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Genre et démocraties « illibérales » : vers un nouveau clivage en Europe ?

Boris Kollar, candidat de Sme Rodina (Nous sommes une famille) lors des élections présidentielles en Croatie, janvier 2020. Source : Instagram-Sme-rodina

Boris Kollar, candidat de Sme Rodina (Nous sommes une famille) lors des élections présidentielles en Croatie, janvier 2020. Source : Instagram-Sme-rodina

Par Maxime Forest, OFCE, PRESAGE*

5e Congrés des familles nombreuses, Conférence des épiscopats, 2017, Crédits photo Eliza CC BY-NC-SA 2.0Bartkiewicz

5e Congrès des familles nombreuses, Conférence des épiscopats, 2017, Crédits photo Eliza CC BY-NC-SA 2.0Bartkiewicz

Le 21 février, Le Monde titrait « Europe de l’Est, la guerre du genre est déclarée ». Quelques jours plus tard, The Guardian abordait la réponse que les pays d’Europe de l’Est apportent à leur dépopulation, à savoir des politiques natalistes qu’ils justifient au nom d’un retour aux fondamentaux de la division du travail entre les sexes. Il n’a donc pas échappé aux grands médias européens qu’un nouveau clivage émerge dans l’Europe élargie, entre la défense des valeurs traditionnelles et la promotion de l’égalité femmes-hommes et de la lutte contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, inscrites dans les traités européens.

La défiance de certains États membres vis-à-vis de l’objectif d’égalité des sexes et leur hostilité aux droits des communautés LGBT+ constituent un véritable défi politique et institutionnel pour l’Union européenne. Elles représentent l’un des éléments clés d’un exercice « illibéral » de la démocratie, dont plusieurs membres du groupe de Visegrád (constitué par la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie) se sont faits à divers degrés les hérauts. Une conception fondée sur le recours au plébiscite et à la « verticale » du pouvoir, la désignation d’ennemis intérieurs et extérieurs, mais aussi la mise des moyens de l’État à disposition d’un projet de refondation sociale autour de valeurs traditionnelles et de hiérarchies fondées sur le sexe, l’orientation sexuelle ou l’appartenance à une minorité ethnolinguistique (Rom par exemple). Revendiquée par Viktor Orban, la démocratie illibérale est un concept discuté en science politique(1)Didier Mineur, « Qu’est-ce que la démocratie illibérale ? « , Cités, 2019, qui trouve ses exemples les plus achevés hors de l’UE.

Entre idéologie et déclin démographique

Gayropa (Gay Pride) statt Heteropa, Vienne, 2014. Crédit photo: Christian Kadluba, CC BY-SA 2.0

Gayropa (Gay Pride) statt Heteropa, Vienne, 2014. Crédit photo: Christian Kadluba, CC BY-SA 2.0

En Russie, la restauration des valeurs traditionnelles avec l’appui de l’église orthodoxe, est ainsi passée par la dépénalisation partielle en 2017 des épisodes de violence au sein du couple jugés « isolés » ou n’entraînant pas de lésions graves et une législation répressive visant les minorités sexuelles et leur « propagande ». Des démarches légitimées au nom de la lutte contre « Gayropa »(2)Andrew Foxall « From Evropa to Gayropa: A Critical Geopolitics of the European Union as Seen from Russia », Geopolitics, 2019, image-repoussoir d’une Union européenne décadente, soumise aux lobbies féministes et LGBT+ et offerte à des hordes de migrants. Cette rhétorique agressive constitue un atout important de la Russie dans ses efforts pour disqualifier l’État de droit et un modèle de société ouverte. Un levier qu’elle active tant dans ses relations avec la Hongrie ou la Serbie que dans son conflit avec l’Ukraine.

Ce souffle conservateur venu de Russie trouve un terrain favorable en Europe Centrale, mais il ne peut expliquer à lui seul le tournant pris par des États membres de l’UE. La plupart d’entre eux affrontent une crise démographique initiée lors des périodes de stagnation de la fin du socialisme d’État. Accentuée par le contexte de la transition vers le capitalisme de marché, elle s’est doublée en Bulgarie, Lettonie, Lituanie, Pologne et Roumanie d’une émigration importante des jeunes et des personnes qualifiées. Dans les plus petits États et/ou ceux comportant d’importantes minorités nationales, tels que les Pays baltes ou la Bulgarie, le déclin démographique de la population majoritaire renforce de longue date le discours identitaire et nationaliste.

Jarosław Kaczyński, novembre 2018. Crédits photo : Rafal Zambrzycki. CC-BY -2.0

Jarosław Kaczyński, novembre 2018. Crédits photo : Rafal Zambrzycki. CC-BY -2.0

Réactivé lors de la crise migratoire de 2015, le débat existentiel sur l’avenir de la Nation s’articule à un discours nataliste qui fait de la lutte contre la diversité sexuelle et l’égalité des sexes l’un de ses chevaux de bataille. En Hongrie, il est le monopole de la Fidesz de Viktor Orban, forte d’une majorité écrasante, tandis qu’en Pologne il a fait l’objet d’une concurrence acharnée entre les différentes composantes parlementaires et religieuses de la droite traditionaliste, avant d’échoir au PiS de Jarosław Kaczyński. En Croatie, en Slovaquie, en Roumanie mais aussi dans un pays plus sécularisé comme la Slovénie, il est principalement porté par des mouvements liés à l’église (catholique ou orthodoxe). Son exploitation politique est assurée par des forces conservatrices ou populistes, comme à l’occasion des référendums d’initiative populaire contre le mariage entre personnes de même sexe organisés en Croatie en 2013 ainsi qu’en Slovénie, Slovaquie et Roumanie en 2015 (lesquels ont échoué dans ces deux derniers pays faute d’atteindre le quorum légal de participation).

La « théorie du genre », cible à abattre

Manifestation contre la fermeture de l’Université d’Europe Centrale à Budapest, 2017 . Crédit photo : greensefa - CC BY-SA 2.0

Manifestation contre la fermeture de l’Université d’Europe Centrale à Budapest, 2017 . Crédit photo : greensefa – CC BY-SA 2.0

En Hongrie, ce thème s’avère moins mobilisateur que la peur des migrants ou l’antisémitisme dirigé contre la figure de Georges Soros et la dimension cosmopolite du projet européen. Il n’en a pas moins été avancé pour justifier la fermeture de l’Université d’Europe Centrale à Budapest, présentée comme un foyer régional de la « théorie du genre ». En Pologne, pays plus à l’écart des routes migratoires de la Méditerranée et qui a dans le même temps accueilli plus d’un million d’Ukrainiens pour répondre aux besoins de son économie, le thème de l’immigration apparaît secondaire au regard de celui du genre. Un thème perpétuellement investi par l’Église polonaise, par ailleurs confrontée à des critiques sans précédent concernant le traitement de la pédophilie en son sein. Les batailles parlementaires permanentes pour la criminalisation totale de l’avortement et la place du rejet des communautés LGBT+ lors des derniers scrutins parlementaires et municipaux témoignent de la centralité du sujet. Ainsi, si en Croatie ou en Slovaquie, la lutte contre la corruption a prédominé durant les derniers scrutins, les thèmes de la crise démographique ou du fait minoritaire ont figuré dans de nombreux programmes. Ce fut le cas pour la présidente sortante en Croatie ou pour Sme Rodina (« Nous sommes une famille »), parti de la coalition issue des législatives slovaques du 29 février dernier, dont l’objet est de « défendre la famille slovaque contre les menaces intérieures et extérieures ».

Boris Kollar, candidat de Sme Rodina (Nous sommes une famille) lors des élections présidentielles en Croatie, janvier 2020. Source : Instagram-Sme-rodina

Boris Kollar, candidat de Sme Rodina (Nous sommes une famille) lors des élections présidentielles en Croatie, janvier 2020. Source : Instagram-Sme-rodina

Des politique natalistes et conservatrices peu efficaces

Au-delà de la constitutionnalisation symbolique du mariage hétérosexuel intervenue en Croatie, Hongrie et Slovaquie au milieu des années 2010(3)Maxime Forest: Europeanizing vs. Nationalizing the Issue of Same-Sex Marriage in Central Europe: A Comparative Analysis of Framing Processes in Croatia, Hungary, Slovakia in Maxime Forest, Réjane Sénac, Bronwyn Winter (coord.) Global perspectives on same-Sex marriage, 2018, Palgrave MacMillan pour prévenir toute reconnaissance ultérieure des unions entre personnes de même sexe, cette idéologie ne se traduit pourtant pas systématiquement dans les politiques sociales et familiales. Ces politiques s’inscrivent dans la continuité du virage amorcé, dès les années 1960, par le renforcement des systèmes d’allocation et de congés parentaux. Ceux-ci ont en général été maintenus après la fin des régimes socialistes, complétés par des incitations fiscales à partir de la fin des années 1990. Dans le même temps, disparaissait l’offre de prise en charge des jeunes enfants mise en place sous les anciens systèmes, victime collatérale des privatisations et du repli de l’État. Pourtant, cette raréfaction de l’offre de garde n’a pas suffi à faire des femmes des perdantes de la transition, tant la disponibilité et la qualité des systèmes de garde était loin d’offrir partout une alternative aux modèles familiaux traditionnels. Ces dernières années, des primes à la naissance dès le premier enfant (Pologne) et un système de crédit soldé par les pouvoirs publics sous réserve de la naissance d’un enfant (Hongrie) ont été mis en place pour favoriser la natalité. A l’exception de la Hongrie, l’impact de ces dispositifs à vocation électorale apparaît cependant limité, comme en atteste la poursuite de la baisse de la natalité dans plusieurs pays de la région.

Sur les questions de genre, un unanimisme de façade

Affiche de l'organisation lettonne de défense des droits LGBT pour la Baltic Pride 2019. Source : site web de www.lgl.lt

Affiche de l’organisation lettonne de défense des droits LGBT pour la Baltic Pride 2019. Source : site web de www.lgl.lt

Sur le terrain élargi des questions de genre, le double héritage de la période socialiste et du contexte de la transition économique et de l’adhésion à l’Union européenne, est important pour prendre l’exacte mesure du clivage qui émerge. En effet, les pays d’Europe Centrale et Orientale, y compris ceux où des gouvernements se revendiquent plus ou moins explicitement d’une lutte civilisationnelle pour les racines chrétiennes de l’Europe, ne suivent pas tous le même chemin. Alors que nombre d’entre eux n’ont décriminalisé l’homosexualité que lors de la déstalinisation, au début des années 1960, la Pologne l’a fait dès 1932, sous le régime nationaliste de Piłsudski. De même, si les « marches des fiertés » restent en butte à l’hostilité des mouvements ultra-conservateurs en Lettonie ou en Croatie, elles ont pu se tenir sans difficulté en Hongrie ou République tchèque – deux pays ayant instauré une forme de PACS – dès le milieu des années 1990, tandis qu’en Slovénie, les premières organisations LGBT ont émergé au début des années 1980. Au sein même de chaque pays, l’instrumentalisation politique de ces questions par les tenants de l’illibéralisme connaît des fortunes diverses.

Weronika Śmigielska, féministe polonaise Crédit photo : ©Tomasz Zawada

Les mobilisations féministes en Pologne ont ainsi mis en échec plusieurs tentatives d’interdiction totale de l’avortement, tandis que les dernières échéances municipales ont montré l’émergence d’un axe progressiste à la tête des capitales des quatre pays de Visegrád, qui revendique notamment l’égalité femmes-hommes et la diversité sexuelle.

Plus qu’une trajectoire identique ou un conservatisme social uniformément plus élevé qu’à l’Ouest du continent, c’est bien la montée d’un discours hostile à l’égalité et la diversité de genre, inscrite dans un mouvement antilibéral vidant progressivement la démocratie des garanties d’un État de droit en matière de protection des minorités, qui permet de caractériser ce nouveau clivage Est-Ouest. Car si ce « backlash » contre le discours émancipateur vis-à-vis des rôles de genre ne se limite pas à l’Europe Centrale et connaît des avatars en Espagne ou aux Pays-Bas, nulle part ailleurs qu’en Europe centrale ces réactions conservatrices ne disposent d’une telle influence sur les agendas politiques. C’est pourquoi un tel clivage est indispensable à la compréhension des tensions (géo)politiques à l’œuvre au sein de l’Union Européenne et des obstacles que rencontre sa politique d’élargissement et de voisinage.

Maxime Forest est chercheur associé au programme PRESAGE, où il assure l’évaluation du projet “Supporting the Promotion of Equality in Research and Academia (SUPERA)” financé par la Commission européenne et enseignant à Sciences Po. Ses travaux portent sur l’analyse comparée des politiques d’égalité et de lutte contre les discriminations en Europe, et l’européanisation sous l’angle du genre.
Bibliographie sélective

Notes   [ + ]

1. Didier Mineur, « Qu’est-ce que la démocratie illibérale ? « , Cités, 2019
2. Andrew Foxall « From Evropa to Gayropa: A Critical Geopolitics of the European Union as Seen from Russia », Geopolitics, 2019
3. Maxime Forest: Europeanizing vs. Nationalizing the Issue of Same-Sex Marriage in Central Europe: A Comparative Analysis of Framing Processes in Croatia, Hungary, Slovakia in Maxime Forest, Réjane Sénac, Bronwyn Winter (coord.) Global perspectives on same-Sex marriage, 2018, Palgrave MacMillan