Études de genre : quels enseignements en 2020-2021 ?

  • Étudiantes dans une salle de lecture © Caroline Maufroid / Sciences PoÉtudiantes dans une salle de lecture © Caroline Maufroid / Sciences Po

Le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po (PRESAGE) promeut une approche transversale de l’enseignement des études de genre. Les étudiantes et étudiants attestant de solides connaissances dans ce champ de recherche peuvent les valoriser en obtenant la Certification avancée en études de genre.

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Une offre étoffée au Collège universitaire

Les grandes questions de la sociologie au prisme du genre

Depuis la rentrée 2018, tous les élèves choisissant la majeure Économies et Sociétés étudient pendant leur deuxième année de bachelor Les grandes questions de sociologie au prisme du genre. Ce cours est enseigné dans tous les campus du Collège universitaire.

Une offre de cours multilingue

Au Collège universitaire, le programme général peut-être complété par une spécialisation géographique et linguistique. En 2020, deux langues de travail font leur apparition dans le catalogue des cours en études de genre aux côtés du français et de l’anglais : Elissa Mailänder enseignera Erzählungen, Deutungen und Aneignungen der Vergangenheit sur le campus de Nancy et Luis Rivera Vélez sera en charge d’un cours intitulé Género, diversidad y derechos LGBTQI+ en América Latina ¿Qué révolución? sur le campus de Poitiers.

de nouveaux enseignements en Master

Deux cours de formation commune

Inscrite au cœur du projet éducatif de Sciences Po, la formation académique commune des Masters propose des cours transversaux, dans la tradition transdisciplinaire de l'établissement. À ce titre, deux cours en études de genre sont proposés : Égalité et politique, par Réjane Sénac, et Is a Gender-Equal Society Possible?, par Hélène Périvier.

Nouveautés 2020

Plusieurs enseignements sont proposés pour la première fois à Sciences Po, parmi ceux-ci : Genre, sexualité et organisations, un enseignement électif proposé par Émilie Biland-Curinier à l’École d’affaires publiques et Migrations through the Lens of Gender proposé par Nina Sahraoui au sein de l’École des affaires internationales.
Par ailleurs, le Certificat Égalité femmes-hommes et politiques publiques évolue en 2020.

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Le soin, le sale, le service

Un texte de Geneviève Fraisse
  • Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe CC BY-SA 4.0Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe CC BY-SA 4.0

En juin 2020, pendant la pandémie mondiale de Coronavirus Covid-19, les Éditions du Seuil publient des Cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain. Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe, membre du Comité scientifique du Programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) de Sciences Po, a participé à cet ouvrage collectif.

L'importance des mots

Intitulé "Le soin, le sale, le service", le texte de Geneviève Fraisse élargit le champ de vision sémantique et interroge notamment les mots de "service", "mot à usage multiple et polysémique", de "soin" et de "lien".

"Revenons en arrière : l'espace familial, domestique, fut le creuset ancien de notre imaginaire récent ; service va avec "servante" et "serviteur", autre nom du, ou de la, domestique. Pour le dire vite, ce mot désigne alors la dépendance, on servait le roi comme on sert le bourgeois, ce mot est le signe d'une hiérarchie sociale, d'une part, d'une infériorité de condition, d'autre part. Cela s'appelle l'inégalité." — Geneviève Fraisse, "Le soin, le sale, le service" dans Par ici la sortie ! n.1 (Seuil, 2020)

Que fait-on du service en démocratie ?

Dans le prolongement de ses travaux de recherche sur le service domestique (Service ou servitude, essai sur les femmes toutes mains, Le Bord de l’eau, 2009; publication augmentée de Femmes toutes mains, essai sur le service domestique, (1979)), Geneviève Fraisse analyse la crise sanitaire et la période de confinement au prisme de l'égalité et des liens interhumains.

"Il n'y a pas de soin sans service. Il n'y a pas de soin dans l'espace public (ni dans l'espace privé) sans qu'on ne doive s'interroger sur la place que le soin/service occupe dans nos sociétés. Alors, soudain, le mot service bute sur le mot égalité. Comment les conjuguer ?" — Geneviève Fraisse, "Le soin, le sale, le service" dans Par ici la sortie ! n.1 (Seuil, 2020)

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Cartographier les féminicides en France

Auriane, Cassandre, Cloë, Fiona et Huifang racontent leur projet
  • L'équipe illustrée ©Cassandre SiebertL'équipe illustrée ©Cassandre Siebert

En 2020, Auriane, Cassandre, Cloë, Fiona et Huifang, étudiantes en Master Communication, médias et industries créatives à l'École du Management et de l’Innovation de Sciences Po, ont cartographié les controverses autour des féminicides en France. Cette méthode pédagogique, créée par Bruno Latour, professeur émérite à Sciences Po, a pour but d’apprendre aux étudiantes et aux étudiants à se repérer dans l'univers de la recherche en sélectionnant une controverse sur laquelle elles et ils accumulent une documentation complète qu’ils mettent en forme et publient sur un site web. Chaque thème devient alors une sorte de "parlement virtuel" aidant à la mise en politique des nouvelles "choses publiques". Elles racontent leur expérience.

Pourquoi avez-vous choisi ce cours "Cartographie des controverses" ?

Cloë : Ce cours est très différent des autres cours proposés dans la maquette pédagogique de notre Master, à la fois dans son contenu et dans son approche : il permet de s’investir sur un sujet que l’on choisit pendant presque 6 mois, ce qui signifie que l’on dispose de suffisamment de temps pour mener une réflexion profonde et aboutie. Je pense que c’est ce côté "enquête" qui m’a le plus attirée : le fait de se plonger dans un sujet et d’en découvrir certaines facettes qui ne sont pas relayées par les médias traditionnels, de rencontrer les personnes qui en sont “expertes” pour échanger avec elles, le tout pour tenter d’en comprendre les enjeux.

Auriane : De mon côté, c’est le mot "cartographie" qui m’a tout de suite interpellée. Dans le prolongement de mon parcours académique centré sur les sciences humaines et sociales, je trouvais passionnant de mener un travail approfondi de recherche en groupe, avec une pédagogie active, une méthodologie d’enquête sociologique et un enjeu de communication fort, par la restitution de la complexité du sujet choisi de la manière la plus lisible et accessible possible via un site web.

Huifang : Avant de choisir ce cours, j’étais un peu paniquée, car je pensais que ma capacité linguistique n’était pas forcément pà la hauteur des exigences pour un projet si rigoureux. Mais j’ai toujours été attirée par les sciences sociales, donc finalement l’envie d’élargir l’horizon de mes connaissances a effacé mes craintes et m’a conduite à choisir ce cours.

Comment en êtes-vous venues à cartographier les controverses autour de la quantification et de la qualification des féminicides en France ?

Cassandre : En étudiant les qualifications du terme "féminicide" en France et à l’international, nous avons découvert qu’il en existait en fait une multitude : par exemple, lorsqu’ils comptabilisent les victimes de féminicides, certains organismes incluent les femmes transgenres et/ou les femmes en situation de prostitution, tandis que d’autres restreignent leur comptage aux morts violentes au sein du couple. Ces définitions induisent des comptages différents, et chaque comptage correspond à une méthodologie spécifique : cela signifie que différentes façons de comptabiliser co-existent, chacune correspondant à une définition différente du "féminicide". C’est un aspect que l’on ne remarque pas forcément lorsque l’on survole la presse, mais que l’on découvre lorsque l’on se penche sur le travail des collectifs, des institutions et des médias qui réalisent leurs propres comptages.

Fiona : Oui, c’est en comprenant qui crée quelles catégories — et dans quels intérêts — que l’on peut saisir les différentes dimensions des controverses. Durant notre travail nous avons sans cesse cherché comment s’articulent les critères (sociaux, pénaux), les comptages qui les traduisent, et les personnes — ou plutôt les groupes de personnes — qui créent et diffusent ces comptages.

Comment avez-vous procédé ?

Fiona : Nous avons entrepris une recherche en plusieurs étapes. D’abord, nous avons établi une première bibliographie. Dans un second temps, nous avons approfondi nos recherches. Puis, à mesure que la bibliographie s’allongeait, nous avons priorisé les lectures, synthétisé les documents que nous lisions pour les partager aux autres membres du groupe. Jusqu’au moment de la publication du site, nous avons continué à découvrir de nouvelles ressources documentaires, ce qui est à la fois frustrant et stimulant !

Grâce à ces recherches, dès le mois de mars nous avons identifié des personnes expertes du sujet des féminicides : plusieurs juristes et avocates, une psychologue, des responsables d’organisations, … Sept d’entre elles nous ont accordé un entretien ; nous leur en sommes vraiment reconnaissantes, d’autant plus dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons ! Le recueil de leurs paroles directes a été un complément très précieux pour notre travail.

Huifang : Même si la majorité de nos recherches se concentrent sur la France, nous avons aussi voulu étudier comment les organisations internationales agissaient vis-à-vis des féminicides : nous avons notamment découvert UNSA Vienna Femicide Team, qui a fondé Femicide Watch Platform en 2017, conjointement avec UN Studies Association (UNSA) Global Network.

En quoi le site web que vous avez créé peut aider à la "mise en politique" du sujet du comptage des féminicides ?

Auriane : Le site vise à déployer et articuler les enjeux de la controverse : l’objectif est de mettre en évidence l’interdépendance entre les questions de définition et de quantification. En sciences humaines et sociales, comme en physique quantique, ce que l’on observe est indissociable de la manière dont on l’observe. Nous avons également voulu rendre compte de la constitution d’un champ de recherche, les études de genre, à l’aune de l’objet social "féminicide". Enfin, nous souhaitons bien sûr que ce site constitue un outil d’information, voire de prévention, dans l’optique d’une meilleure prise en charge institutionnelle et pluridisciplinaire.

Cloë : Au cours de notre enquête, nous nous sommes rapidement aperçues que de nombreuses données co-existaient, et qu’elles variaient parfois en fonction du contexte, notamment politique, dans lequel elles sont récoltées. C’est d’ailleurs le principal obstacle à l’établissement d’une étude des féminicides à l’échelle internationale : la façon de compter ces crimes découle du contexte, mais est également un signal très fort, puisqu’elle influence ensuite les politiques de prévention.

Nous espérons que notre site pourra permettre de montrer quels sont les enjeux du comptage des féminicides bien au delà des statistiques, pour mieux protéger les potentielles victimes, et ce notamment par l’instauration de politiques qui prennent en compte les spécificités de ce crime.

Cassandre : L’intérêt de ce format est aussi de laisser la possibilité au lecteur d’approfondir certains aspects qui l’intéressent. Sur notre site, le féminicide est abordable par quatre thématiques : la définition, le comptage, les enjeux juridiques et psychologiques. Il est aussi possible d’entrer dans le sujet par une cartographie permettant de situer une partie des acteurs et actrices associée avec la controverse, ou de retracer l’histoire du concept de féminicide à travers une chronologie thématique. Trois formes qui donnent à voir le féminicide sous des angles complémentaires.

Si vous deviez retenir un enseignement du travail que vous avez accompli dans ce cours, quel serait-il ?

Cloë : J’ai appris énormément de choses lors de ce cours, si bien qu’il est difficile d’en choisir une. Mais si il faut le faire, je dirais l’importance de travailler ensemble avec bienveillance et écoute. Ce travail est le résultat d’une confiance mutuelle et d’une entraide permanente, et j’y vois une très belle expérience de sororité !

Auriane : Au-delà d’une formidable expérience de travail en groupe, de la richesse des échanges et de la grande bienveillance des actrices rencontrées, j’en retiendrais deux : le rôle crucial autant que la difficulté d’être impartiale — à défaut d’être neutre — et le caractère indissociable des questions de définition et de quantification.

Huifang : Ce cours a été un véritable enrichissement intellectuel ! Si je devais retenir un seul enseignement : c’est de reconnaître le fait que l’on vit dans une perpétuelle complexité, souvent sans solution tranchée, donc il faut être curieux sur les arguments de toutes les parties-prenantes et essayer de comprendre les positionnements des autres, et de pouvoir finalement avoir une vision plus objective et claire vis-à-vis des phénomènes sociétaux.

Fiona : Durant l'enquête, il nous a fallu rester vigilantes et ne pas se focaliser sur des figures connues, médiatisées, qui prennent régulièrement la parole sur les féminicides. En se recentrant systématiquement sur les actrices et acteurs de la controverse ayant un positionnement basé sur un "savoir spécialisé", j'ai appris à mieux distinguer la controverse de la polémique, et à être attentive aux voix, certes plus discrètes vis-à-vis du public, mais pas moins engagées sur le sujet.

Cassandre : Au delà de l’enrichissement méthodologique et de la curiosité sans faille générée par ce cours, je retiendrai la richesse de réflexion que peut procurer la cohésion au sein d’un groupe d’étudiantes venant d’horizons très différents. La rencontre de nos regards complémentaires et des savoirs-faires acquis lors de nos formations (pour le coup très diverses) a su nous animer tout au long de nos recherches. C’était une expérience très enrichissante, pour chacune d’entre nous.

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Se préparer à relever le défi de l’égalité

Découvrir le programme du Certificat Égalité femmes hommes et politiques publiques avec Hélène Périvier et Najat Vallaud-Belkacem
  • © Guillaume Adjagba / Sciences Po© Guillaume Adjagba / Sciences Po

Depuis 2019, le Certificat Égalité femmes-hommes et politiques publiques forme les élèves de l'École d’affaires publiques et de l’École des affaires internationales de Sciences Po aux politiques de lutte contre les inégalités entre les femmes et les hommes et les discriminations. Najat Vallaud-Belkacem et Hélène Périvier, les directrices de ce Certificat, nous présentent le programme pour l’année 2020-2021.

Pourquoi avez-vous créé le Certificat Égalité femmes-hommes et politiques publiques ?

Najat Vallaud-Belkacem : Nous sommes convaincues que lutter contre les biais qui conduisent aux différences de traitements réservés aux femmes et aux hommes, ça ne s’improvise pas. Qu’il y a des méthodes à acquérir pour le faire. Des méthodes scientifiques et des leçons tirées du partage d’expérience. Nous voulons faire des étudiantes et des étudiants qui auront suivi ce certificat de futurs responsables au regard extrêmement aiguisé sur ces questions. Pour qu’ils deviennent des agents du changement, que ce soit dans le secteur public ou privé.

Hélène Périvier : Il s'agit de former des étudiantes et étudiants pour les préparer à relever le défi de l'égalité dans leur vie professionnelle, et plus largement dans leur citoyenneté. Nous souhaitons créer entre les élèves d'une même promotion une forme d'entraide et de solidarité en espérant que cet esprit se prolongera au-delà de leur scolarité pour porter l'égalité.

Lors de chaque séance du Certificat, vous invitez une personne à témoigner ou à présenter un état des savoirs. Comment choisissez-vous les thématiques abordées ?

Hélène Périvier : Nous essayons d'articuler savoirs académiques et mise en oeuvre pratique, avec des cours au premier semestre puis des études de cas au deuxième semestre. Le premier semestre propose un état des lieux par thématiques, comme le féminisme d'État, les inégalités de représentation en politique et les inégalités professionnelles.

Najat Vallaud-Belkacem : Rien de tel que d’être confronté à l’expérience pratique pour comprendre les écueils de la réalité au delà de la théorie ! Ce qui fait la force de ce Certificat c’est justement l’alternance d’éclairages théoriques et d’illustrations pratiques. Ce sont ces dernières qui permettent de comprendre les difficultés mouvantes rencontrées par les femmes dans certains mondes professionnels, la complexité à conduire des réformes, les techniques de débat et de communication...

Cette année, les élèves travailleront à partir d’études de cas portant sur des thématiques actuelles. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Hélène Périvier : L'idée derrière ces études de cas est de montrer que les politiques d'égalité doivent être pensées en cohérence avec les savoirs de la recherche, mais cela ne suffit pas : leur mise en oeuvre est bien plus complexe du fait des résistances de toutes sortes. Les thématiques retenues sont centrées sur des enjeux importants de l'égalité, comme les politiques familiales, par exemple les congés parentaux qui ont été réformés dans de nombreux pays européens pour promouvoir l'investissement des hommes dans la famille.

Najat Vallaud-Belkacem : Nous aimons plonger nos étudiants dans la peau des législateurs et leur demandons à chaque fois une perspective comparative internationale. À travers ces études de cas, ils se familiarisent avec la notion d’arbitrage politique en apprenant à tenir compte des contraintes inhérentes à l’action politique.

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"Le Certificat Égalité a donné du sens à ma préparation des concours administratifs." Elsa, stagiaire au Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes

"Le Certificat m’a apporté du répondant, il m’a permis de me construire dans cette lutte féministe, de m’y retrouver et d’établir un discours cohérent."Rita, fondatrice d'une association contre la précarité menstruelle

"Il me semblait important, pour poursuivre dans la fonction publique, d’avoir conscience des biais de genre et des inégalités fondamentales qui persistent."Clotilde, stagiaire à la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences

La pratique de la non-mixité politique comme objet d’étude

Suite à l’interruption de son échange universitaire au Mexique, Ysé rédige un mémoire
  •  © Enzo Navarro / Sciences Po © Enzo Navarro / Sciences Po
  • Manifestation du 8 mars 2020 à Mexico © YAS/ Sciences PoManifestation du 8 mars 2020 à Mexico © YAS/ Sciences Po

Ysé est étudiante en troisième année au Collège universitaire de Sciences Po, sur le campus de Paris. Elle a passé son année d’échange universitaire à la Universidad Nacional Autónoma de México, au Mexique. En raison de l’épidémie de Coronavirus Covid-19, ses cours ont été interrompus et son retour en France précipité. Pour valider sa troisième année d’études, elle rédige un mémoire sur les enjeux soulevés par les expériences de la non-mixité politique en France, sous la direction de Réjane Sénac, directrice de recherche CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po.

Quel était votre projet de formation en partant au Mexique ?

Pour ma troisième année à l’étranger, j’avais choisi de faire un échange universitaire avec la Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM), dans la Ville de Mexico. En tant que franco-brésilienne, il me tenait à cœur de profiter de cette année à l’étranger pour connaître un autre pays d’Amérique latine dans une perspective de comparaison avec le Brésil, mais aussi avec l’envie de découvrir une nouvelle langue et une autre culture. Le Mexique m’attirait notamment par la richesse de son histoire, par l’importance de l’influence des populations indigènes sur la culture nationale et par son organisation fédérale.

J’ai choisi la Universidad Nacional Autónoma de México parce qu’elle est à la fois une des rares universités publiques — et une des plus réputées — d’Amérique latine, mais aussi parce que son aspect tentaculaire m’intriguait : elle compte plus de 300 000 étudiantes et étudiants, répartis dans ses vingt facultés !

Je voulais aussi faire entrer l’Amérique latine dans mon parcours académique en tant que sujet d’étude ; et la UNAM était une des rares universités latino-américaines qui pouvait répondre à ce désir : elle met la réflexion sur l’identité et l’histoire latino-américaine au centre de ses enseignements — en tous cas dans les domaines que j’étudie : les sciences humaines et sociales — et son modèle académique n’est pas calqué sur les universités américaines et européennes. Parmi les enseignements proposés, nombreux proposaient un croisement entre la matière enseignée et l’Amérique latine, ou le Mexique, comme sujet d’étude ; ils ont constitué un double atout pour moi car cela m’a permis de suivre des cours d’anthropologie, d’histoire économique, ou de littérature, tout en orientant toutes mes connaissances vers ce continent.

Comment s’est passé votre retour en France pendant la crise sanitaire ?

Je suis rentrée en urgence vers le 22 mars, par un vol Mexico - Paris acheté la veille. Je n’avais déjà plus de cours car la UNAM avait fermé, le gouvernement mexicain n’annonçait aucune mesure de sécurité sanitaire, et ne testait pas les malades soupçonnés de contamination par le Covid-19, alors même que le système de santé et les infrastructures hospitalières du pays étaient peu préparées à faire face à l’épidémie. La perspective de rester à Mexico était donc peu rassurante... Après le discours présidentiel demandant à tous et toutes les expatriées désirant rentrer de prendre leurs mesures dans les plus brefs délais et annonçant la fermeture des frontières de l’espace Schengen, je me suis dit que je ferais mieux de prendre mes dispositions pour rentrer en France. Mon semestre à la UNAM a finalement été annulé car nous n’avions pas de cours en ligne. Une semaine ou deux après en avoir informé Sciences Po, les modalités de validation du semestre pour les élèves dans mon cas — rapatriés à cause de la crise sanitaire — ont été annoncées : nous avions deux mois pour rendre un mémoire dont nous étions libres de choisir le sujet.

Vous avez choisi de travailler sur les enjeux soulevés par les expériences de la non-mixité politique en France. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai choisi ce sujet parce que mon expérience du militantisme, de la non-mixité politique et de la violence de genre à Mexico m’ont conduite à réfléchir à la question du militantisme féministe, et aux formes qu’il peut et doit prendre : au Mexique, la violence de genre est telle que l’opposition entre femmes et hommes est claire, beaucoup plus qu'en France. Ces deux catégories sont plus ouvertement en conflit : en manifestation, en blocus ou en assemblée féministe, il n’y a jamais d’hommes ; et les femmes n'admettent pas l’idée selon laquelle des hommes pourraient être féministes. J’ai vu et entendu des slogans, dans des mouvements féministes, tels que "¡Fuera hombres!" ["Les hommes, allez-vous-en ! "] ou "¿Es hombre? Es macho" ["Tu es un homme ? Tu es un machiste". J’ai compris que l’objectif n’était pas de stigmatiser tous les hommes, ou de les dénoncer comme coupables, mais de dire : un homme, parce qu’il est un homme et qu’il est né dans un système patriarcal, et au-delà de ses convictions ou actions individuelles, appartient à la catégorie des dominants, bénéficie de cette position, et de ce fait, sa participation à la lutte émancipatrice des femmes peut poser problème, et il est nécessaire que dans certains contextes, il n'y soit pas invité.

J’ai aussi compris, aux côtés de femmes latino-américaines, que j’appartenais moi aussi à des catégories dominantes, par ma blancheur, par mon niveau d’études privilégié, par ma classe sociale : ce constat m'a amenée à réfléchir à la multiplicité et à l'imbrication des rapports sociaux de domination.

C'est donc mon expérience de la non-mixité au Mexique qui m’a donné envie de choisir cette pratique comme sujet d’étude, pour en saisir les enjeux théoriques. J’ai découvert des autrices comme Christine Delphy et Nancy Fraser, qui théorisent ce que j’avais ressenti, et aussi ce à quoi je n’aurais jamais pensé. Dans mon mémoire, j’aborde la pratique de non-mixité politique en France comme un ensemble d'expériences révélatrices des enjeux du féminisme. J’y explique comment les controverses et les enjeux liés à cette pratique permettent de mettre en évidence la mutation des problématiques liées à la tentative de dépassement des rapports de domination par le féminisme : la nécessité d'avoir une approche intersectionnelle de ces rapports sociaux, la question de l'universalisme républicain français comme une limite pour penser l'émancipation des catégories opprimées, et la réflexion autour d'une re-politisation de l'appartenance à ces catégories, qui consiste à penser le passage des personnes opprimées de victimes de cette oppression à actrices de leur émancipation.

Quels sont vos projets pour la suite de votre parcours universitaire ?

L'année prochaine, j'intègre le Master Politiques publiques de l’École d’affaires publiques de Sciences Po, avec la spécialité affaires culturelles, en anglais : "Cultural management and politics". Dans ce cursus, je suivrai certainement des cours de science politique ou de sociologie du genre, entre deux cours d'économie ou de gestion ! À côté de mon parcours académique, je voudrais avoir un engagement féministe plus affirmé, notamment au sein du collectif radical Garçes, à Sciences Po.

Et si mon emploi du temps me le permet, je m'engagerai comme bénévole à l'ADSF [Agir pour le Développement et la Santé des Femmes], qui lutte pour la dignité et l'accès au soin des femmes les plus précaires. J'ai aussi envie de participer, de façon ponctuelle, aux actions du collectif Collage Féminicide Paris, qui impose la réalité des violences de genre à la vue de tous, sur les murs de notre ville. Ces trois collectifs et associations sont organisés, la plupart du temps, en non-mixité politique, ce qui me tient à cœur, après la réflexion que j'ai menée sur ce mode d'organisation.

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S’engager contre les violences faites aux femmes

Clotilde, étudiante en Master à l’École d’affaires publiques de Sciences Po, présente son stage de césure
  • © Sciences Po© Sciences Po

Clotilde est étudiante en Master politiques publiques à l’École d’affaires publiques de Sciences Po. Pendant son année de césure, elle effectue un stage à la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains (MIPROF), placée sous l’autorité de la ministre en charge des droits des femmes. Elle nous présente ses missions et son parcours.

Pourquoi avez-vous choisi d'intégrer le Master politiques publiques de Sciences Po ?

J’ai choisi de suivre le Master politiques publiques, et plus précisément la spécialité Administration publique, parce que j’avais pour objectif de passer les concours de la fonction publique. Plus largement, c’est un master qui offre une formation complète en droit et en économie qui m’a apporté beaucoup de connaissances qui m’ont servi pendant mon année de césure.

Pendant ma première année de Master, j’avais aussi rejoint le Certificat Égalité femmes-hommes et politiques publiques car c’est un sujet auquel je suis très attachée. J’avais passé ma troisième année dans une université aux États-Unis où les études de genre sont très développées; et j’en avais donc une connaissance très théorique. Cette formation était l’occasion d’appliquer cette théorie à mes enseignements de Master. Il me semblait aussi important, pour poursuivre dans la fonction publique, d’avoir conscience des biais de genre et des inégalités fondamentales qui persistent. C’est important de pouvoir évaluer les politiques publiques sous cet angle.

Quelles sont vos missions au sein de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains ?

La MIPROF a trois missions principales : la coordination de la politique de lutte contre la traite des êtres humains, la création d’outils de formation des professionnels sur les violences faites aux femmes et un rôle d’observatoire national des violences faites aux femmes. Bien qu’elle dépende du Secrétariat d’État à l’égalité chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, c’est une mission interministérielle : l’équipe travaille donc en permanence avec d’autres ministères, celui de l’Intérieur, de la Justice, de l’Éducation ou encore de la Santé. Mon rôle est d’assister la secrétaire générale de la MIPROF dans son travail quotidien, qui est aussi varié que les missions qui lui sont confiées.

Avant le confinement, je travaillais surtout sur la traite des êtres humains (proxénétisme mais aussi travail forcé, criminalité forcée, etc.). La MIPROF a engagé une réflexion sur la possibilité de mettre en place un mécanisme national de référence. C’est un dispositif qui est déjà mis en œuvre dans certains pays européens pour garantir le respect des droits fondamentaux des victimes de traite en coordonnant l’action des personnes chargés de leur identification et de leur accompagnement. C’est un sujet intéressant parce qu’on touche à plusieurs secteurs de politique publique : la justice, le travail, le social, le droit d’asile, etc.

Sur la partie violences faites aux femmes, mes missions étaient variées et dépendaient des interventions prévues ou des besoins de l’équipe. On a par exemple fait un gros travail de mise à jour pour intégrer dans les outils de formation la loi du 28 décembre 2019 contre les violences au sein de la famille.

J’ai aussi d’autres missions plus ponctuelles, pour préparer les auditions, discours ou interventions de la Secrétaire générale. Ce qui est passionnant à la MIPROF, c’est que même si chacune a ses opinions personnelles - parce que les sujets abordés sont forcément politiques - nous partageons toutes les mêmes convictions.

Le confinement a-t-il eu une incidence sur votre travail ?

Comme beaucoup, nous sommes toutes passées au télétravail. Il n’y a pas vraiment eu d’interruption de l’activité parce que la plupart de nos actions peuvent être faites à distance et que les projets en cours n’avaient pas lieu d’être interrompus. En revanche, en tant que stagiaire, on perd les déplacements pour des auditions ou des interventions à l’extérieur qui permettaient de rencontrer d’autres acteurs du milieu institutionnel.

Par contre, mes missions ont complètement changé puisque je participe désormais à la rédaction d’un rapport sur les violences conjugales pendant le confinement. Les violences conjugales sont devenues une priorité politique, du fait de la cohabitation forcée dans les familles entre les auteurs de violences et leurs victimes. Les femmes se sont retrouvées encore plus isolées, alors que les risques de violence étaient plus grands. Des dispositifs nouveaux ont été instaurés, avec plus ou moins succès : je pense au signalement dans les pharmacies, à la possibilité d’alerter par SMS ou encore à la ligne d’écoute pour les hommes violents.

La secrétaire générale de la MIPROF a donc été chargée de réaliser un rapport d’évaluation de la politique publique mise en place pour lutter contre les violences conjugales : il s’agit de quantifier l’augmentation ou l’aggravation des violences et d’évaluer leur prise en charge. C’était un sujet déjà bien étudié, depuis le Grenelle l’année dernière, mais le confinement été l’occasion de renforcer certaines idées : le fait que la protection des victimes ne dépend pas du dépôt de plainte, que l’auteur de violence doit être celui qui quitte le domicile, etc.

Quels sont vos projets pour la suite ?

J’espère continuer à travailler pour l’égalité femmes-hommes ! C’est de toute façon un sujet très transversal, ce que j’ai pu constater dans les stages que j’ai faits. Et on le voit encore aujourd’hui : c’est un sujet toujours extrêmement d’actualité ; il reste beaucoup à faire, en particulier pour la sensibilisation et la prévention sur le sujet des violences faites aux femmes. Je vais commencer la préparation aux concours administratifs l’année prochaine et je compte intégrer la fonction publique par la suite pour continuer sur cette voie.

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Quel droit à l’eau pour les femmes migrantes à Paris ?

Trois étudiantes présentent leurs recherches sur l'accès à l'eau et à l'assainissement
  • © Daniel Stockman / Flickr CC BY-SA 2.0© Daniel Stockman / Flickr CC BY-SA 2.0

Chaque année, l'École de droit de Sciences Po propose des “Cliniques” : des programmes pédagogiques situés à mi-chemin entre théorie et pratique, articulés autour d’une mission d’intérêt public. Pendant neuf mois, Eline, Ivana et Juliette, étudiantes en première année de Master, ont étudié le sujet de l'accès à l'eau potable des populations migrantes, notamment des femmes migrantes, afin d’approfondir l’expertise du collectif Coalition Eau. Elles racontent.

Pourquoi avez-vous choisi de participer à la Clinique de l'École de droit de Sciences Po ?

Ivana : Je suis étudiante dans le Master Human Rights and Humanitarian Action de l’École des affaires internationales de Sciences Po : poursuivre des études en droits humains peut parfois être trop théorique; c’est là que le modèle de la Clinique devient très intéressant : le programme Human Rights, Economic Development and Globalisation, propose une approche transversale et assez pratique de ce que signifie être un défenseur des droits humains dans la “vraie vie”. On mélange des études de cas avec des jeux de rôles, et tout au long de l’année on travaille sur un projet de recherche avec une organisation partenaire.

Avec Eline et Juliette, nous avons travaillé avec le collectif Coalition Eau. Au début de l’année, ça a été un peu une surprise puisqu’aucune de nous trois n’avait postulé pour ce projet sur l’accès à l’eau et à l’assainissement — il nous a été attribué par nos professeurs. Mais aujourd’hui j’aurais du mal à nous imaginer dans un autre projet de Clinique ! C’est un sujet qui nous tient vraiment à coeur. En France, l’accès à l’eau n’est pas considéré comme un droit humain. Certes, il existe un cadre légal autour de l’accès à l’eau, mais il se concentre sur la qualité de celle-ci et non pas sur la garantie d’un accès universel. Ce projet nous a aussi permis de mettre en avant le fait que les problématiques d’accès à l’eau et à l’assainissement ne sont pas exclusives aux pays en développement.

Pouvez-vous nous décrire les principaux enjeux liés au droit à l'eau pour les femmes migrantes en France aujourd'hui ?

Eline : En France, 1,4 millions de personnes sont déconnectées du réseau d’eau potable : elles doivent utiliser les services basiques proposés par l’État, comme les fontaines, les toilettes et les douches publiques. On compte environ 250 000 personnes sans-abri, dont 20% à 40% de femmes. Invisibles et invisibilisées, ces femmes sont pourtant celles qui souffrent le plus de cette déconnexion. En tant que femmes, elles sont confrontées à des difficultés spécifiques, comme la gestion de leurs menstruations et le contact avec des toilettes non-conformes aux normes d’hygiène. Non seulement ces femmes sont plus exposées aux risques d’infections urinaires et vaginales et de maladies dermatologiques que les hommes en raison du faible accès à l’eau et à l’assainissement, mais la plupart d’entre elles se sentent en insécurité et utilisent ces services avec la crainte d’être agressées. Ces exemples montrent que la mise en place d’installations unisexes et mixtes ne garantit pas une égalité d’accès.

Ivana : Lorsque l’on étudie le droit à l’accès à l’eau, on distingue l’eau destinée à la consommation humaine — c’est à dire l’eau potable —, et l’eau utilisée pour se laver, qui correspond à l’assainissement. Nous avons travaillé sur ces deux aspects, et il apparaît que le droit à l’assainissement est le plus problématique : comme l’a dit Eline, la peur de subir des agressions désincite certaines femmes à utiliser les services sanitaires de la ville de Paris qui sont mixtes; de plus, dans tout la ville, seulement neuf toilettes publiques possèdent une table à langer. Les besoins spécifiques des femmes ne sont pas assez pris en compte dans l’offre de services sanitaires : seules 1,5% des infrastructures existantes prennent en compte ces spécificités et les incluent dans leur offre de services.

Quelles recommandations avez-vous formulées suite à votre analyse ? Existe-t-il des solutions ?

Juliette : Au regard de la situation dont nous avons été témoins, nous avons formulé des recommandations au plus près des besoins et à plus ou moins long terme. Premièrement, de manière transversale et systématique, nous recommandons la participation des femmes concernées aux processus de décision. C’est une nécessité à la fois d’un point de vue pratique — car elles sont les mieux placées pour connaître leur réalité — mais aussi car le public concerné par une situation est le plus légitime pour intervenir dans des décisions le concernant.
Une autre recommandation primordiale, à plus long terme, est la reconnaissance formelle par la France du droit humain à l’eau et à l’assainissement. Ce droit a été reconnu comme tel par les Nations Unies il y a maintenant dix ans et la France doit en faire de même.

De manière plus immédiate, nous recommandons l’installation de davantage de points d’eau, de douches, de sanitaires et de lieux d’accueil spécifiquement dédiées aux femmes; le groupe des femmes n’étant pas un groupe homogène, une constante et nécessaire attention devra être portée à la prise en compte des besoins relatifs à chaque situation : le statut migratoire, la langue parlée, les enfants, l’ancienneté dans la rue, les violences subies, etc.

Enfin, nous recommandons ardemment de relancer le programme de l’INSEE d’enquête et de production de données sur la population sans abri; les dernières données officielles remontent à 2012. Or, la collecte régulière et détaillée de statistiques est indispensable au respect des droits humains : il n’est pas possible de les mettre en oeuvre si les personnes laissées pour compte sont invisibles.

Donc en définitive : oui les solutions existent, et la ville de Paris reste un bon exemple en la matière. Néanmoins, tant que ces problématiques ne gagneront pas en visibilité, tant que les victimes ne seront pas écoutées, tant que l’accès à l’eau ne sera pas universel dans son application, la situation n’évoluera pas.

Comment la crise liée au Coronavirus Covid-19 impacte-t-elle l'accès à l'eau des personnes migrantes ?

Eline : La crise du Coronavirus Covid-19 a montré qu’il était plus que jamais crucial que les principes fondamentaux des droits humains soient respectés. Lorsque l’on dit que "se laver les mains peut sauver des vies" mais que des centaines de personnes — et notamment des femmes — migrantes et sans abri n’ont pas accès ni à l’eau potable, ni à du savon, cela met en lumière les profondes inégalités qui traversent notre société.
Nous savons que beaucoup de migrantes vivent dans des campements de fortune autour de Paris, où il est impossible de mettre en place la distanciation sociale et le confinement. Les femmes migrantes sont aussi davantage mal logées, dans des petits espaces collectifs où les installations sanitaires sont partagées entre les habitants, augmentant considérablement le risque de contracter le virus. De plus, les femmes migrantes occupant habituellement des emplois informels — comme la garde d’enfants, la vente de nourriture dans la rue ou du ménage — elles ont perdu une source de revenu.

Un autre point important est soulevé dans notre recherche : le fait que les femmes sans abri ont souvent d’importants problèmes de santé, qui sont parfois causés par un manque d’accès à l’eau et à l’assainissement; et l’on sait que le Coronavirus est très dangereux pour ces personnes….

En d’autres termes : la crise du Coronavirus fait non seulement courir un risque plus important aux personnes dont les droits fondamentaux ne sont pas respectés — c’est notamment le cas des femmes migrantes et de leur droit à l’accès à l’eau — mais amplifie aussi les problématiques préexistantes. C’est pour cette raison que nous appelons le gouvernement français à reconnaître ces droits humains fondamentaux pour toutes et tous et à garantir à toutes les femmes, quelles que soient leurs conditions de logement ou leurs parcours migratoires, un accès à l’eau potable et à l’assainissement.

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Appel à projets : Évaluation interdisciplinaire des politiques du genre

  • © Shutterstock© Shutterstock

Le Laboratoire  interdisciplinaire  d’évaluation  des  politiques  publiques (LIEPP) de Sciences Po lance  au printemps 2020 un appel à projets. Cet appel, en partenariat avec le programme PRESAGE et la Cité  du Genre, vise à promouvoir le développement et la valorisation de travaux académiques interdisciplinaires d’évaluation des politiques publiques portant :

  • Soit sur la conception, la mise en œuvre et les effets des politiques visant explicitement la question du genre (politiques publiques d’égalité femmes/hommes, politiques d'égalité salariale et politiques d’articulation vie familiale - vie  professionnelle, politiques de promotion des droits des femmes et des filles, politiques relatives à l’identité de genre et aux  questions  LGBTQI+).
  • Soit sur les effets, en termes de genre, de politiques publiques visant d’autres enjeux relevant  des  thématiques  de recherche du LIEPP : politiques sociales et fiscales, politiques migratoires, politiques relatives à la santé ou au handicap, politiques éducatives, politiques environnementales, évaluation de la démocratie.
  • Les projets centrés sur la mesure et l’analyse de l’expérience des inégalités de genre (sans être initialement  focalisés sur une politique publique particulière) pourront relever du périmètre de l’appel à projet, mais devront  pour cela faire explicitement le lien avec l’action publique, en identifiant les implications de la recherche pour l’analyse des politiques du genre.

Lesp olitiques étudiées peuvent concerner tous niveaux de gouvernement, de l'échelle supranationale à l'échelle municipale en passant par les politiques nationales (quels que soient les pays concernés), et être portées par des acteurs aussi bien publics que privés (associations, entreprises). Les approches comparatives sont les bienvenues. Les projets peuvent être soumis en français ou en anglais.

Lire l'appel à projets (PDF, 211 Ko).

Les personnes intéressées par cet appel à projets sont invitées à contacter dès à présent (et si possible avant le 10 juillet 2020) l'équipe du LIEPP pour faire part de leur souhait de déposer un projet, en envoyant un court message avec pour objet [Appel à projets genre] à andreana.khristova@sciencespo.fr et anne.revillard@sciencespo.fr.

Les projets sont à soumettre pour le 20 septembre 2020 au plus tard, par le biais du formulaire de candidature en ligne.

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L’égalité des sexes est-elle possible au XXIe siècle ?

Lire le magazine de la recherche à Sciences Po
  • Women's March en 2017 Women's March en 2017

L'égalité des sexes est-elle à portée de mains dans ce siècle d’incertitudes ? Cogito, le magazine de la recherche à Sciences Po, pose cette question avec les contributions de neuf chercheuses et chercheur de la faculté de Sciences Po.

Ce dixième numéro de Cogito reflète une partie des travaux réalisés à Sciences Po pour comprendre la recomposition des inégalités et relever le défi de l’égalité. Celle-ci se construit sur deux dimensions : celle de la liberté individuelle et celle du fonctionnement des sociétés, car la structure sociale produit des assignations et des normes qui freinent les possibilités d’émancipation des femmes. Pour faire du XXIe siècle, le siècle de l’égalité des sexes un long chemin reste donc à parcourir tant les racines sont profondes.

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Cogito, le magazine de la recherche à Sciences Po

Certification avancée en études de genre : les candidatures 2019-2020 sont ouvertes !

  • ©Shutterstock Mascha Tace (1409900939) & KeanuReeves (1479356258)©Shutterstock Mascha Tace (1409900939) & KeanuReeves (1479356258)

Délivrée par le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po, la Certification avancée en études de genre permet aux diplômées et diplômés de Sciences Po attestant de solides connaissances en études de genre de les valoriser dans le monde professionnel.

Les étudiantes et étudiants en deuxième année de Master souhaitant candidater à la Certification avancée en études de genre doivent envoyer leur dossier de candidature à presage@sciencespo.fr avant le 17 mai 2020.

Ce dossier doit comporter les pièces suivantes :

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La Certification avancée en études de genre

À la rencontre d’activistes féministes

Cinq étudiantes à Dakar et à Abidjan pour leur projet collectif.
  • Inaïssa, Carolin, et Chloé avec Dr Aminata Kane à Abidjan ©Sciences PoInaïssa, Carolin, et Chloé avec Dr Aminata Kane à Abidjan ©Sciences Po
  • Hannah et Sofietou avec Dr. Selly Ba à Dakar ©Sciences PoHannah et Sofietou avec Dr. Selly Ba à Dakar ©Sciences Po
  • Fatou Bintou Thiam, fondatrice de Santé Mobile, à Dakar ©Sciences PoFatou Bintou Thiam, fondatrice de Santé Mobile, à Dakar ©Sciences Po
  • Carinne Assamoi a créé des Clubs Genre dans 40 lycées d'Abidjan ©Sciences PoCarinne Assamoi a créé des Clubs Genre dans 40 lycées d'Abidjan ©Sciences Po
  • Entretien avc Marieme Soda Ndiaye, la plus jeune députée du Sénégal ©Sciences PoEntretien avc Marieme Soda Ndiaye, la plus jeune députée du Sénégal ©Sciences Po

Pendant l’année universitaire 2019-2020, cinq étudiantes de Master 1 réalisent un projet de recherche-action pour l’ONG Équilibres et Populations. Carolin, Chloé, Hannah, Inaïssa et Sofietou sont chargées de rédiger un rapport sur les actions collectives portées par des jeunes activistes féministes en Afrique de l’Ouest francophone. En janvier, elles sont allées interroger ces activistes sur place : Carolin, Chloé et Inaïssa se sont rendues à Abidjan, en Côte d’Ivoire et Hannah et Sofietou à Dakar, au Sénégal. Elles racontent.

Pourquoi était-il important d'aller sur-place ?

Inaïssa : Je pense c'était l'occasion pour nous de découvrir le pays au-delà des recherches à distance. Et même si malheureusement nous n'avons pas pu sortir de la capitale, cela nous a permis de vraiment saisir le sens des activités des jeunes activistes et les difficultés auxquelles elles sont confrontées, d’aller plus en profondeur.

Carolin : En effet, même si les entretiens dématérialisés étaient un bon début pour commencer à comprendre les dynamiques en jeu sur-place — ils nous ont notamment aidées à inclure les bonnes questions dans notre questionnaire qualitatif — je pense aussi qu’il était essentiel de se rendre sur-place pour mieux comprendre le contexte du pays : cela nous a permis, par exemple, d’observer les différences à Abidjan-même, entre quartiers pauvres et quartiers aisés.

Chloé : Oui, car même si la plupart des activistes interrogés venaient d’un milieu social qui leur permettait d’avoir un téléphone ou une connexion internet, sur place nous avons aussi pu rencontrer des femmes du marché d’Adjamé — le plus grand marché de la Côte d’Ivoire — et assister, et même parfois participer, aux actions des activistes. Par exemple, nous avons fait du bénévolat au Centre ICI on lit, ensuite on JOUE.

Sofietou : Je suis d’accord. Sur le terrain, on pouvait entretenir un contact plus humain avec les personnes, s’adapter à leur langage corporel, établir un lien de confiance. Les choses allaient plus vite.

Hannah : Une fois sur place au Sénégal nous avons reçu beaucoup de contacts et de recommandations : nos premiers interlocuteurs nous ont beaucoup aidées à identifier d’autres participants. Je pense qu’un contact personnel est très important. Il est très difficile d’avoir confiance via mail ou via Skype.

Pouvez-vous nous parler des personnes que vous avez rencontrées ?

Hannah : Au Sénégal nous avons essayé de recueillir un maximum de témoignages de personnes qui se définissent comme féministes ou qui travaillent pour la promotion des droits des femmes sans forcément se proclamer féministes. Dans nos conversations beaucoup de personnes nous ont parlé de la nécessité d’un dialogue intergénérationnel entre les féministes. Nous avons donc écouté toutes les générations afin de comprendre l’histoire et les développements du féminisme.

Sofietou : Et en discutant avec les activistes, nous avons compris que l’utilisation du mot féministe pouvait être délicate pour certains. Nous nous sommes donc très vite adaptées au contexte du pays, en adoptant leur vocabulaire en les qualifiant de militants ou d’advocates. Quant aux domaines d’actions, nous avons eu la chance de rencontrer un large éventail de revendications : éducation, art, santé sexuelle et reproductive, mutilations génitales, représentation des femmes en politique et dans les métiers juridiques,...

Chloé : De notre côté, dès le début nous avions choisi une définition assez large de "jeune féministe". Dans un premier temps, en octobre-novembre, nous avons cherché — particulièrement sur internet, à travers des articles, des retransmissions d’émissions et sur les réseaux sociaux — des personnes agissant sur des sujets concernant les femmes, les inégalités femmes-hommes, la sexualité. Ensuite, nous avons trouvé des personnes via le bouche à oreille.

Carolin : En Côte d'Ivoire, la majorité des personnes rencontrées avaient, à quelques exceptions près, entre 25 et 35 ans. Nous n’avons pas imposé de limite d’âge ce qui nous a permis de rencontrer des personnes plus âgées qui pouvaient - grâce à leur expérience - nous expliquer comment la situation des femmes et le combat féministe ou égalitaire ont évolué au fil du temps.

Inaïssa : Par ailleurs, nous avons aussi bien rencontré des personnes qui travaillent avec ou dans des associations, que des personnes travaillant seules. Toutes portaient des revendications diverses qui se rejoignaient dans leur volonté d'améliorer les conditions des femmes ivoiriennes. L’accent a été mis plusieurs fois sur la lutte contre les violences basées sur le genre — comme l’excision ou le mariage forcé — et sur l’idée d'autonomisation de la femme.

Carolin : Nous avons conscience que les données récoltées ne sont pas représentatives car notre échantillon est trop petit et les enquêtées trop “similaires” : nous prendrons en compte, par exemple, le fait que nous avons rencontré plus de personnes chrétiennes que de personnes musulmanes, et plutôt des personnes éduquées. Néanmoins, l'étude est très importante pour comprendre les dynamiques en jeu sur place.

Quelle est la rencontre qui vous a le plus marquée ?

Chloé : Toutes les femmes et les hommes que nous avons rencontrés m’ont touchée. Je me souviens particulièrement de notre première rencontre avec Dr. Aminata Kane à Abidjan. Mère de huit enfants, super diplômée et encore étudiante, elle prend le temps, en plus de sa vie familiale et de son travail, d’organiser des séances chez elle, dans une bibliothèque de quartier qu’elle a fondé, appelée Ici on LIT, Ensuite on JOUE. Pour elle, la connaissance est un pouvoir, et elle veut donner du pouvoir aux jeunes filles à travers l’éducation et la lecture. Sa bibliothèque accueille des filles et des garçons, mais elle pousse les jeunes filles à s’exprimer davantage. Elle aide également à titre personnel les nounous des enfants à, elles-aussi, lire, s’instruire et prendre des cours pour s’émanciper.

Sofietou : Si j’ai pu apprendre de toutes les personnes qu’on a pu rencontrer à Dakar, la personne qui m’a le plus marquée est Mme Dior Fall Sow. Je voue depuis mon enfance une certaine admiration pour les personnes plus âgées et les enseignements qu’elles peuvent transmettre. Mais Mme Dior Fall Sow, de par son parcours exceptionnel — elle a été la première femme nommée procureure de la République et est l’une des membres fondatrices de l’Association des femmes juristes du Sénégal — a pu, au-delà de ses récits incroyables sur le Sénégal, nous décrire la vie d’une femme à une époque rongée par le patriarcat et nous donner des conseils sur la vie en général. Un entretien au départ très formel s’est transformé petit à petit en quelque chose d’informel et de plus touchant.

Carolin : De mon côté j'ai été très marquée par la rencontre avec Christine Logbo-Kossi. Elle est directrice exécutive du groupement professionnel des miniers de Côte d'Ivoire, la Chambre des mines. C’est la première femme à diriger cette organisation. Elle se considère comme une activiste pour des questions d’inclusion car elle se bat dans un secteur majoritairement masculin pour améliorer les droits et les conditions de vie des femmes. Elle dit de façon très claire et franche ce qu'elle pense. C’est son discours sur la façon dont il faudrait faire avancer l’inclusion et l’égalité des droits qui m’a le plus marquée : selon elle il faudrait arrêter victimiser les femmes, car cela ne fait que renforcer les structures existantes. D’après-elle, il faut changer les discours, souligner l’existence de femmes fortes et montrer les choses qu’elles parviennent à accomplir, leur success stories.

Hannah : Pour moi, je dois dire que c’est vraiment la diversité des rencontres qui m’a marquée. À Dakar nous avons eu la chance de nous entretenir avec beaucoup de jeunes féministes qui sont très engagés sur les questions de féminisme et de droits de femmes. C’est la diversité dans l’articulation du féminisme m’a le plus marquée : de voir comment les gens vivent le féminisme à travers des projets dans différents domaines. Par exemple, nous avons rencontré Hyacinthe Coly, un jeune homme qui préside le Réseau des Jeunes pour la Promotion de l'Abandon des Mutilations Génitales Féminines et de l’Excision. Son réseau aborde des questions très difficiles avec des moyens financiers très limités, mais il ne cesse de s’engager pour la protection des filles et des femmes au Sénégal.

Inaïssa : La rencontre qui m'a le plus marquée est celle avec Carelle Laetitia Goli, conseillère politique pour la Fondation Friedrich Ebert. Après avoir réalisé un entretien à distance avec elle, nous avons pu la rencontrer sur place. Elle nous a présenté les actions de la fondation en matière de féminisme, notamment une formation sur le leadership que quelques-unes des féministes rencontrées ont suivi. Elle a également parlé de ses activités personnelles de sensibilisation, de dénonciation, et de soutien aux femmes. Carelle Laetitia Goli est par ailleurs membre du réseau de l’Alliance des Femmes Engagées pour le Changement (ALFEC) mise en place par la Fondation Friedrich Ebert. Elle montre une grande volonté dans ses actions, et je pense qu’elle a beaucoup à apporter en matière de réflexions sur les féminismes en Côte d’Ivoire, sur le contexte social et politique et la question de la participation des femmes en politique.

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Liberté, Égalité, Sororité

Cinq étudiantes organisent des tables rondes sur l’évolution des luttes féministes depuis les années 70 à la Cité Audacieuse.
  • Éléonore, Marie, Prune, Léa et Leeloo ont préparé un cycle de tables rondes Éléonore, Marie, Prune, Léa et Leeloo ont préparé un cycle de tables rondes

Léa, Leeloo, Eléonore, Marie et Prune sont étudiantes en Master 1 à Sciences Po. Pendant six mois, elles ont préparé un cycle de tables rondes à la Cité Audacieuse, lieu dédié aux droits des femmes à Paris, piloté par la Fondation des femmes. Elles nous racontent le déroulement de ce projet collectif.

En quoi consiste votre projet ?

Leeloo : Notre projet "Liberté, égalité, sororité - Un demi-siècle de féminisme" célèbre les 50 ans du Mouvement de Libération des Femmes (MLF) — on travaille d’ailleurs avec deux anciennes militantes du MLF, Martine Storti et Françoise Picq. Notre objectif, c’est d’organiser un cycle de tables rondes sur des sujets en lien avec les luttes féministes et leurs évolutions. On a donc choisi quatre sujets à traiter ensemble : la lutte pour les libérations sexuelles, le militantisme féministe, les violences faites aux femmes et l’écoféminisme.

Léa : Et chaque évènement est divisé en deux parties : une première partie qui se concentre sur les combats du MLF à partir des années 1970, et une seconde, qui cherche plutôt à faire le lien entre les enjeux féministes d’il y a 50 ans et ceux des années 2020. La prochaine journée d’évènements, le 21 mars 2020**, est intitulée “On ne naît pas militante féministe, on le devient” : on échangera sur les formes de militantisme à l’époque du MLF, puis sur le militantisme aujourd’hui. On essaie de toujours avoir cette double grille de lecture, entre passé et présent.

Éléonore : Et on s'occupe aussi de tout l’aspect organisationnel. La Fondation des Femmes soutient les évènements en nous donnant le lieu, mais c’est nous qui avons contacté les intervenantes : il y a toute une partie “gestion de projet”. Il a aussi fallu se mettre d’accord avec Martine Storti et Françoise Picq sur les personnes que l’on souhaitait inviter aux tables rondes : ça n’était pas toujours facile, car entre deux générations nous n’avions pas toujours les mêmes idées, mais on a réussi à se mettre d’accord.

Pourquoi avez vous eu envie de rejoindre ce projet collectif ?

Prune : Dans notre groupe, nous sommes toutes plus ou moins engagées — ou en tous cas touchées et intéressées — par les questions de féminisme. Donc ce projet nous permettait d’allier cet intérêt à une première expérience professionnelle. Personnellement, cela m'intéressait de voir comment on pouvait toucher aux questions de féminisme dans le monde professionnel et institutionnel.

Marie : Exactement ! C'est très bien résumé. De mon côté j’étais aussi attirée par le fait de travailler avec la Fondation des Femmes, pour voir ce côté institutionnel, mais aussi un petit peu militant, car c’est une fondation engagée.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant votre projet ? Qu’en avez-vous appris ?

Léa : On a parfois eu un petit peu de mal à se comprendre avec les militantes du MLF. J’ai l’impression que nos deux générations ont vraiment deux conceptions très différentes du féminisme et le dialogue est parfois compliqué.

Marie : Oui, c’est vrai. On a surtout pu percevoir ces frictions lors de notre premier événement, puisque chaque table-ronde laissait un long temps de discussion avec le public. Plusieurs anciennes militantes ont pris la parole et c’est vrai que leur point de vue était souvent en opposition avec celui des plus jeunes dans la salle. Mais on a appris beaucoup choses, aussi bien de ces débats, que de nos discussions avec Martine Storti et Françoise Picq.

Éléonore : Oui, c'est intéressant d'avoir le point de vue de ces femmes qui ont vraiment milité au sein du MLF. Elles nous ont beaucoup parlé de leur expérience personnelle de militantes il y a 50 ans et c’est très intéressant d’avoir la perspective de personnes “qui y étaient”.

Prune : Ce projet nous apprend beaucoup sur le contexte historique, l'histoire du MLF, comment il s'est construit. Et puis je pense que c’est intéressant aussi d’être dans un débat d’idées. Parce que toutes les cinq on a un peu la même idée du féminisme, on l’aborde comme un enjeu intersectionnel; et là on doit discuter avec des féministes universalistes. Cela nous permet de nous confronter à des personnes qui sont féministes, comme nous, mais qui ont une vision opposée à la nôtre sur une multitude de sujets. Je trouve que c’est très enrichissant finalement.

Leeloo : Oui, finalement les désaccords que nous avons pu rencontrer résident dans ces deux visions du féminisme, intersectionnel ou universaliste. L’avantage de se confronter à ces divergences en travaillant ensemble c’est que cela nous permet de mieux les comprendre, en apprenant comment ces deux visions se sont formées, et en quoi elles diffèrent dans leurs pratiques militantes, par exemple, ou dans leurs théories et leurs discours.

Êtes-vous fières du travail accompli ces derniers mois ?

Léa : Nous avons déjà organisé la première journée du cycle le 29 février 2020. Je pense que l’on peut être fières de l’organisation parce que l'on a tout fait — de déplier des chaises à nettoyer la salle — et la salle était remplie, il y avait beaucoup de monde.

Leeloo : Ce projet collectif nous a aussi permis de suivre la construction de la Cité Audacieuse, pilotée par la Fondation des Femmes : nous avons organisé nos réunions dans ces locaux depuis octobre, à l’époque où c’était encore une école primaire complètement en travaux. Et maintenant elle est entièrement rénovée et vient d’être inaugurée. Je trouve en tous cas que c’est très gratifiant pour nous de savoir que nos évènements auront été les premiers à être accueillis dans ce lieu dédié aux droits des femmes, et qui aura pour but de mettre en place d’autres événements féministes ouverts au public.

**Suites aux mesures de confinement annoncées par le gouvernement français, les tables rondes prévues au mois de mars ont été annulées.

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5 conférences à (ré)écouter

  • Françoise Héritier avec Hélène Périvier, en 2011 © Thomas Arrivé / Sciences PoFrançoise Héritier avec Hélène Périvier, en 2011 © Thomas Arrivé / Sciences Po

En 2020, le Programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) de Sciences Po célèbre ses 10 ans. Un cycle de conférences devait être organisé à cette occasion pendant le semestre de printemps. Dans le contexte de la crise sanitaire liée à l'épidémie du coronavirus COVID-19, plusieurs conférences ont été annulées. Elles seront reportées à l'année universitaire 2020-2021. 

En attendant, nous vous proposons de (ré)écouter cinq conférences retraçant le parcours du Programme PRESAGE depuis sa création en 2010. 

Nancy Fraser : Les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme

En 2010, Nancy Fraser, philosophe féministe et post-structuraliste, est venue à Sciences Po donner la première conférence du Programme de recherche et d'enseignement des savoirs sur le genre. Elle a présenté ses réflexions sur les perspectives du féminisme dans le cadre de la crise du capitalisme néolibéral. 

Écouter la conférence. 

Françoise Héritier : Aux origines de l'inégalité entre les sexes

En 2011, Françoise Héritier, anthropologue et ethnologue, était invitée à présenter l'ensemble de sa recherche et de sa pensée. Son constat est sans appel : il n'a pas existé et il n'existe pas de sociétés humaines fonctionnant sur la base de l'égalité entre les sexes. Au contraire, on relève en tous lieux, outre les traces visibles de l'infériorité de statut qui en résulte, la marque dans les esprits d'une "valence différentielle des sexes", laquelle non seulement dresse la liste des caractères (aptitudes supposées, comportements, émotions...) classées comme d'essence masculine ou féminine qu'elle oppose, mais de plus accorde la prééminence à ceux qu'elle classe comme masculins. 

Écouter la conférence.

Geneviève Fraisse : Les excès du genre 

En 2014, Geneviève Fraisse, philosophe de la pensée féministe, venait présenter son nouvel ouvrage : Les Excès du genre. Ce livre propose une perspective originale sur la polémique sexe/genre ainsi que sur la critique des stéréotypes et l'usage de la nudité en politique. Geneviève Fraisse observe ces débats violents de l'oeil critique d'une chercheuse qui a résolument privilégié la généalogie politique de l'émancipation des femmes et l'examen de la tradition philosophique, plutôt que la discussion sur l'identité et les identités. 

Écouter la conférence.

Découvrir la réédition de Les Excès du genre (Seuil, 2019).

Rachel Silvera : Un quart en moins 

Malgré les lois, discours et chartes, le salaire des femmes reste inférieur d'un quart à celui des hommes. En 2014, Rachel Silvera, économiste, publiait Un Quart en moins, un livre à jour de la jurisprudence la plus récente en matière de discrimination salariale, montrant qu'il est possible, avec de nouveaux moyens, d'en finir avec les inégalités salariales. 

Écouter la conférence.

Véronique Le Goaziou : Viol, que fait la justice ? 

L'an dernier, en 2019, Véronique Le Goaziou, sociologue, est venue présenter Viol, que fait la justice ?, son nouvel ouvrage publié au domaine genre des Presses de Sciences Po. Elle explique que malgré la sévérité des textes et l'unanaime réprobation sociétale, très peu d'affaires de viol sont portées devant l'institution judiciaire. La pupart sont classées, certaines sont requalifiées en simples agressions sexuelles. Face à ce traitement strictement pénal des violences sexuelles, qui privilégie la recherche de la faute et la sanction du coupable, Véronique Le Goaziou appelle à réfléchir au sens de la plainte et à regarder les expériences de justice restaurative.

Écouter la conférence.

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Résister aux normes de sexe

Rencontre avec la psychosociologue Francine M. Deutsch
  • Professor Francine M. Deutsch ©Mount Holyoke CollegeProfessor Francine M. Deutsch ©Mount Holyoke College

Francine M. Deutsch est psychosociologue, elle enseigne aux États-Unis au Mount Holyoke College et fait partie du Conseil scientifique du Programme PRESAGE. Dans ses travaux, elle s’intéresse aux questions de justice, notamment à la répartition des tâches domestiques et parentales entre femmes et hommes. Quels sont ses sujets de recherche ? Comment conçoit-elle les études de genre ? Elle répond.

Qu'est-ce QUE LA PSYCHOLOGIE SOCIALE ?

La psychologie sociale a pour but de comprendre comment l’environnement social affecte les comportements des gens. Les psychosociologues enquêtent sur des groupes plus petits que les sociologues, ils étudient généralement des individus et leurs changements d’attitudes. Mais même si je suis psychosociologue, mes recherches ne s’inscrivent pas entièrement dans cette discipline. Elles s’approchent plutôt de la sociologie.

Pourquoi a-t-on besoin de la psychologie sociale pour analyser les questions de genre ?

Je suis persuadée que l’on a besoin de la psychologie sociale dans les études de genre. Les psychosociologues étudient par exemple la façon dont les gens intériorisent des opinions sur le genre, et comment ces opinions influencent leurs comportements. Les psychosociologues, étudient les mêmes variables que les sociologues ; mais la psychologie sociale sera traditionnellement plus intéressé par les comportements des gens que par les institutions auxquelles ils appartiennent. C’est une approche légèrement différente. Mais, comme je l’ai dit, j’emploie les deux dans mes travaux.

Dans Undoing Gender (2007), vous proposez d’employer le terme "défaire le genre" pour parler des interactions sociales qui résistent aux stéréotypes. Les discours ont-ils changé ?

Il y a quelques années, je suis allée consulter la littérature scientifique pour voir combien de personnes avaient cité cet article. Et il y en avait beaucoup ! Le problème c’est que les gens ont toujours tendance à dire que “le genre persiste”, ce qui bien sûr est vrai, mais je pense que l’accent n’est pas suffisamment mis sur la façon dont nous pourrions résister aux normes de sexe.

Il existe quand même un certain nombre de très bons articles qui utilisent cette idée de “défaire le genre”. Il y en a un que j’aime tout particulièrement : c’est une étude menée par des chercheurs d’Harvard sur des hommes travaillant sur des plateformes pétrolières. Une entreprise pétrolière faisait face à un sérieux problème d’accidents du travail, elle a donc instauré des règles pour essayer de les limiter. Et en fait le problème résidait partiellement dans la façon dont les hommes exprimaient leur masculinité : en prenant des risques, en faisant des choses pour démontrer leur virilité. Donc en essayant d’atténuer ces comportements, l’entreprise a en fait défait le genre. Et en conséquence, les hommes ont changé leurs comportements et renoncé à une certaine conception de la masculinité. C’est très intéressant !

Donc, oui, je pense qu’un grand nombre de personnes s’est demandé comment défaire le genre, même si je dois dire que le discours dominant dans la littérature porte encore sur la persistance du genre.

Vous travaillez aussi sur les couples partageant les tâches domestiques et parentales de façon égale. Qui sont-ils ?

Mon livre, Halving it all. How Equally Shared Parenting Works a été publié en 1999, il y a 20 ans. Je suis sur le point de publier un autre livre: Creating Equality at Home dans lequel nous avons étudié 25 couples dans 22 pays à travers le monde.

Il est très difficile de répondre à la question "qui sont-ils ?" car nous ne disposons pas de données macroéconomiques sur ce sujet. Je ne peux même pas vous dire quelle proportion de la population américaine partage les tâches domestiques et parentales de façon égale car personne ne collecte ce type de donnée. Personne ne s’est jamais penché spécifiquement sur cette question à ce que je sache. Mais si vous me demandez "qui sont-ils ?" dans le sens "quels sont les éléments qui permettent à ces couples de partager également ?", alors je peux vous répondre que les situations de partage égal des tâches semblent résulter de divers facteurs...et tous impliquent de défaire le genre.

Tout d’abord, les hommes partageant également les tâches domestiques et parentales entretiennent une relation peu conventionnelle avec leur vie professionnelle: leur travail n’est pas central dans leur personnalité. Les femmes partageant également les tâches, quant-à elles, sont disposées à abandonner leurs idées reçues sur la maternité. Et lorsque leurs carrières professionnelles sont égales, cela ne veut pas forcément dire qu’ils ont pour ambition de "faire carrière" ; cela peut vouloir dire qu’ils font tous les deux des compromis et choisissent de se consacrer à leur famille.

Nous avons aussi observé un élément commun à tous les pays : les parents partageant également les tâches domestiques et parentales sont tous non conformistes, car le partage égal n’est la norme dominante dans aucun pays. En tant que chercheuse, vous devez poser la question de ce qui fait qu’une personne est capable de résister aux normes sociales. Et c’est là qu’intervient la psychologie sociale ! Dans la littérature scientifique, on trouve des choses sur ce qu’une personne doit avoir pour résister. Par exemple, les non conformistes doivent avoir confiance en eux, ils trouvent parfois un sous-groupe auquel s’identifier. Généralement, les personnes partageant également les tâches ne croient pas à ce que l’on appelle "l’essentialisme" : elles ne croient pas que les hommes et les femmes sont fondamentalement différents, cela aussi les aide à résister à la norme.

Ensuite, nous avons regardé leurs familles d’origine. C’était très intéressant. Si vous avez grandi dans une famille non traditionnelle, êtes vous davantage susceptible d’être traditionnel ? Certaines données montrent cela. Mais lorsque vous vous intéressez aux personnes partageant également les tâches domestiques et familiales, parfois elles avaient des parents très traditionnels, et ne voulaient pas reproduire cela, surtout les femmes ! Mais même les hommes : ils ne voulaient pas exercer leur paternité comme leurs pères. Un autre facteur à considérer est que parmi les hommes ayant grandi dans des familles très traditionnelles, certains avaient des mères qui attendaient d’eux la réalisation de tâches que l’on considère "féminines" : ils ont appris à cuisiner, ont pris soin d’enfants et étaient très proches de leurs mères. Donc voici différentes voies, en fonction des familles d’origine.

Et la dernière chose que j’ajouterais, c’est que ces couples partageant également les tâches domestiques et parentales mettent très fortement l’accent sur la famille. Pas seulement les femmes, mais aussi les maris. Ils sont prêts à faire des sacrifices afin de passer plus de temps avec leur famille, comme l’antimatérialisme: même si leurs salaires baissent, ils choisissent de se consacrer à leur famille.

Qu’est-ce qui est le plus important d’après vous dans les études de genre ?

Je pense qu’il est essentiel que les études de genre ne se contentent pas de documenter toutes les formes d'oppression. Il est important que la recherche se penche aussi sur comment on peut changer les choses. Si on s’évertue à documenter la façon dont les femmes sont mal traitées, ça donne finalement le sentiment qu’aucun changement n’est possible. Et je pense que les choses peuvent changer. On devrait se concentrer, en tant que féministes, sur la façon dont les choses peuvent s’améliorer. C’est là l’essentiel de mon message.

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"El violador eres tú"

Delphine Grouès décrypte la performance du collectif Las Tesis
  • Un groupe de femmes performe "Un violador en tu camino" ©Wotancito CC BY-SA 4.0Un groupe de femmes performe "Un violador en tu camino" ©Wotancito CC BY-SA 4.0

El violador eres tú : le violeur c'est toi. Depuis novembre 2019, la performance d’un collectif féministe chilien, Las Tesis, est reprise dans le monde entier. Ce poème chanté et dansé, intitulé “Un violador en tu camino” [Un violeur sur ton chemin] dénonce les violences faites aux femmes en retranscrivant des travaux de recherche, notamment ceux de l’anthropologue argentino-brésilienne Rita Laura Segato. Cette performance réalisée dans un contexte de forte contestation sociale au Chili a trouvé une résonnance internationale. Delphine Grouès, Directrice de l'Institut des Compétences et de l'Innovation de Sciences Po, docteure en études latino-américaines, décrypte ce mouvement.

Dans quel contexte cette performance a-t-elle vu le jour ?

Cette performance a vu le jour au Chili, en plein cœur d’une révolte sociale ; par les réseaux sociaux, elle s’est ensuite diffusée de manière massive à l’international. Le contexte actuel au Chili est celui d’un véritable soulèvement populaire, un soulèvement qui se fonde sur plusieurs combats, mais essentiellement par rapport à la demande de bénéficier de meilleurs régimes sociaux, de santé et de retraite, une éducation de meilleure qualité et accessible à toutes et tous, et également une nouvelle constitution, puisque la constitution actuelle au Chili a été héritée de l’ère Pinochet.

Ce collectif de jeunes femmes, Las Tesis, a été créé avant ces événements. Son objectif dès le départ était de traduire en expression artistique des écrits scientifiques sur les violences de genre. Donc la vidéo de cette interprétation de “Un violador en tu camino” [un violeur sur ton chemin] que l’on voit actuellement sur les réseaux sociaux c’est en fait un extrait de la deuxième création réalisée par le collectif. Leur idée était d’organiser cette manifestation artistique en novembre au moment de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, et finalement ça s’est greffé sur un contexte plus volcanique, celui du soulèvement contre les violences sociales.

Ce collectif s’appelle Las Tesis pour sa volonté de simplifier les thèses féministes. Pourquoi l’avoir fait au travers d’une performance artistique ?

Plus que de simplifier les thèses féministes, je pense que leur volonté est de les retranscrire sous une autre forme. De réussir à les transmettre à un public plus large, à un public qui n’aurait pas forcément lu ces écrits académiques. C’est de retraduire, à travers l’art - et notamment à travers la danse et la poésie, à travers un rythme musical, ce que décryptent les académiques par rapport aux violences faites aux femmes.

Comment expliquer la viralité de cette performance ?

Le collectif Las Tesis est né dans la ville de Valparaíso, qui est LA ville au Chili des arts de rue. On entre dans la ville et on le voit : les fresques recouvrent les murs, la ville accueille nombre de groupes poétiques, de chanteurs et d'artistes, qui font éclore leurs créations artistiques dans les rues. Cette ville vibre ; et la performance de Las Tesis a été créée au cœur de ce centre artistique du Chili. La volonté du collectif au départ était d’interpréter "Un violador en tu camino" dans des cercles restreints, comme des écoles ou des universités. Cette année, elles ont choisi de l’interpréter dans les rues de Valparaíso : c’est à ce moment-là que c’est devenu viral.

Plusieurs choses expliquent cette diffusion au Chili et à l’international. Au Chili, cette création artistique se greffait sur un contexte qui avait besoin de nouvelles formes d’expression de la révolte.

Ensuite, et ce qui est passionnant, c’est comment les autres pays s’en sont emparés. On pense d’abord à l’Amérique Latine et à l’Espagne évidemment, unies par la langue. Mais on a vu d’autres pays, et d’autres langues, se réapproprier à la fois la chorégraphie et le texte qui a été traduit et à chaque fois modelé un petit peu selon les problématiques des pays. On voit actuellement des pays contraints à une certaine censure également s’approprier ce texte et l’interpréter dans des espaces publics, quitte à risquer la prison, notamment en Turquie.

Donc c'est extrêmement intéressant de voir que c'est un petit collectif très ancré, en l’occurrence à Valparaíso, qui a créé un phénomène, surtout un mode de transmission, qui efface les frontières.

Cette performance a été reprise dans le monde entier. Est-elle pour autant universelle ?

On pourrait effectivement considérer cette performance comme universelle, du fait qu’il s’agit de l'universalité de l'art comme forme d'expression, comme forme de liberté qui permet à des personnes de prendre position avec divers instruments pour transmettre un message.

Ce qui est intéressant, c’est que ce mouvement là, ce texte, et même la chorégraphie, sont ancrés dans des références chiliennes. Pas tellement en tant que tradition, mais par rapport à la contingence, au contexte actuel : si on regarde le texte par exemple, rien que le titre “Un violador en tu camino” [un violeur sur ton chemin] : Las Tesis a détourné la phrase d’une campagne qui visait à soutenir la sympathie des Chiliennes et des Chiliens vis à vis des carabiniers, des carabiniers qui avaient été l’une des mains armées de Pinochet et qui se distinguent dans les manifestations comme réagissant de manière spécialement brutale. Ce slogan était “Un amigo en tu camino”, [“Un ami sur ton chemin”]. Elles l’ont transformé en “Un violeur sur ton chemin”, donc on note déjà l'identification des forces de police avec une forme de violence faite contre les femmes.

Un autre exemple serait l'une des dernières strophes qui reprend littéralement une strophe de l'hymne des carabiniers qui commence avec “dors tranquille, innocente enfant, sans te soucier du bandit” : elles ont transformé le sens de cet hymne pour dire, finalement, “ne dormez pas sur vos deux oreilles parce que le danger guette, il est là”.

Et lorsqu'elles accusent le système judiciaire, et plus encore le gouvernement, c'est également une accusation par rapport à un manque de justice probant à la suite d’affaires de viols. D’où le geste du doigt pointé, accusateur. Il faut se rappeler qu’au Chili il y a encore un énorme débat par rapport à l'avortement, au droit des femmes à choisir ; c'est toujours un sujet de très grand conflit dans la société.

Enfin, sur la chorégraphie, à certains moments les jeunes femmes s'accroupissent. Cela fait écho au fait que généralement lorsque des jeunes femmes sont arrêtées dans les manifestations, elles sont dénudées dans les commissariats et doivent s'accroupir, les mains sur la nuque, devant les policiers.

Quelles ont été les réactions au Chili ? Ce mouvement aura-t-il des réponses politiques ?

Pour le moment les réponses politiques ne sont pas encore là. Je pense que l’ampleur de la réaction générée par la performance de Las Tesis va venir enrichir le débat qui a lieu notamment par rapport au changement de constitution. Fin avril, un référendum sera organisé au Chili pour savoir si oui ou non les Chiliens veulent changer la constitution, et si oui, quel type d'assemblée constituante devra être formée. Non seulement les sujets comme les droits des femmes, des mapuches - qui étaient les natifs au Chili -, mais aussi leur représentation dans les assemblées vont être mis sur la table.

Le phénomène de Las Tesis a créé un élan et un sens du collectif : des centaines de femmes sont allées dans la rue suivre cette chorégraphie pour exprimer leur attachement à voir les droits des femmes mis avant dans la société. Au Chili cette danse a aussi été reprise par des personnes plus âgées pour rappeler les violences qui avaient été faites aux femmes par les forces de Pinochet au moment de la dictature : des femmes ont dansé à côté du stade national, le lieu où avaient été enfermés des prisonniers pendant les premiers mois de la dictature du Chili. La mémoire historique vient donc se greffer sur cette performance inédite.

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Les sciences sociales au prisme du genre

Rencontre avec les fondatrices du Programme PRESAGE, Françoise Milewski et Hélène Périvier
  • Hélène Périvier et Françoise Milewski en 2012 @Thomas Arrivé/Sciences PoHélène Périvier et Françoise Milewski en 2012 @Thomas Arrivé/Sciences Po

PRESAGE, le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po, a été créé en 2010. Destiné à promouvoir la recherche sur le genre, à développer l’offre de cours et à diffuser les savoirs sur ce champ, c’est l’un des plus anciens programmes transversal et pluridisciplinaire dédié au genre en France. Rencontre avec ses fondatrices, Hélène Périvier et Françoise Milewski, chercheuses à l'Observatoire français des conjonctures économiques.

Comment est né PRESAGE ?

Hélène Périvier : Le Programme PRESAGE est né de ma rencontre avec Françoise Milewski, nous étions toutes les deux économistes à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), un centre de recherche de Sciences Po, et nous avions un intérêt partagé pour la question des inégalités entre les femmes et les hommes, des discriminations, de l'égalité, et du concept de genre en général.

Françoise Milewski : En 2010 il y avait quelques personnes à Sciences Po qui travaillaient sur ces thématiques, mais ces travaux n’étaient pas visibles du grand public. C’est ainsi qu’est née l’envie de créer ce programme transversal incluant à la fois enseignements et recherche.

Hélène Périvier : L’objectif était de construire des ponts entre la recherche et le débat public. La recherche académique sur le sujet est en effet extrêmement riche - à la fois conceptuellement mais aussi en controverses -, mais semble peu irriguer le débat public. Ce qui nous semblait dommage car si on peut tous avoir un avis sur les questions d’égalité entre les femmes et les hommes, c’est en réalité un sujet éminemment complexe.

Comment les études de genre sont-elles conçues et enseignées à Sciences Po ?

Hélène Périvier : Souvent, on entend par études de genre un champ assez circonscrit de la recherche qui s'interroge sur les questions de l'identité sexuelle, des sexualités et des identités socialement construites. À Sciences Po, on entend par études de genre un champ plus large à savoir une étude et meilleure compréhension de la formation des inégalités de sexe mais aussi des discriminations de toutes sortes : fondées sur les questions de sexualité, d'apparence, de sexe, d'origine ethnique, etc. Il y a une approche extrêmement multiple et l’axe sciences sociales est en effet marqué : les cinq grandes disciplines de Sciences Po - l’histoire, la sociologie, la science politique, l’économie et le droit - sont mobilisées.

Françoise Milewski : Ce qui est très important pour nous au sein du Programme PRESAGE c'est l'approche transversale disciplinaire, qui est une posture de fond, pas seulement de forme. Le fait que les études de genre soient présentes dans l'ensemble des centres de recherche de Sciences Po renforce les échanges et le caractère scientifique des travaux qui sont produits.

Après 10 ans d’existence du programme, quel bilan faites-vous ?

Hélène Périvier : Nous sommes plutôt satisfaites. Nous avons toujours été extrêmement bien accueillies et nos collègues ont participé avec beaucoup d'enthousiasme à la réussite du projet. Je pourrais citer Bruno Perreau, qui est maintenant professeur au MIT ; Janine Mossuz-Lavau qui a été l’une des premières chercheuses de Sciences Po à travailler sur ces thématiques et puis, bien sûr, les membres du Comité de pilotage, Marta Dominguez Folgueras, Réjane Sénac, Elissa Mailänder et Marie Mercat-Bruns.

Nous avons aussi eu le soutien amical de la philosophe de la pensée féministe Geneviève Fraisse qui n’a enseigné qu’une seule fois au cours de son parcours de chercheuse, et a choisi pour cela Sciences Po ; c’est une grande fierté ! On pense aussi à Françoise Héritier qui nous a beaucoup soutenues et dont la présence manque beaucoup dans le paysage universitaire.

Françoise Milewski : Notre grande satisfaction est d'avoir assuré la transversalité dans la recherche et l'enseignement, et d'avoir pu développer des enseignements avec une ouverture aux controverses qui existent dans ce champ. Les chercheuses et les chercheurs de PRESAGE ont contribué aux débats, scientifiques mais aussi citoyens liés à l’actualité.

Hélène Périvier : Nous venons de créer une Certification avancée en études de genre qui permet aux diplômés de Sciences Po attestant de solides connaissances en études de genre de les valoriser dans le monde professionnel. À l’avenir, nous souhaitons développer encore l’offre de cours. Nous allons aussi essayer de monter des modules de formation continue sur l’égalité femmes-hommes pour les personnes qui sont déjà en emploi.

Être déléguée de la jeunesse à l’égalité femmes-hommes au sommet du G7

Margot raconte son expérience
  • Margot Dupé ©Margot DupéMargot Dupé ©Margot Dupé

Margot est étudiante à l'École des affaires internationales de Sciences Po, au sein du Master Human Rights and Humanitarian Action. En 2018, elle a été déléguée française de la jeunesse à l’égalité femmes-hommes pour le sommet du G7 qui se tenait au Canada. Puis, en 2019, elle a pris part au Sommet du Women 7 à Paris, dans le cadre duquel elle a organisé une conférence sur l'éducation à la sexualité. Elle nous raconte.

Comment s'est construit votre engagement féministe ?

En faisant un stage à la Fédération Nationale Solidarité Femmes, j’ai découvert pour la première fois des témoignages de violences faites aux femmes. J’avais 17 ans et bien que je me revendiquais déjà féministe, je ne connaissais la situation femmes victimes de violences conjugales que par les chiffres présentés par les médias. Les employées du numéro d’urgence national m’ont parlé des centres d’hébergements et de leur mission d’écouter, de croire, et de venir en aide aux femmes demandant de l’assistance. Je n’ai plus jamais vu les choses du même regard depuis.

À mon arrivée à Sciences Po, sur le campus de Reims, j’ai voulu m’engager dans un groupe de jeunes féministes, j’ai donc rejoint la Feminist Society. J’ai notamment écrit une oeuvre personnelle et l’ai jouée lors de notre représentation des Monologues du Vagin. De plus, les cours que j’ai suivi en Bachelor, en histoire et en sociologie par exemple, ont structuré et renforcé ces convictions d’égalité que je portais.

En partant en échange universitaire à l’étranger, au Québec, je voulais continuer à m’engager pour l’égalité femmes-hommes dans le contexte canadien, et sortir d’un cadre de "féminisme blanc". Je me suis spécialisée en gender studies (j’ai étudié la relation entre les femmes et la guerre, ainsi que la construction et politisation du genre). J’ai été membre du Center for Gender Advocacy, mené par des femmes fortes canadiennes aborigènes. Là encore ce sont des rencontres et des vécus partagés qui m’ont le plus appris sur la réalité des violences faites aux femmes au Canada. Nous nous battions pour les droits des femmes indigènes, violentées, disparues, ignorées par le gouvernement, et pour les droits des travailleuses du sexe.

Plus tard, à Sciences Po, au sein de l'association étudiante Politiqu’elles, j’ai approché un nouveau monde : celui du féminisme institutionnel. La place des femmes dans le monde politique, dans le monde de l’entreprise,… et l’importance d’influencer les politiques publiques pour permettre aux femmes d’atteindre une égalité inscrite dans la pierre du droit. J’ai rejoint le réseau Ensemble Contre le Sexisme, et j’ai participé à des manifestations contre les violences faites aux femmes pour faire entendre notre fatigue au gouvernement et demander de réels changements et des financements.

En 2018, vous avez représenté la Délégation française au sein du Youth 7, un des groupes d’engament officiel du Sommet du G7. pouvez-vous nous raconter ?

En 2018, j’ai eu l’opportunité d’être sélectionnée pour être la déléguée française de la jeunesse à l’égalité femmes-hommes pour le sommet du G7. Le sommet se tenait au Canada et nous nous y sommes rendus pour construire des politiques publiques pour améliorer l’égalité femmes-hommes dans tous les pays du G7. Nous les avons ensuite présentées aux Sherpas, les diplomates représentant leur gouvernement lors du G7. Rencontrer les Sherpas en disait déjà long sur le besoin du G7 d’innover : parmi les sept diplomates… une seule femme !

Comme pour tout engagement international, les politiques publiques que nous avons créées ont demandé des jours de débats, pour mettre en parallèle les contextes spécifiques à chaque pays et choisir des actions à la fois ambitieuses, innovantes et chiffrées. Notre but n’était pas de répéter des politiques existantes ou de nous en tenir au politiquement correct.

Qu'avez-vous finalement proposé ?

Nous avons par exemple demandé la publication de rapports annuels sur le harcèlement en ligne, la santé mentale des jeunes, la masculinité toxique et la culture au travail; la mise en place de politiques de développement international féministe chiffrées; ou encore l'adaptation de l’éducation sexuelle et reproductive au XXIè siècle.

Cela m’a demandé de faire des recherches sur toutes les politiques publiques existantes dans les pays du G7, en matière de droits reproductifs et sexuels, de l’inégalité salariale genrée, du travail du sexe, des violences envers les femmes … un travail colossal ! Néanmoins nous sommes tous et toutes fières du résultat. Les politiques publiques ont été publiées parmi les autres recommandations et appel à action des groupe d’engagement du G7, sur le site du gouvernement du Canada.

Suite au Sommet Women 7, vous avez organisé un évènement sur l'éducation à la sexualité en France. Pourquoi avoir choisi de mettre cette thématique en lumière ?

Ce thème s’inscrit dans le cadre du Sommet du Women 7 car plaidoyer pour l’éducation à la sexualité est une manière de plaidoyer pour l’égalité entre les genres. En effet, l’éducation à la sexualité permet de réduire les risques, les inégalités et les violences. Notamment, sensibiliser à la notion de consentement, est clef dans la protection contre les violences sexuelles et genrées ; être éduqué aux différentes formes de sexualités permet de lutter contre les discriminations liées au genre, à l'orientation sexuelle et à l’identité de genre, et de promouvoir l’égalité de tous et toutes.

La Loi de 2001 relative à l'accès à l'éducation à la sexualité, donne accès à tous et toutes les élèves à trois séances d’éducation à la sexualité par an. Pourtant, en pratique, peu d’élèves ont accès à leur droit. Vous souvenez-vous avoir eu accès à trois séances d’éducation à la sexualité chaque année au cours de votre scolarité ? Mes co-équipières et moi : non ! Et pour les milliers de jeunes ayant signé notre pétition non plus. C’est pourquoi il nous paraissait essentiel de mettre ce thème en lumière.

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Comment les services sociaux ont-ils émergé dans l’entre-deux-guerres ?

Portrait de thèse, avec Lola Zappi
  • © Lola Zappi / Sciences Po© Lola Zappi / Sciences Po

Après un Master de l'École d'affaires publiques de Sciences Po, Lola Zappi a obtenu l'agrégation d'histoire et commencé une thèse au Centre d'histoire de Sciences Po sous la direction de Claire Andrieu et de Christophe Capuano. Elle vient de soutenir ses travaux de recherche sur le service social à Paris dans l'entre-deux guerres et d'obtenir son doctorat.

Pourquoi avez-vous choisi de passer l'agrégation et de poursuivre en thèse après votre Master ?

J'avais hésité à l'époque des choix de master à m'inscrire dans le Master de recherche en histoire. Mais je n'étais pas encore sûre de vouloir embrasser cette carrière, surtout que je savais que le concours de l'agrégation, comme l'obtention d'un contrat doctoral, serait difficile ! J'avais finalement opté pour une solution hybride: un Master en affaires publiques doublé d'un parcours en histoire, en remplaçant mes six mois de stage par l'écriture d'un mémoire de recherche. C'est cette expérience du mémoire qui m'a convaincue : mon sujet portait sur les militantes féministes au début du XXe siècle, en m'appuyant sur un corpus de plusieurs centaines de lettres échangées entre ces femmes. C'est comme ça que j'ai découvert le goût des archives : c'était très émouvant d'avoir accès à ces correspondances, qui racontaient les temps de lutte mais aussi les sociabilités entre femmes, la vie quotidienne à Paris au début des années 1900, etc. Je trouvais que la discipline historique, plus encore que la sociologie dont je m'inspire beaucoup, permettait une analyse fine de ces trajectoires de vie : sans modélisation, sans idéaux-types, avec un vrai souci de ne pas trahir les sources et de prêter sans cesse attention au contexte. Je crois que l'humilité de cette discipline, le côté “travail de fourmi”, font partie des éléments qui m'ont décidée à poursuivre la recherche.

Vous avez travaillé sur les assistantes sociales et les familles assistées dans le cadre de la protection de la jeunesse à Paris dans l'entre-deux-guerres. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?

Dans mon sujet de thèse j’ai voulu allier mon intérêt pour les politiques publiques avec une démarche d'histoire sociale, en me demandant comment les politiques publiques agissent sur les individus. Plus exactement, j'ai voulu comprendre comment avaient émergé les services sociaux dans l'entre-deux-guerres et quelle était la nature de la relation d'assistance liant les travailleuses sociales aux personnes assistées. Ce sujet a pu voir le jour grâce à la découverte d'un corpus d'archives hors du commun : les dossiers d'enquêtes et de suivi du Service Social de l'Enfance, un organisme privé d'assistantes sociales chargé de prendre en charge les familles déférées devant le Tribunal pour enfants du département de la Seine (qui englobe à l'époque Paris et sa banlieue).

Par la suite, j'ai aussi pu étudier les dossiers d'étudiantes des écoles d'assistantes sociales de l'entre-deux-guerres. Le métier d'assistante sociale apparaît pour la première fois à cette époque : j'avais donc sous les yeux les premières générations de femmes ayant exercé cette profession. J'ai donc cherché dans ma thèse à tenir dans un même ensemble une histoire de l'institution - qu'est-ce que les services sociaux ? -, des assistantes sociales et des personnes assistées.

Pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour résumer ce que j'explique dans ma thèse, je montre que les services sociaux s'institutionnalisent dans un contexte où l'on cherche à rationaliser l'action sociale tout en luttant contre les "fléaux sociaux", comme la tuberculose, l’alcoolisme, et le paupérisme. La volonté de contrôler les pratiques des familles de classes populaires exposées à ces risques est donc très grande et la prise en charge des assistantes sociales s'apparente à une forme de tutelle. Cela n'est d'ailleurs pas sans décontenancer les jeunes femmes qui se tournent vers la profession d'assistante : issues de la bourgeoisie et souvent très imprégnées de valeurs chrétiennes, elles cherchent avant tout à être les "amies" des familles populaires avant de se rendre compte que leur métier implique aussi une part de surveillance et de contrôle. Les services sociaux n'ont cependant pas un pouvoir de contrôle absolu et les personnes assistées, y compris dans le domaine très spécifique de la protection judiciaire de la jeunesse, parviennent à conserver une certaine marge de manoeuvre dans le déroulement de l'action sociale. Mais la relation d'assistance reste avant tout marquée par une très grande distance séparant les assistantes sociales des familles qu'elles encadrent.

On assiste donc dans l'entre-deux-guerres à une naissance de l'État social très paradoxale : alors que les élites réformatrices souhaitaient mieux intégrer les populations ouvrières à la société, elles contribuent en réalité à figer un fossé entre les institutions de prise en charge des classes populaires et ces dernières.

Vous êtes désormais docteure en histoire. Quels sont vos projets pour la suite ?

J'aimerais poursuivre si possible à la fois dans l'enseignement et dans la recherche, car les deux me passionnent. En ce qui concerne mes prochains projets de recherche, j'hésite encore ! Je continuerai sans doute à travailler sur l'histoire de l'action sociale, mais j'ai aussi beaucoup aimé dans ma thèse pouvoir approcher une histoire du travail. C'est une piste que j'ai envie d'explorer plus avant, peut-être à travers l'histoire d'un autre métier du care.

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Études de genre : quels enseignements au semestre de printemps 2020 ?

  • Étudiant au travail sur le campus de Nancy ©Martin Argyroglo / Sciences PoÉtudiant au travail sur le campus de Nancy ©Martin Argyroglo / Sciences Po

À Sciences Po l'enseignement des études de genre repose sur cinq disciplines des sciences sociales : le droit, l'économie, l'histoire, la science politique et la sociologie. Les étudiantes et étudiants attestant de solides connaissances dans ce champ de recherche peuvent les valoriser en obtenant la Certification avancée en études de genre. Chaque semestre avant les inscriptions pédagogiques, le Programme PRESAGE recense tous les cours en études de genre proposés à Sciences Po.

Consulter le catalogue des cours du semestre de printemps 2019-2020.

Initiation aux études de genre sur le campus de Paris

Au semestre de printemps 2020, les étudiantes et étudiants du campus de Paris pourront s'inscrire à un séminaire explorant les études de genre et les inégalités femmes-hommes à partir de quatre approches disciplinaires : l'économie, la science politique, la sociologie et le droit. L'objectif de ce cours est de faire découvrir ce champ de recherche en sciences sociales.

NOUVEAUX cours électifs au Collège universitaire

Plus de dix séminaires sont proposés aux élèves de deuxième année sur les différents campus du Collège universitaire. Plusieurs enseignements voient le jour cette année, comme celui de Nazand Begikhani, titulaire de la Chaire Vincent Wright, qui propose un cours intitulé Gender-based violence and displacement sur le campus de Paris. 

NOUVEAUX ENSEIGNEMENTS À L'ÉCOLE DES AFFAIRES INTERNATIONALES

En 2019-2020, l'École des affaires internationales de Sciences Po élargit son offre de cours en lien avec les questions de genre. Deux cours seront notamment proposés aux étudiantes et étudiants du Master in International Development, enseignés par Saskia Ravesloot.

Paradoxes des stratégies féministes d'émancipation

Appel à communications
  • Centre de ressources du CEVIPOF ©Caroline Maufroid / Sciences PoCentre de ressources du CEVIPOF ©Caroline Maufroid / Sciences Po

Quatre doctorantes au Centre de recherches politiques de Sciences Po, organisent une journée d'études sur les paradoxes des stratégies féministes d'émancipation le 18 juin 2020 à Paris. Intitulée "Réappropriations", cette journée invite chercheuses et chercheurs, doctorantes et doctorants à échanger. 

Réappropriations, Paradoxes des stratégies féministes d'émancipation

"Les revendications d'égalité impliquent l'acceptation et le rejet de l'identité de groupe découlant de discriminations. Ou pour le dire d'une autre manière : les termes de l'exclusion sur lesquels se fonde la discrimination sont, en même temps, refusés et reproduits dans les revendications d'inclusion." - Joan Scott, L'énigme de l'égalité, Cahiers du genre 33(2) (2002)

Les cadres conceptuels et symboliques d'une relation de domination peuvent-ils être mobilisés à des fins émancipatrices ? Face aux valeurs traditionnellement associées au "féminin", les mouvements et pensées féministes sont confrontés à un dilemme épineux. D'un côté, leur rejet perpétue la dévalorisation portée par la culture dominante, et reconduit la supériorité de l'éthos dit "masculin". D'un autre côté, les mettre en avant et les revendiquer risque de renforcer les catégories binaires du genre ré-assignant les femmes à des positions traditionnellement féminines. Puisqu'elles donnent un contenu normatif à la catégorie "femme", ces réassignations peuvent exclure celles qui ne se reconnaissent pas dans les normes du "féminin" : les femmes qui ne veulent pas d'enfants, celles qui aiment les femmes, et toutes celles qui ne se retrouvent pas dans les canons de la féminité blanche. Comment, dès lors, constituer des subjectivités politiques collectives ? 

Lire l'appel à communications (PDF, 464Ko)

Les propositions de communication doivent-être envoyées à reappropriations2020@sciencespo.fr avant le 15 février 2020.

Organisation : Lila Braunschweig, Camille Collin, Mathilde Duclos et Léna Silberzahn

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Lutter contre la précarité menstruelle

Rita Sekkat nous présente son association
  • Rita Sekkat présente son projet © Rita Sekkat/HAPPIHRita Sekkat présente son projet © Rita Sekkat/HAPPIH
  • Les serviettes hygiéniques distribuées en 2019 par HAPPIH © Rita Sekkat/HAPPIHLes serviettes hygiéniques distribuées en 2019 par HAPPIH © Rita Sekkat/HAPPIH

Rita Sekkat est étudiante à l’École d’affaires publiques de Sciences Po. Avec quatre étudiants de Sciences Po et d’autres venus de différents horizons, elle s’engage contre la précarité menstruelle en Europe et en Afrique dans le cadre de son association : HAPPIH, Humanitarian Action for Protection and Preservation of Intimate Hygiene.

Pourquoi vous êtes-vous engagée contre la précarité menstruelle ?

La précarité menstruelle est le manque d'accès, par manque de moyens matériels, à des protections hygiéniques en nombre suffisant pour avoir une hygiène décente. Le projet HAPPIH est né en 2016 : j’étais étudiante au Collège Universitaire de Sciences Po sur le campus de Menton et avec quatre amis, Charles Culioli, Walid Ben Hamadi, Moez Rais et Denizalp Goktas, nous avons décidé de participer au Challenge Solidaire organisé par la Coopération internationale de Monaco.

Après avoir vu une campagne similaire en Tunisie et en parlant avec des acteurs locaux, nous nous sommes rendu compte que dans les ruralités marocaines les jeunes femmes n’avaient pas accès à des serviettes hygiéniques et que c’était un facteur de déscolarisation et d’absentéisme à l’école. L’idée est partie de là. On a monté un projet et obtenu le deuxième prix : nous sommes donc partis sur-place en décembre 2017. On a organisé des ateliers de sensibilisation dans deux internats différents, pour 150 filles âgées de 10 à 18 ans. Nous étions avec des infirmières qui expliquaient le côté médical de l’hygiène menstruelle. Les jeunes filles avaient beaucoup d’idées reçues, donc on a essayé de déconstruire le tabou qui entourait les règles et toutes les idées fausses - certaines pensaient par exemple que si elles se lavaient durant leurs règles elles ne pourraient pas avoir d’enfant. On leur a aussi distribué des serviettes lavables et biodégradables que nous avions fait produire dans une petite entreprise marocaine avec du coton bio : chaque jeune fille a reçu un kit de 6 serviettes.

QuelLEs ont été les réactions de ces jeunes filles ?

Après le projet nous avons organisé un groupe de suivi pour avoir leurs retours, pour savoir si nos interventions les avaient vraiment intéressées, et si ça leur avaient vraiment servi. Et le retour a été très positif !

Comme nous les avions conçues nous-mêmes, les serviettes hygiéniques distribuées avaient quelques défauts de fabrication mais globalement les jeunes filles ont beaucoup utilisé notre produit. Elles nous ont dit que c’était une alternative viable parce qu’elles utilisaient en général des torchons ou aucune protection ; et du coup elles n’allaient pas à l’école à cause de la stigmatisation et des moqueries liées aux tâches de sang. Le problème c’est qu’elles ne peuvent pas loger à l’internat si elles ne vont pas en cours ; donc elles retournent chez elles, loin - souvent elles habitent dans les montagnes, dans des endroits très reculés - et parfois au lieu de s’absenter une semaine, elles s’absentent plusieurs mois. C’était une cause majeure de décrochage scolaire. Avec nos serviettes elles rataient moins les cours voire plus du tout ! Elles nous ont aussi dit qu’elles avaient une meilleure connaissance du sujet, et qu’elles en avaient parlé à leurs proches, leurs copines, leurs familles, etc.

Vous êtes actuellement en Master à l’École d’affaires publiques. Pourquoi avez-vous choisi de rejoindre le Certificat Égalité femmes-hommes et politiques publiques ?

Ce qui m’avait frappée lors de ce projet au Maroc c’était que les jeunes femmes que l’on rencontrait étaient vraiment pleines d’ambition : elles voulaient toutes devenir médecin, professeure ou avocate, et certaines avaient un niveau de français et d’anglais incroyables. Mais en réalité la plupart finissaient mariées à 18 ans ou femmes de ménage.

Elles nous expliquaient que dans leur société, lorsqu’une femme a ses règles pour la première fois, cela veut dire qu’elle est pubère, prête à avoir des enfants. Et il y avait aussi ce souci de décrochage scolaire lié aux règles. Le tout faisait qu’elles abandonnaient leurs rêves à cause de leurs règles. Un phénomène biologique et naturel les conditionnait socialement, les empêchait de faire porter leur voix.

C’est à ce moment là que je me suis dit que j’avais envie d’agir pour la défense des droits des femmes, mais je sentais qu’il me manquait quelque chose : je n’avais pas d’arguments d’autorité. Le Certificat m’a apporté une certaine maturité. De nos jours tout le monde se dit un peu féministe sans avoir un discours vraiment construit et appuyé. Il m’est arrivé de ne pas savoir répondre à certains arguments ; et le Certificat m’a justement apporté du répondant. On a eu la chance de rencontrer des personnes avec des backgrounds très différents, parfois contradictoires, mais ça n’a fait qu’enrichir la réflexion. Le Certificat m’a permis de me construire dans cette lutte féministe, de m’y retrouver et d’établir un discours cohérent.

Je ne m’identifiais pas forcément en tant que féministe avant d’intégrer le Certificat Égalité, et puis je me suis rendue compte tout au long de la formation qu’il n’y avait pas qu’un seul type de féminisme mais plusieurs. Et que quand on lutte pour les droits des femmes et pour leur émancipation, chacun peut y donner le sens qu’il veut. Donc maintenant je n’ai aucun problème à m’identifier comme féministe parce que j’en ai trouvé ma propre définition.

Quel est votre féminisme ?

Pour moi être féministe c'est porter la femme dans la société, lui permettre d'avoir les mêmes chances qu'un homme de faire porter sa voix, de réussir et de s'émanciper. De faire en sorte qu’aucune force, quelle qu’elle soit, ne puisse l’opprimer dans sa condition et dans son corps : parce que finalement on ne dit jamais aux hommes ce qui est tabou, on ne leur dit jamais comment s’habiller, on ne leur dit jamais ce qu’ils doivent faire. En rencontrant toutes ces jeunes filles je me suis rendue compte qu’elles avaient plein d’ambition mais qu’elles n’avaient quasiment aucune chance de les réaliser - juste parce qu’elles étaient nées femmes.

Quels sont vos projets pour le futur ?

HAPPIH est un projet qui me tient énormément à cœur, donc je vais continuer à m’investir dans l’association aux côtés de Mariyem, Maha, Cassandra et des autres fondateurs. Nous avons l’ambition de devenir la première association de lutte contre la précarité menstruelle en Europe et en Afrique. L’été prochain on s’établira au Gabon et au Sénégal, et en 2021 au Kenya. On va continuer dans cette dynamique. D’ailleurs en ce moment nous organisons un appel aux dons via une campagne de fundraising sur les réseaux sociaux.

Et côté professionnel je pense commencer par travailler dans le conseil dans un premier temps, mais à terme je souhaiterais faire de la politique et m’engager pour les droits des femmes. Contribuer à établir des politiques publiques en faveur de l'égalité femmes-hommes est quelque chose qui me tient énormément à coeur.

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Féminisme et philosophie

Nouvel ouvrage de Geneviève Fraisse
  • Détail de la couverture du nouvel ouvrage ©FolioDétail de la couverture du nouvel ouvrage ©Folio

Le 9 janvier 2020, la philosophe de la pensée féministe, Geneviève Fraisse, publiera un nouveau recueil intitulé Féminisme et philosophie. Ce livre se compose de textes divers publiés, pour la plupart, depuis le début des
années 2010, dans des journaux, ouvrages, blogs... Il rend compte du déploiement d’une pensée. Au fil des textes, les concepts et notions développés, qui se croisent et se recroisent selon différents éclairages, offrent un
corpus radical dans lequel lecteurs et lectrices pourront déambuler.

Féminisme et philosophie

Sartre écrit, dans Plaidoyer pour les intellectuels, que l’intellectuel est celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, quand Beauvoir – à l’évidence – se mêle de ce qui la regarde, dans ses livres Le Deuxième Sexe, La Vieillesse. La question sexe/genre s’impose désormais comme problème théorique, mais l’objet de pensée échappe encore à la sérénité académique, comme à la légitimité scientifique.

L’étudiante Geneviève Fraisse a compris que la philosophie était le bastion le plus solide, parce que le plus symbolique, de la prérogative masculine. Alors il fallait chercher les mots possibles de l’émancipation féministe, de la démocratie exclusive au consentement par exemple, pour leur donner une consistance conceptuelle et les colporter sur les chemins de l’universel. L’histoire est un bon matériau, les textes anciens comme l’actualité récente, voire les événements tel Metoo. Car il faut s’introduire dans la tradition pour mieux la subvertir.

Geneviève Fraisse

Philosophe de la pensée féministe, directrice de recherche émérite au CNRS, Geneviève Fraisse a publié de nombreux ouvrages sur la pensée féministe. Cofondatrice de la revue Les Révoltes logiques avec Jacques Rancière en 1975, puis co-directrice du quatrième volume de L'Histoire des femmes en Occident (le XIXe siècle) avec Michelle Perrot en 1991, elle a ensuite été déléguée interministérielle aux Droits des femmes auprès du Premier ministre et députée européenne entre 1997 et 2004. Elle a initié le cours Pensée des sexes et démocratie au sein de PRESAGE. Écoutez ces “cours-conférences”, téléchargeables en podcast.

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Les droits LGBT+ dans le régime d'asile européen commun

Portrait de thèse, avec Amandine Le Bellec
  • Actualité Sciences PoActualité Sciences Po

Après un master à l’École des affaires internationales de Sciences Po, Amandine Le Bellec a choisi de poursuivre ses études en thèse au Centre de recherches politiques de Sciences Po et à l’Université de Trente, en Italie. Dans ses travaux, elle cherche à comprendre comment les catégories de genre et de sexualités sont apparues et se sont développées dans le régime d’asile européen. Elle nous présente son parcours et ses recherches.

Comment vous êtes-vous familiarisée avec les études de genre ?

J’ai suivi le programme de Bachelor à Poitiers, sur le campus euro-latino-américain et c’est à cette période que j’ai commencé à m’intéresser, d’un point de vue personnel, au féminisme et aux questions LGBT+. À l’époque on ne pouvait suivre qu’un seul cours en études de genre – très bon par ailleurs – sur ce campus, alors j’ai commencé à lire de mon côté. Peu après, je suis partie étudier un an en Australie, à l’Université de Sydney. Là bas j’ai exclusivement suivi des cours en études de genre et sur les sexualités. C’était vraiment passionnant et ça m’a confortée dans l’envie de continuer.

Lorsque je suis revenue à Sciences Po, j’ai choisi le Master Human Rights and Humanitarian Action à l’École des affaires internationales. J’ai rédigé beaucoup de papers sur l’accès au droit d’asile pour les personnes qui sont persécutées parce que LGBT+ — LGBT+ est un terme qui peut être questionné en tant que tel, mais c’est comme ça que sont perçus ces demandeurs d’asile dans les systèmes européens. J’ai aussi suivi le cours de formation commune et le séminaire Genre et recherche de Réjane Sénac.

Tout cela m’a amenée à continuer en thèse à la School of International Studies de l’Université de Trente en Italie, en co-tutelle avec le Centre d’études politiques de Sciences Po.

Vous travaillez sur le droit d’asile européen pour les personnes LGBT+. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Ma thèse s’intitule LGBT Rights as a “European value”: Politics of Sexuality of the Common European Asylum System. Je travaille sur le développement des catégories de genre et de sexualités dans le régime d’asile européen commun. Ce régime est l’instrument européen qui est censé réguler les pratiques des États membres, il permet de donner le statut de réfugié aux personnes LGBT+ qui ont été persécutées dans leur pays d’origine.
Au départ, les questions de genre et de sexualités n’étaient pas intégrées dans les conventions internationales du droit d’asile, c’est donc une protection qui est de l’ordre de la jurisprudence, qui s’est développée progressivement.
L’objectif de ma thèse c’est d’étudier comment ce droit s’est développé, pourquoi, et ce que cela veut dire.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet ?

Ce qui est très intéressant avec le droit d’asile pour les demandeurs d’asile LGBT+, c’est que bien qu’il s’agisse d’une catégorie assez marginale numériquement parlant, elle est de plus en plus médiatisée. Il y a également de nombreuses recherches en cours sur le sujet. Il s’agit souvent d’études comparatives, entre plusieurs pays, ou d’ordre sociologique, qui se concentrent sur un pays ou un système d’asile particulier.

Mon idée était plutôt d’aller étudier le niveau de la Communauté européenne. L’obligation pour les États d’accorder le statut de réfugié aux personnes LGBT+ est inscrite dans les directives, mais celles-ci — pourtant si importantes au niveau du droit européen — n’ont été que très peu étudiées.

Dans ma thèse je cherche donc à savoir comment le droit d’asile pour les réfugiés LGBT+ s’est développé. Le processus a commencé dans les années 90 ainsi qu’au début des années 2000 : l’idée que l’homosexualité ou l’identité de genre pouvaient mener à une protection émergeait au sein de certains pays et du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés; mais ça n’était pas encore quelque chose de forcément répandu ou consensuel. Au niveau européen cette protection a été consolidé en 2011, et en ce moment on se demande ce qu’il va devenir, car la crise migratoire a changé pas mal de choses...

En fait on a aucune idée de comment ce processus s’est déroulé, et moi je trouve important d’en comprendre les tenants et aboutissants, en cela qu’ils sont révélateurs de dynamiques européennes et sociales plus générales.

Votre thèse est co-dirigée par Carlo Ruzza à l’Université de Trente, en Italie, et par Réjane Sénac au Centre de recherches politiques de Sciences Po. Que vous apporte CETTE DOUBLE-perspective ?

Ce sont deux visions complètement différentes ! Les traditions de recherche, les “grandes références” ne sont pas les mêmes. En arrivant à Trente j’ai découvert la littérature italienne, je trouve que c’est très enrichissant.
Évidemment, il y a des défis - il faut apprendre à faire dialoguer deux cultures, deux environnements de recherche, faire en sorte que ça soit un enrichissement mutuel et non une source de tensions.

Dans l’ensemble je trouve que c’est une expérience positive. Cela me permet aussi d’observer deux contextes politiques. Je suis arrivée en Italie au moment des élections régionales dans le Trentino-Alto Adige, une région autonome à statut spécial en Italie. Un politicien de la Ligue du Nord venait d’être élu président régional ; et ça m’a donné une vision assez concrète, vécue, des atteintes qui peuvent être portées aux études de genre ou à l’idée d’égalité femmes-hommes dans ce type de contexte.

Pourquoi avez vous choisi de poursuivre en thèse ?

Je pense que j’avais envie de prendre du recul. Je ne sais pas si après ma thèse je continuerai dans la recherche ou pas ; j’aimerais bien, mais il y a plein d’autres options.

Pour moi c’était important de faire une thèse parce que ça permet de réfléchir, de faire ce pas de côté qui permet d’avoir un regard analytique sur le monde, de véritables clés de compréhension. C’est aussi utile dans la vie de tous les jours : on entend souvent des propos anti-immigration ou homophobes; mes travaux de recherche me permettent d’avoir des outils, des points d’argumentation qui permettent d’aborder la chose de façon plus profonde. Pour moi c’est vraiment ça la thèse : mieux comprendre ce qu’il se passe, et mieux le partager avec les autres.

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Comprendre les actions des jeunes féministes en Afrique de l’Ouest

Carolin, Inaïssa et Sofietou nous racontent leur projet collectif
  • Carolin, Inaissa et Sofietou nous racontent © Sciences PoCarolin, Inaissa et Sofietou nous racontent © Sciences Po

Pendant l’année universitaire 2019-2020, cinq étudiantes de Master 1 réalisent un projet de recherche-action pour l’ONG Équilibres et Populations. Carolin, Chloé, Hannah, Inaïssa et Sofietou sont chargées de rédiger un rapport sur les actions collectives portées par des jeunes activistes féministes dans trois pays d'Afrique de l'Ouest : la Guinée, la Côte d'Ivoire et le Sénégal. Elles racontent.

Pourquoi avez-vous choisi de vous engager dans ce projet collectif ?

Carolin : Je trouvais que les projets collectifs étaient une belle opportunité de pouvoir allier théorie et expérience pratique. C’est aussi l’occasion de se mélanger avec des étudiants d’autres promotions et avec des acteurs professionnels. J’ai choisi ce projet sur les jeunes activistes d’Afrique de l’Ouest car il rentrait dans mes domaines d’intérêt : l’économie du développement, l’éducation, l’empowerment des femmes. C’est ce qui m’a attirée.

Inaïssa : Moi je suis en Master de recherche en science politique à l’École doctorale, j’ai donc beaucoup d’enseignements théoriques, mais je ne touche pas forcément à l’aspect pratique, aux études de terrain. Donc ce projet me permet de développer cela et me donne aussi des nouvelles compétences en gestion de projet.

Ce projet m’intéressait particulièrement parce qu’avant d’arriver à Sciences Po j’avais fait une licence en anthropologie où je m’étais beaucoup intéressée à la question de la migration des femmes ouest-africaines, donc au travers de ce projet collectif j’ai trouvé un moyen de poursuivre ces réflexions et d’y intégrer une perspective de genre.

Sofietou : Je vous rejoins toutes les deux. De mon côté j'ai fait ma licence à Sciences Po dans le programme Europe-Afrique. Donc j'ai reçu des enseignements assez théoriques sur l'Afrique en général et l'Afrique sub-saharienne en particulier. J’ai choisi ce projet justement pour avoir une approche pratique sur le sujet et expérimenter la gestion de projet. Et étant Sénégalaise j’ai tout de suite accroché avec le sujet de recherche. J’ai beaucoup été en contact avec des féministes au Sénégal et ça m’a paru intéressant de mener une recherche sur leurs actions collectives.

Vous allez rédiger un rapport sur les actions collectives menées par des jeunes féministes EN AFRIQUE FRANCOPHONE. Pourquoi mener des recherches sur ce sujet ?

Inaïssa : Je trouve que l’on voit beaucoup les actions de féministes à l’international, par exemple en Europe ou en Amérique, mais aussi ces dernières années les actions féministes de femmes d’Afrique anglophone. Mais j’ai l’impression que pour l’Afrique francophone c’est parfois plus compliqué, les actions sont moins visibles. Donc je trouve que c’est intéressant de travailler sur ce sujet pour le rendre visible et pour “amplifier” les dynamiques qui existent mais qui n’ont pas de visibilité au niveau international.

Carolin : Je pense aussi que l'aspect socio-économique est important. Il faut rendre visibles les actions de ces femmes pour qu’elles aient un impact. L’idée de ce rapport c’est d’informer Equipop sur comment ils peuvent mieux soutenir les activistes rencontrées sur-place. Nous allons les aider à identifier des leviers d’action.

Inaïssa : Et l’objectif est de faire un rapport qui puisse être aussi utile pour les féministes elles-mêmes sur le terrain. Lorsque l’on se mobilise sur le terrain, qu’on est dans l’action, on n’a pas forcément une vision d’ensemble. On espère que notre rapport leur sera utile dans leurs démarches de compréhension et de publicité.

Sofietou : Et notre travail sera aussi peut-être utile aussi à des potentiels groupes féministes qui voudraient se développer.

Carolin : Oui c’est ça, cela pourrait permettre de créer un réseau, créer des liens entre ces jeunes féministes.

Comment avance le projet depuis le mois de septembre ?

Carolin : Le projet a commencé petit à petit avec des réunions de rencontre, puis des réunions de travail. On vient de produire un draft de notre revue littéraire qui informe sur les contextes socio-économique et politique et sur les droits des féministes dans les trois pays : la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Sénégal.

Inaïssa : Ensuite, on fera une revue documentaire et une cartographie des mouvements féministes au mois de décembre. On a déjà mis en place un questionnaire pour une première série d'entretiens dématérialisés et on commence à prendre contact avec des activistes.

Carolin : Ces premiers travaux sont cruciaux parce qu’ils nous permettent d’être bien informées avant de partir sur-place et de mener nos entretiens.

Que dit votre revue littéraire sur ces trois pays ?

Sofietou : Nous avons remarqué que malgré le fait que la Guinée, la Côte d’Ivoire et le Sénégal soient des pays frontaliers ils ont des tendances assez différentes, voire opposées parfois.

Inaïssa : Oui parfois on fond tout dans le même ensemble : l'Afrique de l'Ouest. Et là c'est intéressant de voir comment les différents pays ont effectivement suivi des lignes assez différentes, même si on observe dans chacun des formes d’avant et d’après colonisation.

Carolin : Et connaître ces différences est très important pour les entretiens que nous mènerons sur le terrain en janvier parce qu’on va pouvoir préparer des questions vraiment spécifiques à chaque pays.

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Sur le projet collectif avec Equipop réalisé dans le cadre du programme Women Forward International

L'art des plasticiennes colombiennes dans une période de transition

Adriana Peña Mejía soutient sa thèse
  • Feliza Bursztyn. Histérica, 1968. (CC BY-NC-SA 2.0) Feliza Bursztyn. Histérica, 1968. (CC BY-NC-SA 2.0)

Adriana Peña Mejía, doctorante au Centre d'histoire de Sciences Po, soutiendra sa thèse intitulée "Identités et circulations plurielles : l’art des plasticiennes colombiennes dans une période de transition (1958-1977)" le 10 décembre 2019.

La Colombie initie sa transition démocratique au cours de la période du Front national (1958-1974), qui voit le Parti libéral et le Parti conservateur sceller un accord de cogestion du pays. Cette alliance est avalisée par la mise en place du suffrage féminin et l’adoption d’un projet modernisateur visant à sortir le pays de la pauvreté. Ce contexte favorise l’internationalisation de l’art colombien, ainsi que la visibilité et la circulation des travaux de femmes artistes. La période 1958-1977 est un tournant : les femmes entrent alors massivement dans l’enseignement supérieur et sur le marché du travail, tandis qu’émergent des groupes guérilleros, et que s’abat la répression du gouvernement. Ainsi, si le statut des femmes s’améliore, il est toutefois également mis à mal par cette conjoncture politique. Comprendre la manière dont les processus de transition politique et de modernisation sociale ont stimulé l’intégration des femmes au monde de l’art colombien : tel est l’objectif de cette étude. En se fondant sur un travail d’archives et des entretiens inédits avec des actrices du monde de l’art, cette thèse veut prouver que les femmes ont contribué à la modernisation culturelle de la Colombie en innovant sur le plan artistique, en promouvant l’artisanat, en réinvestissant l’espace privé, et en se réappropriant le corps féminin. La quête de modernité artistique recouvre la quête identitaire des créatrices. Les voyages sont des moyens de nourrir leur recherche. Privilégiant une méthode interdisciplinaire et comparative, la thèse propose ainsi une analyse de la construction genrée de l’art colombien dans une période déterminante de transition politique et sociale du pays.

La soutenance publique aura lieu à 8h30 au 199 boulevard Saint‑Germain, Paris.

Jury : Laurence BERTRAND DORLEAC (Directrice de recherche), Edward SULLIVAN (Rapporteur), Elvan ZABUNYAN, Giovanna ZAPPERI (Rapporteur).

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Les thèses sur les questions de genre à Sciences Po

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