Creative Beauty at Creative Commons. Credits : CC BY-NC-ND 2.0
Creative Commons et Open Source : libertés numériques versus propriété ?
13 avril 2019
Cogito 6 – Le dossier
13 avril 2019
Réseaux sociaux, par Gerd Altmann,Pixabay License

Réseaux sociaux, par Gerd Altmann,Pixabay License

Par Dominique Cardon,
directeur du médialab.

Après avoir été investies de promesses démocratiques, les technologies numériques sont aujourd’hui accusées d’être le vecteur des infox et de faire le lit des populismes. Si présent dans le débat public, ce mouvement de balancier est simpliste et naïf. Il unifie le numérique et ses pratiques dans un ensemble homogène et se rend constamment coupable de déterminisme technologique. La grande transition numérique que nous sommes en train de connaître est si massive, si généralisée et si profonde qu’il faut apprendre à se défaire de ce réductionnisme. C’est d’une certaine manière la tâche qui incombe aux sciences sociales du numérique. Les médias et la politique sont aujourd’hui bousculés par un ensemble de transformations dans lesquelles les nouvelles opportunités de publication et d’échange offertes par le numérique jouent un rôle incontestable. Mais la compréhension de ces effets doit s’attacher à la variété et à la complexité des appropriations du réseau par les acteurs politiques, les médias et les citoyens.

Creative Commons Swag Contest 2007_2 by TilarX CC BY 3.0 US

Creative Commons Swag Contest 2007_2 by TilarX CC BY 3.0 US

Ce numéro de Cogito en est le témoin. Les chercheur.e.s de Sciences Po qui y ont contribué montrent à quel point les interactions entre numérique et démocratie méritent des enquêtes approfondies et documentées.

Le numérique : un bien commun

Vu d’abord du côté des innovations juridiques, comme le montre Séverine Dusollier, (Creative Commons et Open Source : des libertés numériques à rebours de la propriété ?) c’est une véritable originalité qui a été inventée par les mondes numériques avec les Licences Creatives Commons. Elles permettent aux producteurs de contenus de protéger la propriété de leurs œuvres tout en autorisant la circulation et la reprise. Au cœur du renouveau de la question des biens communs, cette innovation juridique offre un cadre inédit à l’épanouissement d’une culture du partage et de l’expression individuelle. Les licences Creatives Commons (CC) sont un des emblèmes de l’esprit des pionniers d’internet et témoignent de façon exemplaire du principal effet que le web exerce sur la forme de nos démocraties : il donne la possibilité à tous les internautes de s’exprimer sans passer par le filtre des gatekeepers (journalistes et éditeurs) et de mettre en circulation leurs  contenus par le biais de réseaux sociaux en ligne.

“We were never silent. We were silenced. And ignored.” Crédits : Alec Perkins, Wikimédia. CC BY 2.0


“We were never silent. We were silenced. And ignored.” par Alec Perkins, Wikimédia. CC BY 2.0

Internet : simple reflet de nos (in)capacités ?

Tous les débats sur Internet et démocratie ne cessent en réalité, d’explorer les conséquences de l’émancipation de l’espace public qui se détache de plus en plus de la structure organisée de médiations et de représentations que l’espace politique – dominé par les partis – et le monde analogique de la presse, de la radio et de la télévision avaient installée. Incontestable facteur d’affranchissement, épousant les demandes d’individuation de nos sociétés, cette transformation de l’espace public peut aussi bien favoriser de nouveaux types de mouvements sociaux (MeToo, Occupy, BlackLiveMatters), ouvrir des espaces participatifs permettant d’enrichir les décisions de politiques publiques que favoriser des opinions radicales et extrêmes, toujours défiantes à l’égard des médias traditionnels. En soi, ce changement de la structure d’opportunités des échanges et des engagements ne préjuge guère de la manière dont les acteurs s’en emparent. On pourrait soutenir que le mouvement de balancier qui voit la perception des promesses d’émancipation du numérique s’assombrir, est en fait le reflet d’une société qui fabrique des acteurs disposés à faire tel usage du numérique plutôt que tel autre. C’est ce que s’attachent à montrer les autres articles de ce dossier.

La fracture numérique n’est pas seulement technologique

Dans un article qui fait écho à son nouveau livre, Jen Schradie (Des liens étroits entre inégalités sociales et activisme politique) montre au terme d’une enquête détaillée que la promesse d’horizontalité et d’ouverture offerte aux militants par les outils numériques est constamment contredite par l’inégale diversité des ressources sociales et économiques des acteurs qui s’en emparent. En étudiant des mouvements sociaux en Caroline du Nord ; elle y montre que cette horizontalité contribue en réalité à creuser l’écart entre les voix dominantes et les minorités mal outillées.

Retwitter pour dépasser les frontières

Capture écran du fil Twitter de Matteo Salvini avec Marine Le Pen, 8 avril 2019

Étudiant l’activité sur Twitter de mouvements d’extrême-droite européens, c’est une autre complexité que fait apparaître Caterina Froio : “Ce que les droites extrêmes européennes partagent sur les réseaux sociaux”. Car leur nationalisme n’est en rien contradictoire avec l’ambition transnationale de constituer une internationale. À partir d’une étude de la circulation des thèmes promus par les groupes et militants d’extrême-droite sur Twitter, elle montre que deux thématiques parviennent à circuler dans différents espaces nationaux et linguistiques : l’islamophobie et le nativisme économique. Mais au delà de ces deux fronts idéologiques, les partages entre extrêmes droites européennes apparaissent bien ténus.

Quand les machines nous déclassent

Avec un autre regard, la question des votes extrêmes peut aussi être appréhendée  comme une conséquence de la transition numérique. C’est ce que montre Bruno Palier dans son article sur les conséquences de l’automatisation du travail sur la structure des emplois (Les conséquences politiques du changement technologique). Plusieurs enquêtes comparatives montrent que ce sont les emplois intermédiaires, notamment les plus routiniers, qui sont le plus affectés par la numérisation du travail. Parallèlement se développent emplois hautement qualifiés et emplois précaires. En nourrissant le sentiment de déclassement et les inquiétudes des classes sociales intermédiaires, ce phénomène de polarisation n’est pas étranger aux turbulences politiques actuelles.

57 & Fifth (within sight of Trump Tower) , Source : The Donald J. Trump Presidential Twitter Library. CC BY 2.0

57 & Fifth, from The Donald J. Trump Presidential Twitter Library. CC BY 2.0

La hiérarchie des médias en question

De son côté, une équipe du médialab et de l’École de journalisme a fait le choix d’étudier les nouveaux circuits de l’information, et notamment ceux des infox, en observant l’ensemble de l’espace public numérique (L’espace public numérique à l’épreuve des infox : une comparaison franco-américaine). Les auteurs comparent les travaux conduits sur les États-Unis et la France. Avec l’élection de Donald Trump, c’est l’ensemble de l’espace public qui s’est polarisé de bas en haut pour faire naître un monde des “faits alternatifs”, soutenus sans scrupules par des blogs extrémistes obscurs jusqu’à Fox News. Cet éclatement de l’espace public ne s’est pas (encore ?) produit en France. En revanche, comme en témoigne la mobilisation des Gilets Jaunes sur Facebook, une véritable déconnexion s’est faite opposant les informations circulant dans les conversations des réseaux sociaux aux grands médias centraux.

Quelle efficacité du fact-checking ?

Si la circulation des infox par l’entremise des réseaux sociaux ou des espaces conversationnels (par nature difficiles d’accès ; whatsapp..) nécessite des recherches plus approfondies, une étude expérimentale conduite par Emeric Henry (Fact-checking : entre croyances et connaissances, un combat difficile à gagner) nous offre des éléments importants éclairant leurs effets et la difficulté de les contrer.  En y faisant apparaître la complexité des processus de croyance et de confiance dans la qualité des informations, il montre que la connaissance des faits ne parvient pas à défaire les opinions erronées, notamment lorsque celles-ci sont liées à des phénomènes anxiogènes. Face à des attitudes émotionnelles et immédiates, la contradiction factuelle n’empêche pas les croyances erronées de persister.

Ceci est une fake news. par Hrag Vartanian CC BY-ND 2.0

Ceci est une fake news. par Hrag Vartanian CC BY-ND 2.0

Aussi, suggère-t-il, agir ex-post pour condamner les fausses informations et les effacer du web n’est pas forcément la meilleure solution.

Et si on renversait la question ?

On ne cesse de s’interroger sur ce que le numérique fait à la démocratie, à la politique, aux médias et à la société. Ce que ces articles de Cogito cherchent à montrer est qu’il est sans doute plus pertinent de se demander ce que la démocratie, la politique, les médias et nos sociétés font du et avec le numérique. Le paysage apparaît alors plus contrasté et plus ambivalent, à l’image des mutations, des déséquilibres et des incertitudes des sociétés contemporaines.

Directeur du médialab de Sciences Po, Dominique Cardon consacre ses travaux à l’articulation entre les nouvelles technologies et les pratiques sociales, politiques et culturelles. Il étudie notamment les formes de sociabilité, de production et de diffusion des savoirs et d’expression publique via les nouveaux médias : réseaux sociaux, blogs, wiki... Il analyse en particulier les dimensions politiques du numérique : donnés ouvertes, médias alternatifs, initiatives citoyennes... Il s’attache enfin à décrypter comment les algorithmes bouleversent nos existences.