Shahrbanou Tadjbakhsh

Le concept de « sécurité humaine », en discussion dans les organisations internationales et les milieux académiques depuis 1994, n’est-il que du vent, comment l’affirment ses détracteurs ? Ou bien offre-t-il un cadre pertinent pour élaborer des solutions multisectorielles et intégrées, mieux adaptées à notre monde de plus en plus « interconnecté » ? S’il n’en existe pas de définition consensuelle précise, on peut dire du moins qu’il s’agit de dépasser la notion habituelle de sécurité pour s’intéresser plus spécifiquement à des considérations de développement et de respect des droits de l’homme. Pour certains, c’est là une notion séduisante mais faible sur le plan analytique, car elle fait intervenir trop de variables qui ne sont pas nécessairement liées entre elles. Pour d’autres, il faut en limiter l’usage aux situations marquées par une poussée ou une menace de violence. Pour ceux qui préfèrent en donner une définition plus large (c’est le cas du présent auteur), l’approche en question offre des moyens d’apprécier les causes profondes d’un conflit (inter- ou intra-étatique), de proposer des politiques adéquates pour résoudre les crises et d’aboutir à l’établissement d’une paix durable. A cette fin, les politiques de sécurité humaine prennent en compte de manière privilégiée les questions sociales et économiques en ce qu’elles affectent l’individu, considérant que la sécurité (au sens étroit) dépend de tout un tissu de facteurs qui exigent une approche globale. L’auteur présente les divers écrits sur le sujet produits par les organisations internationales, examine le problème de la relation entre recherche académique et production des politiques, et relève un certain nombre de cas où des nations ou des organisations régionales ont fait entrer la sécurité humaine parmi leurs options de politique étrangère. Tout au long de l’article, il est spécialement fait référence à l’Afghanistan, dont le cas est traité dans l’étude reproduite en annexe.

Raphaël Pouyé

Le Kosovo et le Timor Oriental ont souvent été étudiés ensemble du fait de leur expérience commune des « nouveaux protectorats internationaux ». Ces deux territoires ont été en effet « libérés » en 1999 par des interventions multilatérales, puis placés sous administration provisoire des Nations Unies. C’est cette caractéristique commune qui a justifié jusqu’à présent la quasi-totalité des exercices comparatifs à leur sujet. Toutefois, un autre ensemble de ressemblances, d’un abord moins immédiat, mérite aussi d’être étudié : en témoigne tout d’abord, la continuité, post-libération, des institutions indigènes qui ont émergé pendant les vingt à vingt-cinq années de résistance. A partir de ce constat initial, des mois de recherche sur le terrain entre 2000 et 2003, m’ont permis de découvrir un éventail plus large de caractéristiques communes. Trois parallèles principaux se sont en effet dégagés. Sur ces deux territoires, les réseaux clandestins de résistance, qui seront appelés ici « crypto-Etats » ont : 1) en grande partie orienté leurs choix stratégiques concernant le recours à la violence en fonction de leur perception des exigences de l’opinion publique internationale, 2) tout en se maintenant comme alliance fragile entre groupes segmentaires « anti- Etatiques » et élites urbaines « modernes », 3) cette tension constructive ayant pour résultat de produire un discours duel sur la nationalité : exclusif et militant d’une part, inclusif et « libéral », d’autre part. La découverte de cet ensemble de similarités entre les deux cas étudiés réclamait par conséquent une étape de validation de sa pertinence pour la recherche en science sociale. Pour ce faire, il convenait de mettre cette configuration apparemment originale à l’épreuve des théories établies en matière de théorie de l’Etat et de la construction nationale : d’abord, en évaluant le caractère proprement « étatique » de ces administrations clandestines, puis en explorant leur production riche, et souvent contradictoire en matière d’identité nationale. Pour conclure, cette exploration préliminaire m’a semblé indiquer que les trajectoires parallèles durant le dernier quart de siècle pourraient fort bien être révélatrices d’un type nouveau de construction nationale dans un contexte de contrainte extérieure renforcée par l’évolution continue des normes d’intervention en matière d’intervention internationale dans l’après-Guerre Froide. Enfin, cette discussion suggère que ce type de construction « externalisée » de l’Etat et de la nation pourrait bien s’avérer inadapté à l’enracinement d’institutions stables dans un contexte post-conflictuel.

La guerre au Sud-Soudan qui a débuté en 1983 semble toucher à sa fin grâce à la signature d’accords de paix en mai 2004. Pour tenter d’évaluer les chances de la paix, il convient de cerner l’évolution du régime islamiste depuis sa prise de pouvoir en 1989, et les effets produits par ses divisions internes et l’accès à des revenus pétroliers significatifs, comme par l’impact régional du 11 septembre. Il faut également s’interroger sur le contenu des accords et les difficultés auxquelles les Sud-Soudanais devront faire face dans leur délicate mise en oeuvre. La crise au Darfour souligne la modestie des résultats obtenus malgré une forte intervention internationale. D’une part, les problèmes structurels du Soudan (citoyenneté, forme de l’Etat) n’ont pas été résolus ; de l’autre, le régime ne paraît pas disposé à se réformer radicalement.

Diana Hochraich

Les pays de l’Asean, essentiellement producteurs de biens intensifs en main-d’oeuvre, se caractérisent, depuis le début de leur démarrage économique, par une forte intégration régionale produite par la segmentation du processus de production menée par les entreprises japonaises. Les délocalisations successives ont provoqué dans ces pays une intégration économique de facto, qui s’est superposée à divers groupements d’ordre politique dont le but était de faire barrage au communisme. Depuis son accession à l’OMC, la Chine, atelier du monde, est devenue la plaque tournante des échanges avec les pays développés. Face à cette concurrence de poids, les pays de l’Asean doivent démontrer leur capacité à maintenir leur place dans la chaîne de valeur représentée par la production de l’ensemble des pays asiatiques. Si différents travaux économétriques tendent à prouver qu’ils pourraient y parvenir, grâce à la spécificité de leur appareil productif, il ne faut pas négliger, d’une part, la capacité d’apprentissage rapide de la Chine et sa volonté de remonter les filières productives, d’autre part, l’absence totale d’une quelconque politique industrielle des gouvernements de ces pays qui suivent les conseils des organisations internationales. Il semble que les pays de l’Asean, livrés aux seules « forces du marché », ne puissent que perpétuer leur faible capacité à remonter les filières.

Marc Dixneuf

Dans les pays en développement, l’impact de l’épidémie d’infection à VIH a révélé les effets potentiellement dévastateurs de politiques de santé inadaptées : disparition des adultes en âge de travailler, diminution des ressources alimentaires, arrêt de la croissance, instabilité interne, monopolisation des faibles ressources au détriment d’autres investissements. Cet impact négatif des épidémies ne se limite pas aux Etats, mais intéresse directement la gouvernance mondiale. La santé apparaît comme un domaine d’intervention majeur des politiques internationales pour les années à venir, une mésestimation des enjeux pouvant conduire à une plus grande instabilité globale. Notre objectif est de montrer dans cette Etude l’importance de la santé pour la gouvernance mondiale et de faire l’état des transformations qu’elle suscite ou requiert au niveau global. Dans un premier temps, elle s’intéresse aux acteurs. La place croissante prise par les acteurs non gouvernementaux souligne les limites des Etats et des organisations internationales, et ceux-ci doivent ajuster leurs pratiques aux enjeux sanitaires. Dans un second temps, l’étude s’intéresse aux cadres d’élaboration des politiques de santé, en s’interrogeant sur la participation de certains acteurs à l’orientation des politiques et à l’adéquation du cadre commercial multilatéral avec les enjeux de la santé. Dans la mesure où elle remet en question ses modes de régulation, la santé apparaît comme un enjeu de la gouvernance mondiale.

Olivier Cattaneo

Cette étude se propose de fournir toutes les clés nécessaires à la bonne compréhension du nouveau cycle de négociations commerciales multilatérales lancé par les membres de l’Organisation mondiale du commerce, à Doha, le 14 novembre 2001. Elle présente d'abord les circonstances qui ont entouré et permis le lancement d’un nouveau cycle de négociations. En effet, après l’échec de la conférence ministérielle de Seattle, de sérieux doutes planaient sur la possibilité d’ouvrir de nouvelles négociations commerciales multilatérales. Néanmoins, différents facteurs, tels que l’amélioration des relations transatlantiques, la prise en compte des revendications des pays en développement et de la société civile, une meilleure préparation de la conférence et les événements du 11 septembre ont créé un contexte favorable à Doha. Elle décrit ensuite les caractéristiques et les enjeux du nouveau cycle de négociations. La lecture de la Déclaration de Doha est complexe, y compris pour les négociateurs eux-mêmes, tant ce texte recèle de compromis diplomatiques de dernière heure. L’organisation et les modalités pratiques des négociations sont également confuses et méritent quelques efforts de clarification. Cette étude présente donc, de manière synthétique, d’une part les différents sujets de négociations ainsi que leurs enjeux, et d’autre part l’organisation et les principales échéances des négociations. Elle analyse, enfin, l’état des lieux et les perspectives des négociations, sans entrer dans les détails, ni prédire l’avenir. Alors que les membres de l’OMC sont en cours de négociations, toute conclusion de ce type aurait vocation à être immédiatement dépassée. Néanmoins, cette étude révèle que le contexte qui prévalait à Doha n’existe plus, et que le progrès des négociations se heurte aujourd’hui à de nombreux obstacles, ainsi qu’en témoignent leurs débuts difficiles.

À l'heure où la pratique des sanctions s'est considérablement intensifiée, la critique adressée aux embargos gagne du terrain. En interprétant la montée en généralité de cette contestation, cet article montre comment et pourquoi s'élaborent les mobilisations contre les sanctions, à partir de quels types d'acteurs et suivant quels registres. Ce travail met en lumière la formation de réseaux et de coalitions à l'encontre de mesures aussi bien unilatérales que multilatérales. Il souligne le rôle, le statut et la portée des entrepreneurs de normes en interrogeant les principales catégories d'analyse qui habituellement viennent fonder leurs stratégies. Destiné à se prononcer sur un type de violence bien spécifique, un savoir de l'évaluation des embargos voit le jour dans des espaces publics à la fois nationaux et transnationaux. En analysant son émergence, ce travail éclaire alors la trajectoire d'une conception de l'injustice des sanctions et identifie sa construction dans l'espace mondial. Ce texte souligne notamment l'importance des traditions de la guerre juste, tout particulièrement leur réinterprétation par les acteurs de la scène internationale et ses entrepreneurs moraux. Prendre en compte ces trajectoires de normes permet de saisir un des aspects les plus décisifs de l'usage de la force dans le monde de l'après guerre froide, ainsi que la mise en place de certaines réformes internationales.