Les comportements politiques au prisme du genre

Les comportements politiques au prisme du genre

Rencontre avec Anja Durovic, jeune docteure
  • Anja Durovic vient de soutenir sa thèse © Céline BansartAnja Durovic vient de soutenir sa thèse © Céline Bansart

Anja Durovic vient de soutenir sa thèse au Centre d’études européennes et de politique comparée sur les niveaux de participation politique des femmes et des hommes. Cinq ans après l’obtention de son diplôme de master en sociologie politique comparée à Sciences Po, elle est désormais docteure en science politique. Elle revient sur son parcours.

Pourquoi avez-vous choisi un parcours de recherche doctorale après votre master ?

Avant de devenir étudiante à l’École de la recherche de Sciences Po, j’ai effectué un bachelor en science politique à l’Université de Mannheim, en Allemagne. Pendant que je rédigeais mon mémoire de bachelor, j’étais en parallèle assistante dans deux projets de recherche. C’est à ce moment-là que j’ai eu le sentiment d’avoir véritablement compris tout ce que j’avais pu apprendre durant mes premières années d’études en science politique, de détenir, d’une certaine manière, les pièces d’une petite partie d’un grand puzzle et de pouvoir enfin les mettre ensemble. J’ai donc pris la décision de faire un master de recherche en sociologie politique comparée pour pouvoir ensuite faire une thèse.

Comment se sont passées vos années de master ?

C’est grâce au master de recherche à Sciences Po que j’ai rencontré Nonna Mayer et Vincent Tiberj, mes directeurs de thèse, et que j’ai approfondi mes connaissances sur les études comparatives et de genre. Dans mon mémoire de master, j’ai analysé l’évolution des écarts de participation politique entre les femmes et les hommes en Espagne, en France, et en Suède et j’ai trouvé que ces écarts diminuaient, mais de manière différente selon la génération et le pays. Mais je voulais aller beaucoup plus loin : élargir mon analyse au-delà de ces trois pays, inclure d’autres modes de participation et analyser d’autres bases de données. Je voulais étudier et expliquer plus finement l’évolution des décalages genrés dans la participation politique. C’est à ce moment précis que mon projet de thèse est né, et c’est grâce à l’obtention d’un contrat doctoral que j’ai pu le mettre en œuvre.

Votre thèse est donc la poursuite de ces recherches ?

Oui, ma thèse part d’un objet très classique de la sociologie politique : l’écart des niveaux de participation politique entre les femmes et les hommes, qu’on appelle le “gender gap de la participation politique”. Pendant longtemps, les travaux sur les comportements politiques ont mis en avant le fait que les femmes s’engagaient moins que les hommes dans la vie politique. Néanmoins, force est de constater que dans de nombreuses démocraties occidentales contemporaines ces écarts varient selon le type de participation politique : par exemple, les femmes sont moins susceptibles que les hommes de participer à des campagnes politiques, de contacter le personnel politique, de s’engager pour un parti ou une autre organisation politique. Mais elles sont en revanche plus impliquées que les hommes dans la signature de pétitions ou la consommation engagée. Dans de nombreux pays d'Europe occidentale, elles sont désormais aussi plus susceptibles de voter aux élections nationales.

Les recherches existantes se limitent souvent à examiner des cas isolés et proposent rarement une perspective historique, ce qui ne permet pas d'évaluer si cette évolution paradoxale est un phénomène nouveau, ou quelque chose qui a émergé au fil du temps. Nous manquons d’explications sur les raisons de ces évolutions : ma thèse vise à combler cette lacune en adoptant un cadrage théorique dynamique, croisant études de genre et travaux sur la participation politique, et un design de recherche qui compare à la fois différents types de participation politique, différents pays d’Europe de l’Ouest, le tout sur une période de 35 ans, en s’appuyant sur l’analyse quantitative des enquêtes européennes “European Values Study” (1981-2008) et “European Social Survey” (2002-2016).

Quelles sont vos conclusions ?

Mes résultats indiquent que les écarts de participation entre femmes et hommes ont évolué au fil du temps : ils se sont réduits et parfois inversés selon le mode d’action, et cela de manière différente selon les pays. Par exemple, en France, si on s’intéresse à l’engagement dans des manifestations ou dans des formes de participation politique coûteuses en termes de temps et de ressources — comme s’engager dans un parti politique ou contacter un élu — on observe que l’écart entre les femmes et les hommes a diminué. Dans le même temps, on observe que depuis les années 2000, les Françaises signent plus souvent des pétitions que leurs homologues masculins.

De manière générale, je montre que cette évolution paradoxale des écarts de participation politique des femmes et des hommes est principalement due aux effets genrés de l’appartenance générationnelle qui influence différemment le niveau de participation politique : l’ampleur des écarts de participation diminue chez les plus jeunes, du fait des différences générationnelles en termes d’éducation, de religiosité, de politisation, et des effets négatifs et durables du retard dans l’accès des femmes à la citoyenneté politique. Cependant, ma thèse révèle aussi que la diminution du gender gap dans les formes de participation coûteuses en termes de temps et de ressources parmi les jeunes générations n’est pas due à un plus fort engagement des femmes mais à une participation en baisse des hommes, qui, dans certains pays, s’explique par une diminution du taux de syndicalisation chez les plus jeunes. En ce sens, ma thèse démontre et souligne que les hommes peuvent aussi changer leurs comportements politiques et que les évolutions des inégalités genrées de participation politique - en termes d’ampleur et de direction - ne découlent pas nécessairement des seules variations du comportement des femmes !

En 2017, vous avez travaillé à l'Université d'Oxford. Cette année d’échange a-t-elle eu un impact sur votre recherche ?

Oui, clairement : c’est un environnement intellectuel très stimulant. J’ai notamment pu rencontrer des chercheurs et des chercheuses travaillant aussi sur l’étude des effets d’âge, de génération et de période dans les comportements politiques — des effets qui sont très difficiles à dissocier dans des analyses basées sur des données et méthodes quantitatives. C’est grâce à ces rencontres et à ces discussions que j’ai choisi mon approche pour faire face à ce défi méthodologique auquel j’étais confrontée dans mon travail de thèse. Au-delà de cet aspect très spécifique, j’ai surtout profité du fait qu’Oxford est une très grande université avec une immense offre de séminaires de recherche, où se croisent des chercheurs et chercheuses venant de disciplines et traditions de recherche très différentes. J’ai vraiment appris beaucoup de choses grâce à ces savoirs divers et variés et notamment en présentant mon projet de thèse à des personnes qui à priori n'avaient rien à voir avec mon sujet.

Quels sont vos projets pour la suite ?

En ce moment, je me concentre surtout sur différents projets de publication en lien avec mon travail de thèse. En parallèle, j’enseigne des cours de science politique et de méthodologie à Sciences Po Bordeaux où j’ai également commencé un post-doctorat. Sur le long terme, je souhaite continuer à faire de la recherche et à creuser certaines pistes de recherche sur les inégalités de genre et de génération dans les comportements et attitudes politiques que je n’ai pas pu aborder dans mon travail de thèse.

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