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11 juin 2026

Explorer l’impact de la guerre sur les populations civiles dans une perspective transnationale

The Global War on Civilians: 1905-1945  [en français : La guerre mondiale contre les civils : 1905-1945], est un projet de recherche financé par le Conseil européen de la recherche au Centre d’histoire de Sciences Po. Il s’agit d'une initiative ambitieuse : étudier l’impact de la guerre moderne sur les civils. L'équipe de recherche se pose la question suivante : comment s’est imposée l’idée qu’une guerre pouvait être remportée non seulement sur les champs de bataille, mais aussi par des attaques délibérées contre les villes et les populations civiles ? Le projet porte sur les bombardements aériens et les dispositifs de défense civile qu’ils ont suscités, sur les blocus alimentaires et les politiques de rationnement sur le front intérieur, ainsi que sur les campagnes visant à démoraliser les populations civiles ennemies tout en maintenant le moral à l'arrière.

Bombardements japonais de Canton, mai-juin 1938
Bombardements japonais de Canton, mai-juin 1938 (crédits : Sekai Gahō, vol. 14, n° 8 (août 1938))

Les méthodes de l’histoire globale et transnationale sont mises en œuvre afin d'étudier le Japon, la deuxième guerre sino-japonaise, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Espagne, l’Union soviétique ainsi que le droit international. Le projet examine ainsi les liens entre ces différents cas nationaux et met en lumière la manière dont la guerre contre les civils, tout comme les dynamiques des fronts intérieurs, se sont développées à partir de la circulation transnationale des idées et des pratiques durant la première moitié du XXe siècle. Il propose de nouvelles questions pour l’histoire globale de la guerre, souvent négligées par les approches centrées sur les États-nations.

Mettre en perspective les apprentissages transnationaux

Le 22 mai 2026, un workshop intitulé “Making Transnational Connections” s'est tenu au Centre d'histoire de Sciences Po. Cet atelier a réuni des historiennes et des historiens travaillant sur les différents volets du projet : le Japon, la Grande-Bretagne, la deuxième guerre sino-japonaise, l'Italie, l'Allemagne, la guerre civile espagnole, le droit international et le rôle des États-Unis dans le bombardement et le blocus de leurs ennemis. La réunion a été ouverte par Sheldon Garon, chercheur principal du projet "The Global War on Civilians" et professeur à l’université de Princeton. Parmi les intervenantes et intervenants figuraient Nicholas Stargardt (Université d’Oxford), Victor Louzon (Sorbonne Université) et Arnau Fernández Pasalodos (Université de Grenade), ainsi que les membres de l’équipe de recherche, Boyd van Dijk (CHSP), Anne van Mourik (CHSP) et Mariella Terzoli (CHSP). Le projet recrutera prochainement deux nouveaux chercheurs postdoctorants, qui travailleront sur la France et sur le front intérieur soviétique.

Les chercheuses et chercheurs ont confronté les résultats de leurs recherches sur la circulation transnationale des idées et des pratiques relatives à la guerre et aux populations civiles durant la première moitié du XXe siècle. Certains des cas nationaux étudiés sont bien connus, notamment la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. D’autres, en revanche le Japon, la seconde guerre sino-japonaise, la guerre civile espagnole, l’arrière soviétique et l’Italie fasciste n’ont pas encore été intégrés de manière systématique à l’histoire de la guerre contre les civils, alors même qu’ils ont joué un rôle majeur dans l’élaboration des stratégies offensives et dans la construction des fronts intérieurs.

À la recherche des connexions transnationales dans les archives

Si les historiennes et historiens de la guerre et des sociétés ont parfois mobilisé les méthodes de l’histoire comparée pour mettre en regard différents cas nationaux, rares sont les projets qui se sont attachés à explorer collectivement les connexions transnationales à mesure que progressait l’enquête dans les archives.

Le projet The Global War on Civilians entend mettre au jour trois types de connexions : 

  • des connexions spatiales entre les nations, 
  • des connexions temporelles entre les développements antérieurs, notamment ceux de la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, 
  • ainsi que des connexions entre les stratégies offensives dirigées contre les civils et les dispositifs destinés à défendre les fronts intérieurs.
Bombardements japonais de Canton, mai-juin 1938
Bombardements japonais de Canton, mai-juin 1938 (crédits : Sekai Gahō, vol. 14, n° 8 (août 1938))

Le workshop du 22 mai 2026 a amorcé une étude des connexions transnationales selon deux approches.

D’une part, les participants ont examiné les notions et les discours communs qui émergent des recherches archivistiques, comme le  “moral” ou le “front intérieur”, en regardant comment ces termes ont circulé à l’échelle mondiale et dans quelle mesure ils ont contribué à façonner les politiques de guerre et les pratiques des populations civiles.

D’autre part, les membres du projet ont discuté des formes explicites d’apprentissage transnational, notamment des transferts d’idées et de politiques entre États. Ils ont partagé de nombreux exemples tirés des archives montrant comment ces circulations ont influencé les stratégies offensives et les politiques de front intérieur dans chacun des pays belligérants.

Les fronts intérieurs sont généralement envisagés dans le cadre des seules histoires nationales. Pourtant, ce projet montre que les concepteurs de ces dispositifs observaient attentivement les expériences menées à l’étranger. Ainsi, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, on retrouve des caractéristiques communes dans de nombreux pays, comme : les mesures de black-out [dispositions prises pour empêcher que les villes soient visibles depuis les airs la nuit], les services de défense passive chargés des alertes aériennes, le rationnement alimentaire, les campagnes d’épargne de guerre, ainsi que la mobilisation sans précédent des femmes sur le front intérieur.

Vers un glossaire commun

L’un des principaux objectifs du workshop était de mettre en commun les résultats des recherches archivistiques afin de faire apparaître des connexions internationales qui demeurent souvent invisibles lorsqu’elles sont envisagées à travers le seul prisme des historiographies nationales. Les échanges se sont articulés autour de plusieurs grands champs de réflexion :

  • le droit international ;
  • les fronts intérieurs ;
  • les blocus et les enjeux de sécurité ou d’insécurité alimentaire ;
  • les bombardements aériens et la défense des populations civiles ;
  • les bombardements dans les empires ("air control") et les violences coloniales.

Dans cette perspective, le projet élabore également un glossaire partagé de notions et de concepts destiné à faciliter les analyses comparatives et transnationales.

En mettant en dialogue des expériences nationales diverses, l’atelier a mis en évidence l’importance des approches transnationales pour comprendre les transformations de la guerre moderne entre 1905 et 1945.


Pour en savoir plus, consultez le site du projet (EN).

Ce projet bénéficie d’un financement du Conseil européen de la recherche (ERC) dans le cadre d’une bourse Advanced Grant (n° 101141720).

Légende de l'image de couverture : Le groupe du workshop "Making Transnational Connections" le 22 mai 2026 à Sciences Po. (crédits : AS / Sciences Po)

Ce projet bénéficie d'un financement de l'Union Européenne