Anne Poiret : "Je trouvais idiot d'aller au front sans une raison claire"

Anne Poiret : "Je trouvais idiot d'aller au front sans une raison claire"

  • Anne PoiretAnne Poiret

Dans un amphithéâtre bondé, jeudi 14 septembre, Anne Poiret, journaliste et réalisatrice de documentaires, s'est adressée aux étudiants de l'Ecole de journalisme de Sciences Po et a évoqué avec eux le journalisme d'après-guerre. Ce terrain, sur les zones de conflit, que quittent les journalistes d'actualité, au moment où les problèmes de reconstruction émergent.

Prix Albert Londres, lauréate d'un international Emmy Award du documentaire, diplômée de Sciences Po, Anne Poiret a partagé sa passion, son expertise et des extraits de ses films.

"Aucune rédaction n'a voulu de moi"

"Il y a 25 ans, moi aussi j'entrais à Sciences Po. Je m'étais battue, vraiment battue pour avoir le concours d'entrée, je l'ai raté plusieurs fois. Et je fais aujourd'hui exactement ce que je voulais faire. Ma grande chance, ma différence, c'est qu'il y a 25 ans, il n'y avait pas l'École de journalisme de Sciences Po. En 1999, j'avais déjà une licence d'histoire, et il y avait d'autres écoles de journalisme. J'étais pressée de faire mon métier, j'étais pressé de couvrir des sujets internationaux, et Sciences Po proposait une bourse de journalisme à l'étranger. Je l'ai obtenue et j'ai passé une année à NYU (New York University) pour apprendre la fabrique de reportages pour la TV.

A mon retour en France, aucune rédaction n'a voulu de moi. A l'époque, iTélévision - l'ancêtre de CNews - m'a embauchée, alors qu'il n'y avait pas de service étranger, ce qui n'était pas idéal pour mon projet. J'étais en charge de la Haute et Basse Normandie.

Bref, au bout de six mois, j'ai démissionné et cela a été mon seul CDI. Pendant ce temps-là, mes collègues des autres écoles de journalisme s'en sortaient mieux. Et moi, parce que je n'avais pas fait d'école de journalisme française, je ne rentrais dans aucune case. J'ai mis très longtemps à accepter que c'était une bonne nouvelle."

La rencontre avec Andrée Viollis, mère du reportage

"J'ai commencé la grande aventure de l'indépendance. J'ai fait beaucoup de dossiers pour vendre des sujets. J'ai surtout pris beaucoup beaucoup de murs. Et j'ai fini par atterrir à "C dans l'Air". C'était une rédaction très vivante, mais qui n'aimait pas envoyer les filles sur le terrain, ni sur le front, ni dans les banlieues.

Le patron était un de ces hommes qui ne connaissait pas Andrée Viollis. C'est l'une des mères du grand reportage. Elle a commencé le reportage après avoir eu 2 enfants, à 48 ans après la Première Guerre mondiale. Elle a été partout, à Kaboul, en Indochine où elle a dénoncé la colonisation. Elle a même voulu couvrir la guerre de Corée l'année de sa mort, à 80 ans. Bref, mon patron pensait que les femmes avaient encore quelque chose à conquérir. Mais à force de menaces de démission, on m'a confié un documentaire sur un massacre au Sri Lanka passé un peu inaperçu. Ce documentaire "Muttur, crime contre l'humanitaire", réalisé avec Gwen Le Gouil et Fabrice Launay, a reçu le Prix Albert Londres 2007. Un choc pour moi qui pensait avoir raté ma carrière. 

Les visages des Alberts (ceux qui ont remporté le prestigieux prix Albert Londres) ne sont pas connus du grand public mais moi je les connaissais. Et face à chacun d'eux, qui nous félicite, on manquait de défaillir... Marc Kravetz, Jean-Xavier de Lestrade, Hervé Brusini, Christophe Ayad... plutôt des hommes.

Un chiffre pour vous faire hurler : dans ses 49 premières années, le prix Albert Londres a consacré deux femmes, une en 1950, la deuxième, Christine Clerc en 1982, plus de trente ans plus tard alors qu'Andrée Viollis avait ouvert la voie."

"La décision la plus importante de ma vie professionnelle"

"La remise des prix Albert Londres se tient à Beyrouth. Le lendemain, il se passe quelque chose. Un camp palestinien s'enflamme. Le Fatah et l'armée libanaise se font face : nos collègues journalistes partent pour couvrir l'affrontement. Dans notre taxi déglingué, avec un monteur et un JRI, on s'organise : trouver des gilets pare-balles, une caméra, prévenir la rédaction. J'exulte, je vais enfin la voir, "ma" guerre. C'est ce qui m'attire. 

Mais, dans ce taxi, je vais prendre la décision la plus importante de ma vie professionnelle : j'ai donné consigne au taxi de faire demi-tour vers l'hôtel. Je trouvais idiot d'aller au front sans une raison claire, sans avoir enquêté et sans avoir les moyens de mettre du sens à toute la violence que j'allais voir. 

Ce jour-là, j'ai su que ce journalisme n'était pas le mien. J'ai décidé d'aller chercher autre chose. Portée par la même adrénaline, j'allais arpenter ces terrains, mais à ma façon. J'arriverai quand les chaînes d'infos plient bagages, pour une réalité qui ne tient pas en 1 minute 30. Pour moi, c'est seulement dans ces moments là que la compréhension des tensions géopolitiques est possible. Ce serait mon obsession, et c'est une bonne nouvelle d'avoir une obsession. Mettre ses tripes dans son travail. 

"Je raconte des histoires, rien de plus"

Mon seul conseil utile de cette heure passée ensemble est le suivant : le long format c'est un mélange de quête personnelle et d'obsession. Vous allez passer des mois et des années sur le même sujet. Ça m'a parfois pris deux ans pour convaincre une chaîne de télévision. Donc mieux vaut mieux que ça vous parle, que ca vous mange les tripes et que vous y pensiez nuit et jour. 

Je raconte des histoires, rien de plus. Mon monde a volé en éclat à peine sortie de l'école, le 11 septembre 2001. Le vôtre a explosé l'an dernier, le 22 février 2022. Et vous devez le raconter, pensez contre vous-mêmes et vos grilles d'analyse.

Parfois j'ai fait des pas de côté et j'ai commencé à m'intéresser à mon pays et notamment à l'achat d'armement. Je ne suis pas militante, pas activiste, pas une pacifiste. Comme journaliste, je me posais une seule question : peut-on débattre et discuter de cette contradiction? La réponse est non. L'armement en France est un champ d'investigation magnifique, un angle mort et on a besoin de bras pour enquêter sur cette question. 

Qui a le droit de raconter l'histoire?

Je voudrais partager avec vous une question qu'Albert Londres n'aurait jamais imaginée : qui a le droit de raconter l'histoire? Moi qui ne suis pas irakienne, syrienne, libanaise? C'est une remise en cause du "journalisme de parachute". Un envoyé spécial va sur un terrain qu'il ne connaît pas : il raconte en s'appuyant sur un fixeur rarement cité. Ces nouvelles voies du journalisme disent au fond : "aux chiottes Albert Londres". 

Je n'ai pas l'intention de raconter mon milieu ou ma ville d'origine. Ça ne m'intéresse pas et je suis devenue journaliste pour raconter ce que je ne connais pas. Mais comment répondre à cette question? J'ai fondé After War, ma société de production, et je cherche à produire des versions courtes de mes documentaires, du point de vue des fixeurs et pour diffuser dans leurs pays d'origine. On va suivre des femmes qui cherchent leurs fils, leurs maris, après la guerre. C'est l'angle mort dans l'angle mort. Les disparus, en plus des mots, et ce sont toujours les femmes qui cherchent. Ces quêtes racontent l'amour indéfectible de ces femmes. Quand vous arrêtez de chercher, vous le tuez. Ce film dont je rêve portera la parole des journalistes locaux, à partir des mêmes rushs. Une collaboration différente, avec un impact plus fort.

Retour en haut de page