Depuis les années 1980, les questions de droits humains, notamment économiques, sociaux et culturels, se sont progressivement imposées dans l'étude des causes de la pauvreté et des mesures qui permettraient de la réduire. Pourtant, force est de constater que les cas de non-respect, dénis et violations des droits humains n'ont pas sensiblement diminué. Les abus entraînés par le phénomène des acquisitions massives de terres agricoles dans les pays les plus pauvres de la planète en fournissent une bonne illustration. Dans ce contexte, les limites des principes volontaires sautent aux yeux, mais la revendication et la protection d'un droit contraignant, tel le droit à l'alimentation, offre des opportunités plus intéressantes pour les communautés locales et les acteurs qui les soutiennent.

Malgré la montée en puissance de l'Inde, du Brésil et de l'Afrique du Sud sur la scène internationale, et de leur catégorisation comme puissances émergentes, la lutte contre la pauvreté reste une priorité nationale dans chacun de ces pays. Dans ce cadre, plusieurs politiques et initiatives sont mises en oeuvre à la fois au niveau national et international : le forum IBSA qui regroupe ces trois émergents en est un exemple. Né en 2003, cette nouvelle coopération Sud-Sud (Inde, Brésil, Afrique du Sud) se fait le relais des priorités nationales et des intérêts communs de ses membres pour la résorption de la pauvreté au niveau interne mais aussi international. Leur coopération passe par des échanges trilatéraux et la conduite de projets de développement communs dans d'autres pays en développement via le fonds IBAS pour la lutte contre la faim et la pauvreté. Malgré ses limites, elle participe à l'affirmation et à la quête d'autonomie et à la légitimation de ses membres comme nouvelles puissances.

La mise sur agenda de la lutte contre la pauvreté à la Banque mondiale et au PNUD s'inscrit dans le temps long des politiques de coopération depuis les années 1970. Après deux décennies d'ajustements structurels et de programmes de désendettement (1996 et 1999), l'efficacité de l'aide a été amplement remise en cause. En réaction, les Objectifs du millénaire et l'insistance des bailleurs de fonds pour une plus grande efficacité de l'aide ont transformé les programmes de développement en programmes de lutte contre la pauvreté. Cet article analyse le développement des indicateurs, instruments d'analyses et modèles entourant les programmes de lutte contre la pauvreté. L'émergence de ces instruments techniques n'a pas marqué de réelle rupture dans l'élaboration des politiques mises en œuvre. Les soi-disants fondements démocratiques aux programmes ne favorisent guère le débat politique sur les causes de la pauvreté et des inégalités.

L'article parcourt six décennies d'aide au développement et de lutte contre la pauvreté, montrant le passage d'une appréhension globale des « pays pauvres » à une prise de conscience croissante des disparités entre pays et des stratifications et inégalités sociales au sein de chacun d'entre eux. Sont couvertes des périodes aussi différentes que les débuts de la guerre froide et de la décolonisation, les grandes décennies du développement des années 1960 et 1970, sous influence des idées keynésiennes, jusqu'à l'hégémonie du néolibéralisme et finalement la proclamation des Objectifs du millénaire pour le développement en 2000. Cette lecture révèle la récurrence de débats sur le volume de l'aide, son efficacité, ses critères de ciblage, les effets d'opportunisme des pays donateurs comme des bénéficiaires et le maintien dans la dépendance des pays « en développement ». Ce parcours conduit à s'interroger sur la fonction de l'aide au développement dans les relations internationales : instrument performant de lutte contre la pauvreté ou de contrôle de menaces réelles ou imaginaires en provenance des pays pauvres et ainsi du maintien de la paix et du statu quo entre puissants ?