Amandine Regamey

Ce texte se fixe pour objectif d’analyser une légende de guerre – celle des femmes snipers qui auraient combattu en Tchétchénie contre les forces russes. Née dans les troupes russes, accréditée par le pouvoir politique, diffusée par les films et la fiction littéraire, cette légende offre un accès aux imaginaires de guerre et aux représentations qui prévalent parmi les troupes qui ont combattu en Tchétchénie, mais plus largement dans la société russe. Partant de l’idée que cette légende a des significations multiples, dont la conjonction contribue à son succès, on en développe l’analyse selon trois axes. La légende permet tout d’abord de donner du sens à la guerre en construisant l’image d’une Russie agressée, autour de la figure de la mercenaire balte – les « Collants blancs ». Elle s’incarne ensuite sur le terrain, répondant à l’expérience subjective des soldats en Tchétchénie et permettant aux autorités russes à la fois de désigner un ennemi et de justifier les violences. Enfin, la légende permet aux hommes servant en Tchétchénie de construire leur identité masculine dans et par la guerre, face à la menace imaginaire posée par ces femmes ennemies. En filigrane de cette recherche on trouve une interrogation sur ce que l’étude des légendes de guerre peut apporter à la compréhension d’un conflit et sur la manière dont on peut travailler avec des sources éparses et des témoignages sujets à caution pour construire un objet de recherche.

Françoise Daucé, Myriam Désert, Marlène Laruelle, Anne Le Huérou

Depuis la chute de l’URSS, la thématique de la renaissance nationale russe a connu divers avatars, a circulé dans différents milieux, avant de se cristalliser, sous la présidence de Vladimir Poutine, dans la valorisation du patriotisme. L’apparente convergence entre une offre « par en haut » et une demande « par en bas » nourrit l’idée qu’il existe un consensus patriotique en Russie, une nouvelle fusion entre l’Etat et la société, crispée et autarcique, qui alimente à son tour les vieux stéréotypes sur la culture russo-soviétique. Ce numéro de Questions de Recherche cherche à dépasser ces stéréotypes pour montrer la diversité des pratiques « patriotiques » en Russie aujourd’hui (qui débordent largement la variante « militariste » généralement évoquée) et les usages sociaux connexes qui en sont fait. Après un panorama de la littérature existante sur le nationalisme et le patriotisme russes ainsi qu’une présentation des programmes d’éducation patriotique mis en oeuvre par l’Etat russe, la réflexion sur le patriotisme russe au quotidien est menée à partir de plusieurs observatoires (clubs et camps d’été patriotiques pour les enfants et les adolescents à Saint-Pétersbourg, Moscou et Omsk ; organisations ethno-culturelles ; organisations religieuses orthodoxes ; pratiques discursives des acteurs économiques). D’une part, l’analyse de ces différents terrains montre la diversité des activités patriotiques. De l’autre, elle illustre l’utilisation des activités patriotiques à d’autres fi ns (souci pragmatique de la carrière professionnelle, recherche d’une source d’inspiration personnelle, perspectives d’enrichissement, plaisir de l’action avec ses amis et ses proches…). Au final, les enquêtes de terrain attestent une variété de motivations et d’engagements où l’image de l’Etat et le discours patriotique officiel sont souvent secondaires, parfois même rejetés.

Elisabeth Sieca-Kozlowski

L’armée russe postsoviétique, qui a conservé la conscription, reste confrontée à la question des minorités ethniques et religieuses : elle doit faire face notamment à une forte croissance de la population musulmane en son sein et au prosélytisme virulent de l’Eglise orthodoxe qui, en bénissant sans distinction toutes les troupes, constitue un facteur de mécontentement de la communauté musulmane. A cela s’ajoutent les deux conflits en Tchétchénie, qui ont rendu les conditions de vie plus difficiles pour les minorités musulmanes dans l’armée. Mais, depuis 1999, les leaders musulmans ont perdu leur légitimité à se plaindre et à protester. La politique de rapprochement menée par Poutine a été fructueuse : les autorités religieuses musulmanes se sont plus impliquées dans le processus de conscription. En retour, des officiers ont reçu quelques connaissances de base des principes de l’islam et les stroïbaty ont été démantelés. Certains choix de gestion des forces restent cependant porteurs de tensions, tel celui du regroupement local et ethnique comme nouvelle méthode d’éradication de la dedovchtchina. Dans le cas d’un passage à une armée professionnelle, quel scénario peut-on attendre dans le contexte d’accroissement de la population musulmane ? Se dirige-t-on vers une armée mononationale ou monoreligieuse ou vers une armée représentative de la diversité nationale ?

Adeline Braux

Les discours hostiles aux migrants, voire xénophobes, demeurent la plupart du temps la norme en Russie. Pour autant, la politique migratoire de la Fédération de Russie apparaît relativement souple, en particulier à l’égard des pays membres de la CEI, dont les ressortissants bénéficient de procédures simplifiées pour l’entrée sur le territoire russe et l’obtention d’un permis de travail. Les autorités russes, échaudées par l’expérience des pays d’Europe occidentale, entendent ainsi favoriser l’immigration de travail et limiter l’immigration familiale. Parallèlement, afin de favoriser la cohésion de la nation russe dans son ensemble, la Fédération de Russie entend mener une politique de promotion de la diversité culturelle ambitieuse, tant envers les différents peuples constitutifs de Russie qu’envers les communautés immigrées présentes sur son territoire. Ce « multiculturalisme à la russe » n’est d’ailleurs pas sans rappeler la folklorisation dont les cultures et traditions des différents peuples d’URSS étaient l’objet pendant la période soviétique. Toutefois, faute d’une véritable ligne directrice au niveau fédéral, les autorités locales ont été plus actives en la matière, notamment à Moscou.