Jean-Marc Siroën

Le nouveau cycle de négociations multilatérales (« Round ») ouvert à Doha en 2001 s’est enlisé et n’a pu aboutir à un accord final, dont la ratification par les Etats-Unis ne serait d’ailleurs pas acquise. Ce retard s’explique notamment par l’évolution du contexte, qui est parfois la conséquence des choix de Doha. L’adhésion des gouvernements et des opinions publiques s’est émoussée, avec une préférence de plus en plus affirmée pour des accords bilatéraux permettant, notamment, d’intégrer de nouveaux sujets bloqués à l’OMC (normes de travail, concurrence, investissement, marchés publics, environnement). L’affirmation des pays émergents a déséquilibré le co-leadership Etats-Unis-Union européenne et impliqué une modification du processus de négociation qui ne s’est pas stabilisé. La crise économique a remis en cause certains objectifs de la négociation agricole et révélé la difficulté d’une organisation qui raisonne dans le long terme à adapter sa doctrine aux conditions de court terme. Les quelques propositions formulées visent à réviser la doctrine pour mieux l’insérer dans une problématique moderne ; elles défendent l’inclusion de nouveaux sujets qui élargissent le champ des négociations. Si le principe du consensus n’est pas remis en cause, la réhabilitation des accords plurilatéraux pourrait désamorcer une orientation vers le bilatéralisme, dangereuse à terme par son caractère discriminatoire.

Olivier Nay

Cet arti cle étudie les sources, la mise en oeuvre et les eff ets inatt endus des réformes administrati ves engagées au sein du système des Nati ons Unies dans le domaine de la lutt e contre le VIH/sida. Il s’appuie sur une enquête menée au sein d’ONUSIDA, programme multi latéral réunissant dix agences onusiennes et un secrétariat permanent engagés dans la lutt e contre l’épidémie. Dans un premier temps, l’arti cle souligne les raisons pour lesquelles les agences multi latérales n’ont guère été portées à impulser elles-mêmes des réformes, alors qu’elles étaient enjointes par le programme à mieux coordonner et harmoniser leurs réponses stratégiques au sida. Ensuite, l’arti cle identi fi e trois facteurs externes ayant joué un rôle clé dans le lancement de la réforme des procédures et des mécanismes de gouvernance du programme ONUSIDA. Puis il explore les conditi ons de leur mise en oeuvre depuis 2005, en insistant tout parti culièrement sur le rôle d’« entrepreneur de réforme » joué par le secrétariat d’ONUSIDA. Enfi n, l’arti cle étudie les eff ets induits des réformes administrati ves : l’importance des jeux de concurrence entre agences, le renforcement de la complexité organisati onnelle et la tendance à la bureaucrati sati on du système ONUSIDA. La conclusion défend l’idée que l’analyse de la réforme des organisati ons internati onales implique d’étudier de façon croisée les pressions émanant de leur environnement d’une part, et les acti vités des entrepreneurs de réforme d’autre part.

Depuis le début des années 1990, la thématique des risques et des catastrophes « naturels » a émergé sur la scène internationale. Un véritable « monde » des catastrophes « naturelles » s'est constitué au niveau international et s’est peu à peu institutionnalisé. Comment ses acteurs en légitiment-ils la nécessité ? Que nous révèle-t-il de la façon dont le monde contemporain gère ses peurs au niveau global ? Une approche diachronique de ce processus d’internationalisation et d’institutionnalisation permet de resituer ce phénomène dans un contexte historique et mondial, notamment de transformation de la notion de sécurité. L’analyse sociologique des principales organisations intergouvernementales, qui jouent un rôle central dans cette dynamique, invite à saisir les différentes lignes de tension qui la traversent et à entrevoir sa complexité. En effet, malgré les tentatives visant à faire apparaître cet espace comme une « communauté » de sens et de pratiques, de fortes disparités caractérisent les approches des différents acteurs.

La crise du Darfour a permis de mettre en lumière des crises irrésolues sur ses frontières au Tchad et en République centrafricaine. Le point commun de ces différents conflits est sans doute l’existence de mouvements armés transnationaux qui survivent et se recomposent dans les marges qu’autorisent les dynamiques étatiques dans la région, ainsi que les apories des politiques de résolution des conflits de la communauté internationale – apories redoublées par les choix de certaines grandes puissances. Une analyse de la conjoncture en Centrafrique et de l’histoire de certains mouvements armés, inscrits dans cet espace régional, plaide pour une approche moins conventionnelle des politiques de sorties de crise. Elle met en exergue une zone centrée sur la Centrafrique et ses frontières avec les pays voisins comme véritable site d’analyse du factionnalisme armé depuis les indépendances, ainsi que des trajectoires spécifiques de construction étatique.

Shahrbanou Tadjbakhsh

Au cours des dix dernières années, les modalités de l’engagement international dans les opérations de rétablissement de la paix ont évolué. Une comparaison entre les accords qui en 1997 ont marqué la fin de cinq ans de guerre civile au Tadjikistan, et le début de l’intervention en Afghanistan menée dans un contexte international de guerre contre le terrorisme, en témoigne. Elle met l’accent sur les défis auxquels ces interventions ont dû faire face : l’échec des phases de stabilisation, de transition et de consolidation du rétablissement de la paix ; le manque de netteté des véritables motifs de l’engagement international ; l’ambiguïté des méthodes utilisées pour la reconstruction des Etats concernés et l’appropriation des processus de paix par les Etats engagés. Le succès du processus de paix au Tadjikistan peut être attribué à la collaboration entre organismes internationaux et puissances régionales, mais aussi à l’ordonnancement progressif des différentes étapes : négociations autour du partage du pouvoir puis consolidation et reconstruction de l’Etat. En revanche, l’échec du rétablissement de la paix en Afghanistan s’explique en partie par la diversité des motifs de l’engagement international, l’isolement de l’alliance occidentale dans la région et les positions prises dans la guerre par certains acteurs extérieurs. Quoi qu’il en soit, seule l’appropriation du processus de paix par les populations locales lui confère la légitimité propre à le pérenniser

Le 2 décembre 2004, dans le cadre de l’opération militaire multinationale Althea, l’Union européenne a pris la relève des forces déployées en Bosnie-Herzégovine par l’OTAN après la signature des Accords de Dayton. Ce déploiement militaire européen, présenté par ses initiateurs comme un test majeur pour la PESD, s’inscrit dans une dynamique d’européanisation des dispositifs internationaux déployés dans le pays. A travers l’analyse d’Althea, il s’agit de réfléchir ici à l’émergence de savoir-faire européens en matière de gestion militaire et civile des sorties de conflit. Abordant Althea à partir des expériences des acteurs de terrain, la réflexion porte en particulier sur les conditions d’inscription de la présence européenne dans une histoire plus longue des interventions internationales en Bosnie-Herzégovine, les difficultés de l’articulation entre les divers acteurs européens et les défis d’une appropriation, par les acteurs locaux comme par les militaires déployés, de la mission « européenne ». L’étude souligne enfin la complexité de la formulation d’une politique européenne d’exit, dont la rationalité obéit davantage à des logiques institutionnelles intraeuropéennes qu’à une évaluation sereine de la situation en Bosnie- Herzégovine.

Depuis le début de la guerre en 2002, un mouvement social d’ampleur inédite s’est affirmé en Côte d’Ivoire, celui de la « Jeunesse patriotique », qui se mobilise dans la violence d’un discours ultranationaliste et anticolonialiste. Encadrés par des organisations de masse qui quadrillent l’espace urbain, les Jeunes patriotes sont devenus des acteurs centraux du jeu politique et une arme de choc au service du pouvoir. Tout en reconnaissant cette instrumentalisation politique, l’Etude dépasse les lectures fonctionnalistes du phénomène des Jeunes patriotes pour tenter d’en saisir les ressorts sociologiques et d’en mesurer la portée. Fondée sur des enquêtes inédites menées à Abidjan auprès de militants de base de la « galaxie patriotique », elle démontre que dans la grande geste nationaliste se joue également l’émergence d’une nouvelle génération politique, passée par le syndicalisme étudiant de la Fesci, qui aujourd’hui réclame violemment des droits et une reconnaissance sociale. Le registre anticolonialiste apparaît, dans cette hypothèse, comme un langage d’énonciation d’une révolution générationnelle, d’émancipation d’une fraction de la jeunesse ayant expérimenté la violence dans la lutte syndicale et dans la guerre. Elle s’interroge in fine sur l’influence de ce phénomène quant aux perspectives de sortie de crise. Par-delà ses dimensions institutionnelles, l’accord de Ouagadougou n’ouvre-t-il pas la voie à un changement de génération politique, celles des « fescistes » – patriotes et rebelles confondus – qui aura su s’imposer aux héritiers de l’houphouëtisme ?

La crise somalienne a été appréciée par la communauté internationale à l’aune de ses intérêts plus que dans sa réalité nationale. Après avoir échoué à concevoir une véritable réconciliation entre 2002 et 2004, les pays occidentaux se sont préoccupés de faire survivre un gouvernement sans véritable légitimité, mais soutenu par l’Ethiopie et le Kenya. L’émergence des Tribunaux islamiques en juin 2006 a reconfiguré la donne. Plus que leur radicalisation, deux arguments ont décidé du retour de la guerre : l’Ethiopie ne pouvait accepter de voir surgir sur son flanc sud un pouvoir autonome et ami de l’Erythrée, les Etats-Unis voulaient affirmer l’absolue primauté de la lutte antiterroriste sur toute autre considération. Une telle posture permettait de tester une nouvelle doctrine de sécurité donnant au Pentagone un ascendant sur la poursuite des supposés terroristes et permettant de coopter de nouvelles puissances régionales sur le continent africain, les alliés européens se montrant une fois de plus singulièrement atones face à cette nouvelle dérive militariste de Washington. Incapable d’occuper l’espace politique, le gouvernement transitoire somalien a poussé à la radicalisation. La perspective d’un nouvel Irak à l’africaine se dessinait dès la précaire victoire de l’Ethiopie en janvier 2007.

Yves Tiberghien

Depuis le milieu des années 1990, les grand pays du monde sont engagés dans une bataille pour le futur des OGM. Alors que l’industrie des biotechnologies agricoles s’est largement développée en Amérique du Nord, elle a aussi fait l’objet d’un fort contre-mouvement de résistance comprenant des organisation non gouvernementales, des Etats défenseurs du principe de précaution (Europe, Japon, Corée), et des organisations internationales. Le consensus émergent entre les pays de l’OCDE et ayant permis un accord au sein du traité de l’OMC de 1994 s’est évanoui. Le débat autour des OGM touche simultanément à plusieurs dimensions : relation entre technologie et progrès humain, commerce mondial, protection de l’environnement, santé publique, sécurité alimentaire, développement, déficit démocratique, et identité culturelle. De ce fait, la controverse des OGM se trouve au coeur des débats sur la mondialisation. La bataille se joue tant au niveau global (traité de Carthagène, Codex, OMC) qu’au niveau national (compétition entre régulations nationales). Cette Etude fait le point sur les enjeux de la bataille globale, les acteurs clef, et les principaux champs de bataille. Dans un deuxième temps, elle analyse les causes politiques du nouveau rôle joué par deux unités importantes : l’Union européenne et le Japon. Les cas de la Corée, de la Chine et de l’Inde sont aussi évoqués. Au travers de cette analyse politique, l’auteur démontre que les positions prises par différents pays résultent moins d’un calcul économique que d’une réaction à une mobilisation inattendue de la société civile. Cette dernière a joué le rôle de catalyseur conditionnel dans un processus de changement de politique.

Odette Tomescu-Hatto

L’élargissement de l’Union européenne en direction des pays de l’Europe centrale et orientale suscite des interrogations en ce qui concerne les nouvelles lignes de frontière tracées par Bruxelles entre les Etats membres et leurs futurs voisins. Quelles seront les conséquences de l’élargissement pour les relations roumano-moldaves et les implications de ces dernières sur la sécurité de la nouvelle frontière européenne et la stabilité de la région ? L’analyse, d’une part, de l’impact de l’application de l’acquis communautaire à la frontière roumano-moldave sur la république de Moldavie et sur les relations roumano-moldaves et, d’autre part, des limites de la nouvelle Politique européenne de voisinage par rapport à la Moldavie permet de décrire les difficultés que rencontre l’UE à conjuguer à la fois sécurité et intégration.