Anastassios Anastassiadis

Cet article aborde la question sensible des relations entre Etat et Eglise en Grèce. Nombre d'études récentes ont suggéré que le discours de l'Eglise orthodoxe grecque était incompatible avec les conceptions modernes de la démocratie libérale. Le nationalisme et le populisme ont été les deux concepts utilisés pour rendre compte de cette hypothèse et l'analyse du discours officiel de l'Eglise, le principal outil méthodologique employé. La crise de la mention de l'appartenance confessionnelle sur les cartes d'identité grecques durant les années 1990 a fondé des études de cas censées témoigner de l'attitude de l'Eglise. En entreprenant une analyse globale de cette "crise", cet article vise à démontrer que les approches mentionnées offrent des perspectives très limitées de compréhension du phénomène et des enjeux, pour deux raisons. Elles témoignent de peu d'intérêt pour l'analyse sociologique et tout particulièrement pour le fonctionnement interne de l'Eglise. De surcroît, les discours sont certes une manifestation des stratégies des acteurs, mais doivent néanmoins être pris pour une donnée brute nécessitant un décryptage. Or, ces analystes semblent ignorer l’un des apports fondamentaux de la sémantique: les discours sont produits dans un certain contexte socio-historique en fonction de schémas préfabriqués. Ce mode de production dual autorise aussi bien l'innovation que la continuité. Ainsi, le discours conservateur de l'Eglise peut-il être rapproché des efforts manifestés par certains acteurs internes pour la rénover. Tout en réfutant la thèse du "choc des civilisations", cet article suggère enfin que l'intérêt renouvelé qu'elle suscite pour la religion en général et l'orthodoxie en particulier devrait être mis à profit pour que soient menées plus d'études socio-historiques de l'Eglise grecque

Renéo Lukic et Jean-François Morel

Contrairement à la majorité des pays de l'Europe centrale et orientale qui ont connu une transition post-communiste pacifique, la Croatie a vécu la sienne en guerre. En effet, la guerre serbo-croate au printemps 1991 la força à se doter rapidement d'une armée pour défendre son territoire. La Croatie n'était à ce moment qu'une démocratie émergente et, après que son indépendance eut été reconnue par la Communauté Européenne le 15 janvier 1992, le contrôle de l'Armée croate (Hrvatska vojska, HV) échappa aux institutions parlementaires. La HV était dominée par le parti du président Franjo Tudjman (le HDZ) qui, pour avoir mené la Croatie à l'indépendance, bénéficiait d'une triple légitimité (politique, constitutionnelle et charismatique), semblable à celle de Tito sur l'Armée populaire yougoslave. Le régime civilo-militaire établi en Croatie après 1990 souffrait donc d'un déficit démocratique indéniable. A la mort de Franjo Tudjman en décembre 1999, la nouvelle majorité, issue des élections de janvier et février 2000 et menée par le président Stjepan Mesic, tenta d'établir un véritable contrôle démocratique des forces armées. Elle se heurta à l'opposition du ministère de la Défense et d'un certain nombre d'officiers toujours fidèles au HDZ. Aujourd'hui, l'établissement d'un régime civilo-militaire démocratique en Croatie reste encore le but à atteindre. Cependant, la Croatie semble faire quelques progrès en ce sens. En cherchant à adhérer à certaines organisations internationales (OTAN), ou en étant contrainte de coopérer avec d'autres (Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie, TPIY), le pays doit maintenant intérioriser les normes régissant le contrôle civil et démocratique des forces armées. Sa participation au Partenariat pour la paix (PPP) et sa volonté d'adhérer au plus tôt au Membership Action Plan (MAP) de l'OTAN forcent la Croatie à progresser dans cette direction.

La contestation populaire de janvier 1997 en Bulgarie a mis en évidence les difficultés que pouvait rencontrer la légitimation, en régime postcommuniste, d'une pratique représentative de la démocratie. Thème peu exploré dans les travaux de transitologie est-européenne, la représentation politique constitue pourtant un site d'observation privilégié des processus de consolidation démocratique. Interrogée à partir de la notion de lien représentatif, elle invite en effet à élucider les modalités de développement des interactions entre dirigeants et dirigés et corrélativement les conditions de routinisation d'une relation politique démocratique. L'approche adoptée ici suppose une attention particulière aux imaginaires sociaux de la représentation en vue d'identifier les attentes des citoyens ainsi que les supports, symboliques et matériels, des rapports qu'ils entretiennent avec leurs élus. Dans un pays où la lenteur des réformes de structure a retardé la différenciation d'intérêts économiques susceptibles d'une prise en charge partisane, le lien représentatif ne saurait pour l'heure être fondé sur un calcul de préférences rationnel. Il s'enracinerait plutôt dans des représentations sociales du politique qui, tout en le reléguant dans une sphère d'étrangeté corrompue et particulariste, l'érigent en point focal d'attentes clientélaires. Dans un contexte où la légitimité institutionnelle des députés demeure faible, tout échec à garantir la permanence de flux de redistribution économique et sociale fait alors peser la menace d'une rupture du lien représentatif.

Sudipta Kaviraj

La théorie occidentale ne permet pas toujours de rendre intelligible ce que celle-ci représente dans le Tiers monde. Une manière féconde de poser le problème est de considérer la démocratie non comme un régime, mais comme une "langue". En Inde, la Constitution s'est inspirée des modèles élaborés à l'Ouest ; mais en pratique, la démocratie ne s'est pas appuyée sur les valeurs individualistes de l'idéologie libérale : la nation, puis les groupes sociaux (et non les individus) étant perçus comme les unités de base du processus politique - notamment sous l'impulsion de Gandhi qui concevait la nation comme composée des communautés traditionnelles. Nehru se détourna quant à lui des valeurs libérales au nom d'une critique de gauche qui valorisa l'intervention de l'Etat. Cet Etat fort ne fut cependant pas en mesure de remplir les fonctions redistributives qu'on attendait de lui en raison du conservatisme des "boss" du Congrès, surtout représentatifs d'une coalition dominante comprenant des propriétaires terriens, une bourgeoisie capitaliste et l'élite administrative. Le seul acquis enregistré avant la mort de Nehru concerne le remplacement des premiers, en perte de vitesse, par des paysans de rang inférieur mais en cours d'ascension sociale.
Indira Gandhi fit dériver la démocratie indienne vers une centralisation et une personnalisation accrues du pouvoir, au moyen d'un discours populiste. D'où le discrédit dont souffrit le processus démocratique, et l'instauration de l'état d'urgence en 1975. Le retour à la démocratie en 1977 n'inversa pas ces tendances, jusqu'à la libéralisation de 1991. La démocratie reste aujourd'hui menacée par des groupes imposants, les hindous et les basses castes, qui, au nom des "droits de la majorité", cherchent à prendre le pouvoir de façon définitive, ce qui reviendrait à évincer les minorités du processus de décision.

Raymond Benhaïm, Youssef Courbage et Rémy Leveau

Ce dossier veut rompre avec le catastrophisme qui marque le plus souvent l'analyse des événements du Maghreb, en s'attachant aux grands équilibres et à la moyenne/longue durée.
Sur le plan démographique d'abord, Youssef Courbage montre comment l'émigration vers la rive nord de la Méditerranée a influencé en profondeur les rythmes de la transition démographique au Maghreb, qui se comporte en l'occurence comme un ensemble régional cohérent.
Dans son analyse de prospective économique, Raymond Benhaïm voit aussi se dessiner une logique d'intégration, en dépit de la mise en sommeil de l'Union du Maghreb arabe. Si chacun des pays du Maghreb privilégie aujourd'hui les relations bilatérales avec l'Europe, celle-ci aurait plutôt intérêt à voir se constituer un marché maghrébin unifié.
Sur le plan politique enfin, Rémy Leveau examine les nouveaux comportements des gouvernants et des gouvernés à l'heure des déceptions sociales et de l'aspiration des nouvelles populations urbaines et éduquées à dire leur mot dans l'organisation de la société. Crise des Etats, montée des mouvements islamistes : si aucun des adversaires ne peut remporter de victoire totale, c'est la logique du compromis qui devrait finalement prévaloir. Encore faut-il que chacun renonce à une vision réductrice, et que les partenaires extérieurs envisagent d'autres solutions que l'aide inconditionnelle, face au "péril vert", à des gouvernants habitués à refuser tout contrôle des gouvernés.

Anne Gazier

Plus d'un an après l'échec du putsch d'août 1991, quel type de pouvoir s'est instauré en Russie?
L'étude de l'évolution des pouvoirs locaux dans cinq régions voisines appartenant à une même zone économique, le Centre-Terres noires, met en lumière une étonnante continuité. En effet, malgré la mise en place de nouvelles institutions locales censées être "démocratiques" et l'application de réformes économiques d'inspiration libérale, il apparaît que le pouvoir, dans ces régions, est resté, avec la complicité du Centre, pour l'essentiel entre les mains des membres de l'ancienne nomenklatura. En outre, son exercice se révèle très fortement marqué par le recours aux méthodes et moyens d'action autoritaires qui caractérisaient le système soviétique.