écosystème international genevois. Vous insistez notamment sur l’implication des acteurs non-gouvernementaux (ONG, fondations, think tank, centres universitaires, etc.). Genève est réputée pour son secteur bancaire ; il est d’ailleurs “visible” à quiconque déambule sur les rives du Lac Léman. Or vous ne mentionnez pas ces acteurs. Les banques suisses se situeraient-elles en dehors de l’écosystème international que vous avez observé ?

EM et FB : Notre travail porte sur l’écosystème international public et à but non lucratif ! Nous n’avons donc pas cartographié ces acteurs privés. En revanche, comme nous l’avons indiqué, les collaborations entre ces acteurs financiers et les OI se multiplient. Il  n’y a d’ailleurs pas que les banques. De nombreuses multinationales non bancaires ont leur siège ou des entités importantes à Genève ou à proximité. Étudier comment ces acteurs s’intègrent à l’écosystème genevois, notamment grâce à leurs sections dédiées à la philanthropie, pourrait constituer un prochain travail de recherche !

 

Les auteures

Émilie Dairon est doctorante à l’Institut d’Études Politiques de Lyon (Sciences Po Lyon), et membre du laboratoire Triangle. Ses recherches portent sur le personnel des organisations internationales.

Fanny Badache est chercheuse post-doctorale à l’Institut de Hautes Etudes International et du Développement (IHEID) à Genève. Ses recherches portent sur les Nations Unies et son personnel dans une perspective de relations internationales et d’administration publique. 

 

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