Dag Erik Berg

Cet article traite de la manière dont la Conférence mondiale contre le racisme, qui s’est tenue à Durban en 2001, a nourri un ancien débat indien sur les notions de castes et de races. La controverse a émergé lorsque la « National Campaign on Dalit Human Rights » a voulu présenter les discriminations de castes et de races de manière équivalente. Les protestations du gouvernement indien ont été soutenues par des sociologues reconnus pour lesquels la comparaison avec la notion occidentale de race est impossible. La position officielle s’appuyait sur un savoir conventionnel reflétant la tentative anticoloniale de rejeter cette notion, mais aussi sur un discours universitaire qui tendait à exclure la question de l’oppression du débat, contrastant clairement avec le programme de Durban sur le racisme et l’intolérance. Ce texte analyse par ailleurs les fondements théoriques individualistes de l’approche universitaire de la formation des castes et leur impact sur le débat. Lorsque les approches individualistes excluent la rhétorique dalit, jugée trop subjective, elles oublient que les logiques d’exclusion imposées aux Dalits par les institutions bureaucratiques modernes obéissent à une logique raciale. Afin de comprendre la controverse de Durban, nous présentons une analyse plus large de la notion de caste en Inde et offrons des exemples de discours dalit. Cet article s’interroge enfin sur la mobilisation collective qui est apparue dans ce domaine. La manière dont les acteurs se sont présentés – militants d’ONG, Dalits, Chrétiens – a en particulier nourri la polémique. La controverse de Durban a alimenté le long processus national de réflexion sur les hiérarchies et l’égalité sociale, ainsi que sur la place de l’Inde dans le monde. Son impact n’a pas été immédiat mais en décembre 2006, lors d’une conférence internationale à New Delhi, le Premier ministre indien a comparé la situation des Dalits avec l’apartheid.

Anne Rulliat

Durement touchée par les restructurations des entreprises d’Etat dès le début des années 1990, la municipalité de Shanghai est à l’avant-garde des politiques de lutte contre le chômage à tel point que l’on désigne souvent ses réussites par l’expression « le modèle de Shanghai » (Shanghai moshi). La ville connaît un chômage multiforme depuis le début des années 2000 : il ne concerne plus seulement les ouvriers des entreprises d’Etat, mais toutes les catégories de la population et notamment les jeunes. Partant de l’expression de « modèle de Shanghai », cette étude décrit la genèse du chômage à Shanghai et l’origine des mesures adoptées depuis plus de dix ans. Du chômage structurel massif des années 1996-1997 au chômage plus conjoncturel de ces dernières années, la municipalité a développé tout un arsenal de programmes en évolution constante. Parmi eux, on distingue des mesures propres au cas chinois, et adaptées à l’organisation de la société, mais aussi un grand nombre de mesures similaires à celles adoptées dans les pays de l’OCDE. Contredisant le discours libéral de marchandisation du travail, ces mesures témoignent d’un volontarisme étatique fort dans les politiques de l’emploi. Le maintien de la stabilité sociale joue ici le rôle de « mètre étalon » pour évaluer l’efficacité des politiques publiques.

Nicolas Revise

Thaksin Shinawatra, le Premier ministre thaïlandais, est l’homme de tous les superlatifs : magnat des télécommunications, milliardaire, il est le seul chef de gouvernement thaïlandais élu ayant réussi à boucler une législature avant d’être reconduit triomphalement pour un deuxième mandat. Son parti, le Thai Rak Thai (« Les Thaïlandais aiment les Thaïlandais »), gouverne avec une majorité parlementaire écrasante. Parvenu au pouvoir dans le sillage de la crise asiatique de 1997 et de la Constitution démocratique thaïlandaise promulguée la même année, Thaksin constitue une synthèse de l’histoire récente du pays : il est l’héritier des régimes militaires autoritaires des années 1960-1970 et le produit d’une libéralisation politique et économique ayant porté au pouvoir des hommes d’affaires mus en politiciens professionnels. Mais que le « système Thaksin » – mélange d’autoritarisme et de libéralisme – marque un coup d’arrêt à vingt-cinq ans de démocratisation politique ou qu’il incarne une « voie thaïlandaise » vers la démocratie, le Premier ministre ne peut gouverner à sa guise : il a face à lui une société civile dynamique, complexe et structurée qui a déjà fait par trois fois au moins la démonstration éclatante de sa capacité de mobilisation politique.

Françoise Daucé

Les mobilisations collectives en Russie post-soviétique ont généralement suscité l’étonnement occidental en raison de leur faiblesse numérique et de leur incapacité à favoriser durablement la formation d’un système démocratique dans ce pays. Cette surprise peut s’expliquer par l’inadaptation des instruments mobilisés pour leur étude. Les travaux sur les mobilisations associatives, et sur la société civile en général, ont longtemps repris les postulats les plus communément admis relatifs à la modernisation des mouvements sociaux dans un contexte politique et économique libéral. Les décideurs russes et occidentaux, soucieux de transition, ont manifesté le désir de favoriser en Russie la constitution d’associations indépendantes de l’Etat susceptibles de fonder une société civile et de constituer un contre-pouvoir. Si le début des années 1990 en Russie a laissé entrevoir un rapprochement entre les pratiques associatives russes et occidentales, autour de notions comme celles d’ « entrepreneur de mobilisation », de « professionnalisation » ou de « frustration », les évolutions ultérieures ont montré l’inadéquation de ces concepts pour comprendre la complexité des associations post-soviétiques. Ce numéro de « Questions de recherche » souhaite donc faire de nouvelles propositions théoriques pour étudier les associations en Russie. Ces dernières sont placées au carrefour de plusieurs grammaires, où les principes civiques et libéraux se combinent avec des préoccupations domestiques et patriotiques. Cette complexité, qui s’oppose à une vision purement libérale des associations, a suscité la convergence des critiques contre leur action. Pour mettre au jour cette complexité tant des pratiques que des critiques, les instruments fournis par la sociologie du proche, pragmatique et multiculturaliste, nous semblent pertinents pour montrer la diversité des liens politiques et sociaux qui animent les militants en Russie aujourd’hui.

Philippe Létrillart

Tandis que Cuba continue l’édification de sa société socialiste, une « société civile de fait », essentiellement composée des mouvements de la dissidence, se met en place. L’Eglise catholique cubaine, seule institution non castriste, joue un rôle important dans cet équilibre, et sa nature à la fois universelle et particulière lui permet de concevoir de manière singulière sa relation à la société cubaine, d’autant que son but est avant tout de retrouver son influence et à d’affirmer sa centralité. Cette ambition s’appuie sur deux instruments, l’un et l’autre essentiellement gérés par le monde laïc et en particulier par les équipes qui entourent Dagoberto Valdés. Il s’agit d’une approche pratique fondée sur le travail social et sur l’activité des centres de formation d’une part, d’un effort réflexif visant à penser le rôle de l’Eglise dans la société et à affirmer la possibilité d’une nouvelle citoyenneté proche des valeurs catholiques d’autre part. Si l’action caritative des catholiques est acceptée par le régime, il n’en va pas de même de leur volonté participative assimilée à la défense d’options conservatrices et passéistes. La relation de l’Eglise et de la dissidence demeure par ailleurs difficile. Cette position ambiguë pourrait fragiliser l’approche de la transition post-castriste par le monde catholique, alors même que son expertise sera nécessaire à la réconciliation nationale.

Renaud Egreteau

Arrivée au pouvoir en 1962 puis renouvelée par un second coup d’Etat militaire en septembre 1988, la junte birmane n’a eu de cesse de conforter son contrôle sur l’ensemble des institutions et de la conduite des affaires du pays (renommé Myanmar en 1989). Pourtant, en août 2003, l’initiative du Premier ministre et chef des Services de renseignements militaires, le général Khin Nyunt, proposant une « feuille de route vers la démocratie », a laissé entrevoir la possibilité d’une « transition démocratique », graduelle et contrôlée par le régime militaire. Mais l’éviction de Khin Nyunt en octobre 2004 marque le retour de la ligne dure du régime et des derniers caciques nationalistes de l’armée, opposés à toute négociation avec l’opposition démocratique civile menée par Aung San Suu Kyi, en résidence surveillée depuis mai 2003. Grâce à un environnement stratégique favorable, le régime a toutes les chances de pérenniser son pouvoir en dictant ses propres règles du jeu « démocratique », recherchant la stabilité plutôt que la libéralisation du pays, au détriment de l’opposition et des minorités ethniques.

Rémi Castets

Peuplé majoritairement d’Ouïghours, le Xinjiang (Turkestan oriental) constitue après l’Ouzbékistan le second foyer de peuplement turcophone musulman en Asie centrale. Tardivement intégré à l’Empire chinois, il a connu un passé tumultueux émaillé d’ingérences extérieures et d’insurrections séparatistes. via un contrôle étroit du système politique régional et un processus de colonisation démographique massif, le régime communiste a progressivement intégré ce territoire stratégique – riche en hydrocarbures – au reste du pays. Pourtant, depuis vingt ans, les troubles se sont multipliés de façon préoccupante. Moins connu en Occident que le problème tibétain, le problème ouïghour n’en constitue pas moins aux yeux de Pékin une question bien plus aiguë. Après un long black out médiatique sur la question jusqu’en septembre 2001, le gouvernement chinois a finalement publié une série de documents dépeignant l’opposition ouïghoure comme une force terroriste exogène liée aux réseaux jihadistes transnationaux. Une telle rhétorique, qui présente les troubles actuels comme le fait de déstabilisations extérieures, cache cependant un profond mal-être sociopolitique et une opposition qui, dans la réalité, s’exprime selon des formes bien différentes des clichés imposés.

Le cyberespace, dont l’internet constitue seulement l’une des composantes, ne se laisse pas réduire à un espace informationnel ou économique : c’est aussi un espace politique, qui mérite d’être analysé en tant que tel, à travers les mobilisations, les imaginaires et les pratiques de surveillance qu’il relaie. Plutôt qu’à une réflexion générale sur les « politiques mondiales de l’internet », cet article se consacre aux solidarités politiques transnationales qui se développent actuellement sur l’internet ou grâce à lui. Cette distinction est fondamentale, dans la mesure où le réseau des réseaux est à la fois le support de luttes sociales focalisées sur le monde « réel » et le foyer de nouvelles identifications et de nouveaux modes de protestation, qui se satisfont de leur virtualité. Les « réseaux revendicatifs transnationaux », dont l’origine remonte à la diffusion mondiale des mouvements abolitionniste et féministe, peuvent ainsi avoir recours à l’internet pour s’informer et communiquer ; leur usage des technologies de l’information demeure cependant assez banalement utilitaire et il n’apporte aucun bouleversement paradigmatique dans l’usage des médias par les groupes protestataires. L’essor du « hacktivisme » et du « cybernationalisme » apparaît bien plus novateur. Le « hacktivisme » désigne les usages du hacking (ici entendu comme piratage informatique) à des fins politiques. Il s’est développé au cours des années 1990, à la croisée de l’engagement politique, de l’activité ludique et de la performance artistique. Ses acteurs sont des groupes de hackers politisés ou des militants traditionnels fascinés par les nouvelles technologies de l’information et de la communication. L’avènement du « hacktivisme » témoigne ainsi de la rencontre entre deux univers jusqu’alors étrangers l’un à l’autre mais tous deux caractéristiques de la modernité tardive : l’« underground informatique » et les « nouveaux mouvements sociaux ». Le « cybernationalisme » désigne, pour sa part, l’utilisation intense et multiforme de l’internet par les entrepreneurs identitaires contemporains, qui trouvent appui sur le « réseau des réseaux » pour contourner les autorités étatiques qu’ils combattent et pour donner corps, par la parole et par l’image, aux communautés qu’ils (ré)inventent par-delà les frontières.