Paroles d'étudiantes : Auriane, Cassandre, Cloë, Fiona et Huifang du Master communication, médias et industries créatives

Paroles d'étudiantes : Auriane, Cassandre, Cloë, Fiona et Huifang du Master communication, médias et industries créatives

Cartographier les féminicides en France
  • L'équipe illustrée ©Cassandre SiebertL'équipe illustrée ©Cassandre Siebert

En 2020, Auriane, Cassandre, Cloë, Fiona et Huifang, étudiantes en Master communication, médias et industries créatives à l'École du management et de l’innovation de Sciences Po, ont cartographié les controverses autour des féminicides en France.

Cette méthode pédagogique, créée par Bruno Latour, professeur émérite à Sciences Po, a pour but d’apprendre aux étudiantes et aux étudiants à se repérer dans l'univers de la recherche en sélectionnant une controverse sur laquelle elles et ils accumulent une documentation complète qu’ils mettent en forme et publient sur un site web. Chaque thème devient alors une sorte de "parlement virtuel" aidant à la mise en politique des nouvelles "choses publiques". Elles racontent leur expérience.

POURQUOI AVoir CHOISI LE COURS "CARTOGRAPHIE DES CONTROVERSES" ?

Cloë : Ce cours est très différent des autres cours proposés dans la maquette pédagogique de notre Master, à la fois dans son contenu et dans son approche : il permet de s’investir sur un sujet que l’on choisit pendant presque 6 mois, ce qui signifie que l’on dispose de suffisamment de temps pour mener une réflexion profonde et aboutie. Je pense que c’est ce côté "enquête" qui m’a le plus attirée : le fait de se plonger dans un sujet et d’en découvrir certaines facettes qui ne sont pas relayées par les médias traditionnels, de rencontrer les personnes qui en sont “expertes” pour échanger avec elles, le tout pour tenter d’en comprendre les enjeux.

Auriane : De mon côté, c’est le mot "cartographie" qui m’a tout de suite interpellée. Dans le prolongement de mon parcours académique centré sur les sciences humaines et sociales, je trouvais passionnant de mener un travail approfondi de recherche en groupe, avec une pédagogie active, une méthodologie d’enquête sociologique et un enjeu de communication fort, par la restitution de la complexité du sujet choisi de la manière la plus lisible et accessible possible via un site web.

Huifang : Avant de choisir ce cours, j’étais un peu paniquée, car je pensais que ma capacité linguistique n’était pas forcément pà la hauteur des exigences pour un projet si rigoureux. Mais j’ai toujours été attirée par les sciences sociales, donc finalement l’envie d’élargir l’horizon de mes connaissances a effacé mes craintes et m’a conduite à choisir ce cours.

COMMENT EN ÊTES-VOUS VENUES À CARTOGRAPHIER LES CONTROVERSES AUTOUR DE LA QUANTIFICATION ET DE LA QUALIFICATION DES FÉMINICIDES EN FRANCE ?

Cassandre : En étudiant les qualifications du terme "féminicide" en France et à l’international, nous avons découvert qu’il en existait en fait une multitude : par exemple, lorsqu’ils comptabilisent les victimes de féminicides, certains organismes incluent les femmes transgenres et/ou les femmes en situation de prostitution, tandis que d’autres restreignent leur comptage aux morts violentes au sein du couple. Ces définitions induisent des comptages différents, et chaque comptage correspond à une méthodologie spécifique : cela signifie que différentes façons de comptabiliser co-existent, chacune correspondant à une définition différente du "féminicide". C’est un aspect que l’on ne remarque pas forcément lorsque l’on survole la presse, mais que l’on découvre lorsque l’on se penche sur le travail des collectifs, des institutions et des médias qui réalisent leurs propres comptages.

Fiona : Oui, c’est en comprenant qui crée quelles catégories — et dans quels intérêts — que l’on peut saisir les différentes dimensions des controverses. Durant notre travail nous avons sans cesse cherché comment s’articulent les critères (sociaux, pénaux), les comptages qui les traduisent, et les personnes — ou plutôt les groupes de personnes — qui créent et diffusent ces comptages.

COMMENT AVEZ-VOUS PROCÉDÉ ?

Fiona : Nous avons entrepris une recherche en plusieurs étapes. D’abord, nous avons établi une première bibliographie. Dans un second temps, nous avons approfondi nos recherches. Puis, à mesure que la bibliographie s’allongeait, nous avons priorisé les lectures, synthétisé les documents que nous lisions pour les partager aux autres membres du groupe. Jusqu’au moment de la publication du site, nous avons continué à découvrir de nouvelles ressources documentaires, ce qui est à la fois frustrant et stimulant !

Grâce à ces recherches, dès le mois de mars nous avons identifié des personnes expertes du sujet des féminicides : plusieurs juristes et avocates, une psychologue, des responsables d’organisations, … Sept d’entre elles nous ont accordé un entretien ; nous leur en sommes vraiment reconnaissantes, d’autant plus dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons ! Le recueil de leurs paroles directes a été un complément très précieux pour notre travail.

Huifang : Même si la majorité de nos recherches se concentrent sur la France, nous avons aussi voulu étudier comment les organisations internationales agissaient vis-à-vis des féminicides : nous avons notamment découvert UNSA Vienna Femicide Team, qui a fondé Femicide Watch Platform en 2017, conjointement avec UN Studies Association (UNSA) Global Network.

EN QUOI LE SITE WEB QUE VOUS AVEZ CRÉÉ PEUT AIDER À LA "MISE EN POLITIQUE" DU SUJET DU COMPTAGE DES FÉMINICIDES ?

Auriane : Le site vise à déployer et articuler les enjeux de la controverse : l’objectif est de mettre en évidence l’interdépendance entre les questions de définition et de quantification. En sciences humaines et sociales, comme en physique quantique, ce que l’on observe est indissociable de la manière dont on l’observe. Nous avons également voulu rendre compte de la constitution d’un champ de recherche, les études de genre, à l’aune de l’objet social "féminicide". Enfin, nous souhaitons bien sûr que ce site constitue un outil d’information, voire de prévention, dans l’optique d’une meilleure prise en charge institutionnelle et pluridisciplinaire.

Cloë : Au cours de notre enquête, nous nous sommes rapidement aperçues que de nombreuses données co-existaient, et qu’elles variaient parfois en fonction du contexte, notamment politique, dans lequel elles sont récoltées. C’est d’ailleurs le principal obstacle à l’établissement d’une étude des féminicides à l’échelle internationale : la façon de compter ces crimes découle du contexte, mais est également un signal très fort, puisqu’elle influence ensuite les politiques de prévention. Nous espérons que notre site pourra permettre de montrer quels sont les enjeux du comptage des féminicides bien au delà des statistiques, pour mieux protéger les potentielles victimes, et ce notamment par l’instauration de politiques qui prennent en compte les spécificités de ce crime.

Cassandre : L’intérêt de ce format est aussi de laisser la possibilité au lecteur d’approfondir certains aspects qui l’intéressent. Sur notre site, le féminicide est abordable par quatre thématiques : la définition, le comptage, les enjeux juridiques et psychologiques. Il est aussi possible d’entrer dans le sujet par une cartographie permettant de situer une partie des acteurs et actrices associée avec la controverse, ou de retracer l’histoire du concept de féminicide à travers une chronologie thématique. Trois formes qui donnent à voir le féminicide sous des angles complémentaires.

SI VOUS DEVIEZ RETENIR UN ENSEIGNEMENT DU TRAVAIL QUE VOUS AVEZ ACCOMPLI DANS CE COURS, QUEL SERAIT-IL ?

Cloë : J’ai appris énormément de choses lors de ce cours, si bien qu’il est difficile d’en choisir une. Mais si il faut le faire, je dirais l’importance de travailler ensemble avec bienveillance et écoute. Ce travail est le résultat d’une confiance mutuelle et d’une entraide permanente, et j’y vois une très belle expérience de sororité !

Auriane : Au-delà d’une formidable expérience de travail en groupe, de la richesse des échanges et de la grande bienveillance des actrices rencontrées, j’en retiendrais deux : le rôle crucial autant que la difficulté d’être impartiale — à défaut d’être neutre — et le caractère indissociable des questions de définition et de quantification.

Huifang : Ce cours a été un véritable enrichissement intellectuel ! Si je devais retenir un seul enseignement : c’est de reconnaître le fait que l’on vit dans une perpétuelle complexité, souvent sans solution tranchée, donc il faut être curieux sur les arguments de toutes les parties-prenantes et essayer de comprendre les positionnements des autres, et de pouvoir finalement avoir une vision plus objective et claire vis-à-vis des phénomènes sociétaux.

Fiona : Durant l'enquête, il nous a fallu rester vigilantes et ne pas se focaliser sur des figures connues, médiatisées, qui prennent régulièrement la parole sur les féminicides. En se recentrant systématiquement sur les actrices et acteurs de la controverse ayant un positionnement basé sur un "savoir spécialisé", j'ai appris à mieux distinguer la controverse de la polémique, et à être attentive aux voix, certes plus discrètes vis-à-vis du public, mais pas moins engagées sur le sujet.

Cassandre : Au delà de l’enrichissement méthodologique et de la curiosité sans faille générée par ce cours, je retiendrai la richesse de réflexion que peut procurer la cohésion au sein d’un groupe d’étudiantes venant d’horizons très différents. La rencontre de nos regards complémentaires et des savoirs-faires acquis lors de nos formations (pour le coup très diverses) a su nous animer tout au long de nos recherches. C’était une expérience très enrichissante, pour chacune d’entre nous.

 

En savoir plus

Retour en haut de page