La violence politique au Moyen-Orient. Entretien avec Erik Skare

02/11/2020

Erik Skare est chercheur postdoc au CERI dans le cadre du projet européen PREVEX (Preventing Violent Extremism in the Balkans and the MENA: Strengthening Resilience in Enabling Environments). Avant de rejoindre le CERI, Erik était doctorant à l’Université d’Oslo où il a rédigé une thèse sur l’histoire du Mouvement du djihad islamique palestinien (Palestinian Islamic Jihad, PIJ). Il est l’auteur de deux ouvrages à paraître, A History of Palestinian Islamic Jihad: Faith, Awareness, and Revolution in the Middle East (Cambridge University Press) et Palestinian Islamic Jihad: Islamist Writings on Resistance and Religion (I.B. Tauris). 

Erik Skare nous parle de sa recherche et du projet PREVEX. 

Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre parcours universitaire ? Quel était le sujet de votre thèse et quels sont vos centres d’intérêt thématiques et géographiques ?  

Erik Skare : J’ai étudié l’arabe avant de m’intéresser à la résistance palestinienne face à l’occupation israélienne. Dans mon premier ouvrage, Digital Jihad, qui s’appuyait sur des recherches conduites dans le cadre de mon Master, j’analysais le rôle et les actions des hackers palestiniens et je réfléchissais à la question suivante : le hacking était-il dans la continuité ou constituait-il une rupture dans la résistance palestinienne traditionnelle ? 

J’ai poursuivi mes études par une thèse en études contemporaines du Moyen-Orient au sein du département d’études culturelles et de langues orientales de l’Université d’Oslo. Je me suis intéressé à l’histoire du Mouvement du djihad islamique en Palestine (Palestinian Islamic Jihad, PIJ) en partant de l’idée que nous considérons aujourd'hui comme acquise que les groupes islamiques palestiniens prennent part à la lutte armée pour la libération de leur pays. Le Mouvement de résistance islamique, le Hamas, est peut-être aujourd’hui le plus représentatif de cette tendance, ce qui n’a pas été toujours le cas. À l’origine en effet, les islamistes palestiniens étaient assez réticents à prendre les armes. Quand en 1981, un groupe d’étudiants palestiniens revenus d’Egypte a tenté d’entraîner  les Frères musulmans palestiniens (les prédécesseurs du Hamas) à utiliser la violence dans leur lutte contre l’occupation israélienne, ceux-ci ont refusé. Incapables de convaincre les dirigeants et les sympathisants des Frères, ces étudiants ont monté leur propre structure pour libérer la Palestine par les armes, aujourd’hui connu sous le nom de Palestinian Islamic Jihad (PIJ).

Les premières années du PIJ ont été consacrées à la création de sa base à Gaza. C’est en 1984 que les opérations militaires du mouvement ont débuté. À cette époque, les membres du PIJ étaient les seuls à utiliser la violence. Cinq ans après la création du PIJ, le Hamas a à son tour décidé de prendre les armes. À partir de 1989 les deux mouvements étaient quasiment identiques, ce qui m’a conduit à m’interroger sur la survie du PIJ. . En bref, ma thèse a cherché à répondre à la question suivante : pourquoi le PIJ ? 

Vous avez rejoint le CERI dans le cadre de PREVEX. Pouvez-vous rapidement nous donner les grandes lignes des objectifs de ce projet européen ? 

Erik Skare : Si l’Union européenne a, depuis 2001, développé et redéfini son approche et ses politiques antiterroristes à de nombreuses reprises, l’extrémisme et la violence sont toujours très présents. Des  « combattants étrangers » ont été impliqués dans plusieurs attaques terroristes de grande ampleur, entre autre les attentats de Paris en novembre 2015, ceux de Bruxelles, Berlin et Nice l’année suivante et ceux de Manchester, Londres et Barcelone en 2017. 

Le but du projet PREVEX est de proposer des approches plus précises et plus efficaces pour prévenir la violence liée à l’extrémisme. L’un des principaux objectifs de la recherche que nous mènerons au CERI est de produire une analyse des  « environnements propices » et des moteurs de l’extrémisme violent au Moyen-Orient. Nous tenterons d’analyser les différentes approches initiées par l’Union européenne et les différentes institutions du locales au Moyen-Orient et de vérifier leur pertinence et leur efficacité. Nous tenterons également d’identifier la manière dont l’Union européenne peut développer avoir une plus grande influence dans la région par des mesures préventives.

Votre prochain ouvrage, à paraître dans quelques mois, est intitulé A History of Palestinian Islamic Jihad: Faith, Awareness, and Revolution in the Middle East (Cambridge University Press). Cette recherche propose une histoire du PIJ. Quelle est la genèse de ce livre et ses principaux arguments ? 

Erik Skare : Comme je l’indiquais, au départ de l’ouvrage, je me suis interrogé sur la façon dont le PIJ a pu survivre et se développer alors qu’au même moment naissait l’organisation sœur du Hamas, qui attirait bien plus de membres. L’argument central de ce travail est que l’établissement et le développement du PIJ s’expliquent par des processus historiques palestiniens et des dynamiques qui lui ont été spécifiques. La majorité des pères fondateurs du PIJ étant affiliés aux courants nationalistes laïques. S’ils ont reconnu le potentiel de transformation par la religion dans les années 1960-1970, ils ont cependant su préserver leur ethos et leur logique laïque et politique militants, à une époque où le symbolisme religieux servait alors de cadre d’action. Le PIJ ne s’est pas appuyé sur une nouvelle idéologie mais le mouvement a effectué une réarticulation d’idéologies déjà existantes. Il existe donc des liens directs entre les courants nationalistes laïcs de la fin des années 1960 et le PIJ contemporain. Toutefois, parce que leur éthos différait de celui des Frères musulmans de Palestine à la fin des années 1980, ce dernier ont été incapables d’absorber les militants du PIJ dans leur mouvement. Le PIJ et le Hamas tirent leurs pratiques de deux traditions politiques différentes et dans les faits, la scission entre le ces deux formations s’est faite autour du débat sur la façon dont devait être libérée la Palestine. 

Propos recueillis par Miriam Périer

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