Poser la question du consentement

Poser la question du consentement

Entretien avec Rébecca Lévy-Guillain, doctorante à Sciences Po
  • Rébecca Lévy-Guillain est doctorante à Sciences Po © Rébecca Lévy-Guillain Rébecca Lévy-Guillain est doctorante à Sciences Po © Rébecca Lévy-Guillain

Qu’est-ce que le consentement sexuel ? À quelles pratiques ce mot fait-il référence ? Rébecca Lévy-Guillain explore ces questions au prisme de la sociologie dans son travail de thèse. Doctorante à l’Institut national d'études démographiques (Ined) et à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po, elle étudie les usages de la catégorie du consentement sexuel au croisement des rapports sociaux.

Quand a-t-on commencé à parler de consentement sexuel ?

Initialement, le consentement est une fiction juridique. À condition qu’il soit donné par des individus libres et autonomes, il est supposé exprimer la volonté et donc permettre de conférer la validité normative aux contrats. Le consentement sexuel est une notion relativement récente. Pendant longtemps la sexualité est restée statutaire, matrimonialisée, et inscrite dans une relation hiérarchique. Si l’on parle de consentement au mariage, le consentement à la sexualité n’a en revanche pas de sens. Une fois mariés, les  partenaires ne sont pas sur un pied d’égalité : les femmes ne disposent pas de la liberté requise pour choisir les actes sexuels auxquels participer : leur sexualité se confond avec le “devoir conjugal”. Emergeant au moment où la sexualité commence à faire intervenir la notion de choix, cette notion prend très progressivement de l’importance au cours du XIXe siècle, lorsque les violences sexuelles commencent à être pensées en termes d’atteinte à la personne – plutôt qu’en termes d’atteinte à la propriété – et acquièrent une reconnaissance sociale. Le consentement constitue alors un critère juridique permettant de tracer la frontière entre violence et sexualité. Il reste néanmoins absent de l’espace public jusque dans la seconde moitié du XXe siècle.

Lorsqu’il finit par apparaître au début des 1960, c’est souvent dans le cadre de récits littéraires ou de comptes rendus de procès. La notion de consentement est alors mobilisée pour justifier la légitimité d’un accès à la sexualité : “ce n’est pas un viol puisqu’elle était consentante”. Ainsi, il s’agit d’un élément de langage qui s’inscrit dans une stratégie discursive de banalisation de la violence dans les rapports de séduction. Elle est donc encore très peu débattue. Il faut attendre les mouvements féministes de la deuxième vague au début des années 1970 pour que le consentement sexuel prenne véritablement de l’ampleur dans les débats publics : pensé comme un outil politique servant à dévoiler la réalité sociale du viol, il devient à cette époque le coeur des mobilisations sociales dénonçant la domination masculine. De concept féministe, il se transforme à partir de la fin des années 1990 en principe éthique délimitant la “bonne” de la “mauvaise” sexualité mais perd un peu de sa visibilité dans l’espace public. C’est au cours de la période la plus récente depuis l’affaire DSK mais surtout depuis #MeToo que le consentement est érigé en norme sociale véhiculant des modèles de conduite et définissant des comportements répréhensibles. Aussi, il suscite aujourd’hui de nombreux débats car s’exerce autour de la sexualité consentie un fort contrôle social.

Au fil des années, la notion s’est donc progressivement autonomisée du champ juridique en pénétrant dans de nouveaux espaces sociaux via un processus de politisation, de moralisation et de démocratisation jusqu’à devenir une catégorie ordinaire, mobilisée dans le langage courant. Cependant, le consentement sexuel conserve malgré ces transformations une part d’inertie puisqu’on en parle dans les mêmes termes tout au long de la période : dans le cadre de relations hétérosexuelles et de façon unilatérale pour les femmes.

Est-ce un concept qui fait encore débat aujourd’hui ?

L’idée selon laquelle la sexualité doit être consentie fait désormais l’unanimité et pourtant le consentement n’a jamais suscité autant de débats qu’aujourd’hui ! En témoigne la récurrence des affaires médiatiques qui le remettent très régulièrement sur le devant de la scène. Celles-ci se caractérisent toujours par la même trame narrative et par la coexistence de deux lectures concurrentes d’une même situation sexuelle : l’homme proclame que sa partenaire est consentante, quand la femme affirme au contraire qu’il s’agit d’un viol. L’enjeu des débats consiste alors à statuer sur la nature de l’interaction.

Si ceux-ci sont aussi virulents c’est que s’y jouent plusieurs enjeux. Dans un contexte où l’idéal égalitaire se diffuse largement au sein de l’espace social, la réciprocité dans la sexualité constitue d’abord un impératif. Il est notamment attendu qu’elle résulte d’un désir partagé. Ainsi, le consentement représente une incarnation de ce principe d’égalité dans la sexualité. Envisagé comme la ligne de démarcation entre violence et sexualité, le consentement a ensuite une fonction sociale d’une telle importance que ses traces sont traquées dans les relations sexuelles. Or le travail conduit dans le cadre de ma thèse révèle que la sexualisation d’interactions ne se caractérise pas par la passation d’accords. Si la sexualité advient c’est que des scripts se sont enclenchés, c’est-à-dire que des séquences routinisées d’actes ont été reconnus et codés comme sexuels par les partenaires. Difficilement saisissables, les indices du consentement dans les scénarios sexuels sont dès lors un sujet de discussion interminable. Enfin, si le consentement est le centre de si nombreux discours c’est parce qu’en tant que norme, les cas de transgression donnent lieu à des sanctions. “Forcer”, “céder” sont autant d’actes déviants qu’il faut bannir de ses comportements. Chacun et chacune tente alors de se positionner favorablement par rapport à la norme en se targuant de respecter ses prescriptions ou, ce qui revient au même, en s’efforçant de se tenir à distance les figures repoussoir associées (le “violeur”, le “forceur”, la “soumise”…).

Avez-vous observé des différences dans la façon dont différents groupes sociaux s’approprient ce concept ?

Omniprésent dans les débats publics, le concept du consentement pénètre très largement l’espace social : presque tout le monde y a déjà été exposé. D’ailleurs les individus lui assignent tous le même sens : pour eux, il s’agit d’un accord indispensable pour accéder à la sexualité. Autrement dit, le consentement est une règle de conduite qui a même une valeur morale. Ce qui diffère en revanche c’est l’usage qui en est fait, qui dépend de la position dans les rapports sociaux et des expériences vécues.

La grande majorité des hommes l’envisage comme un principe abstrait, déconnecté de leur réalité. S’ils considèrent que celui-ci ne s’applique pas à leurs propres expériences, ils en parlent toutefois très souvent car ils s’y réfèrent pour tenir à distance les figures du “gros lourd”, du “forceur” ou de “l’agresseur”. En disant ce qu’ils ne sont pas, ils définissent en creux ce qu’ils sont : des hommes soucieux du consentement de leur partenaire, c’est-à-dire des hommes respectables. Ainsi, le consentement fonctionne ici comme un outil au service de luttes de valeurs et de classements sociaux. Pour certains hommes issus des classes moyennes-supérieures – souvent des étudiants ou des jeunes hommes âgés de moins de 35 ans et sensibilisés au féminisme – le recours au consentement alimente une forme de mea culpa. Dans ce cas, ils reconnaissent avoir violé ou agressé un.e partenaire et donnent à la notion une fonction d’aveu de pouvoir.

Les femmes, notamment celles qui sont sensibilisées au féminisme et qui font preuve de réflexivité, ont quant à elles plutôt tendance à recycler le principe en catégorie de perception, c’est-à-dire à s’en servir comme grille de lecture pour relire leur sexualité passée et pour classifier leurs expériences. En particulier, elles mobilisent le consentement pour repérer les rencontres sexuelles qu’elles jugent ambiguës car résultant d’une auto-contrainte.
Enfin, les personnes évoluant dans des groupes de sociabilités militantes féministes, “gouines”, ou polyamoureuses traduisent le consentement directement dans leurs pratiques et réorganisent leur sexualité autour de ce principe. Elles accordent dès lors une place centrale à la communication et mettent l’accent sur la nécessité d’expliciter les négociations sexuelles.

Vous travaillez aussi sur le rapport au désir et le rapport au refus. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Si le consentement constitue aujourd’hui une préoccupation sociale centrale alors même qu’il ne s’agit pas d’une logique d’action – car l’accès à la sexualité ne se caractérise pas par des passations d’accords –, c’est que l’enjeu se joue ailleurs. De fait, c’est la question du libre choix des femmes qui pose problème. Celles-ci continuent de participer à des actes sexuels en se forçant ou en étant forcées. Pour faire sens du consentement, ma thèse doit donc investiguer les mécanismes qui sous-tendent cette liberté limitée des femmes dans la sexualité. Parmi les expériences qui ne sont pas vécues comme des violences mais qui sont tout de même jugées a-normales, nombreuses d’entre elles résultent d’un état de confusion quant à ce qui est souhaité et/ou d’une difficulté à dire non. Mon travail doctoral interroge donc ces deux dimensions à partir des outils d’analyse disponibles en sociologie générale, et en sociologie de la sexualité en particulier. Autrement dit, il part du principe que la sexualité n’est pas seulement un phénomène biologique mais qu’il s’agit aussi d’une activité sociale, qui s’apprend tout au long de la vie et qui est codifiée. Il examine d’une part les processus de socialisation au désir afin d’expliquer pourquoi les femmes peinent davantage à ressentir et à identifier leur désir et donc à savoir ce qu’elles veulent. Il investigue d’autre part comment un ensemble de facteurs tels que la propension à l’affirmation de soi, à l’empathie et l’anticipation de violence pèsent sur la plus ou moins grande capacité à refuser une proposition sexuelle.

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