"Faire une thèse, c'est faire un choix de vie"

Entretien avec Ettore Recchi, directeur des études en sociologie
  • Ettore Recchi ©Caroline Maufroid / Sciences PoEttore Recchi ©Caroline Maufroid / Sciences Po

Envie de faire une thèse en sociologie ? Discipline-phare enseignée dès le Collège universitaire, la sociologie est aussi l’un des piliers de la recherche à Sciences Po. Comment la pratique-t-on à Sciences Po ? Comment trouver un sujet de thèse dans cette discipline ? Les conseils et réponses de Ettore Recchi, sociologue et directeur des études doctorales en sociologie à Sciences Po. 

Ettore Recchi, vous êtes sociologue à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po. Vos recherches portent notamment sur la mobilité en Europe, qu'est-ce qui vous amené à vous y intéresser ?

En tant que sociologue, je me suis toujours intéressé à des catégories spécifiques d’individus, des minorités souvent un peu obscures, mais qui sont en fait des acteurs clés de la reproduction sociale ou du changement social. Pour ma thèse, j’ai ainsi étudié les jeunes militants politiques en Italie. À l’époque, dans les années 90, la jeunesse politique italienne était impliquée dans ce qui semblait constituer un important mouvement de transformation. Pourtant, j’ai découvert qu’elle était majoritairement le résultat et le vecteur d’une continuité et d’une reproduction sociales. Dans la même logique, j’ai commencé, au début des années 2000, à m’intéresser aux mobilités européennes et plus précisément à ces citoyens européens qui s’installent dans un autre pays que le leur. Il m’a semblé que cette population transnationale contribuait à lentement éroder le socle plus que centenaire des modes de vie et de pensée centrées sur la nation.

En quoi ces citoyens européens “mobiles” changent-ils la donne ?

Avec la libre circulation, l’Union européenne a créé un statut unique de migrants bénéficiant des pleins droits de la citoyenneté et qui peuvent, - du moins sur le papier -, outrepasser le mécanisme traditionnel d’assimilation de l’État-nation. Ces migrants européens sont-ils facteurs de changement ? Oui, mais pas dans le sens où ils donnent du pouvoir aux institutions supranationales. Ils ont plutôt provoqué une contre-réaction violente, dont quelques-uns des seuils critiques ont été atteints lors du rejet de la Constitution européenne et des “plombiers polonais” et, plus récemment, avec le Brexit et son rejet du “tourisme social roumain”. Dans nos sociétés, les individus mobiles, et particulièrement les migrants européens qui en sont l’illustration parfaite, sont des “outsiders” qui exacerbent l’antagonisme grandissant des “locaux” contre les “cosmopolites”. Actuellement, je continue à m’intéresser aux mobilités et migrations humaines à l’échelle globale, dans une perspective à la fois macro et micro. Mon sentiment, c’est que les pratiques sociales transnationales sont une force de changement puissante. Le sens de ce changement doit encore être pleinement évalué et le résultat pourrait bien être paradoxal et contre-intuitif...

Depuis la rentrée dernière, vous êtes directeur d'études doctorales en sociologie et, à ce titre, vous accompagnez les travaux des doctorants de Sciences Po. Que vous apporte cette expérience ?

L’un des secrets pas si secret de Sciences Po, - un cercle vertueux cause et conséquence de son succès - est la qualité de ses étudiants. Qu’ils soient en master ou doctorants, les étudiants ici sont très stimulants et c’est un plaisir de les côtoyer. Ils disent ouvertement ce qu’ils pensent, ils écoutent, et la diversité de leurs expériences, – en termes de formations intellectuelles, de disciplines et d’origines –, accentue cela. Ce que j’apprécie le plus, c’est quand les étudiants entrent dans les détails de vos enseignements et vous offrent un point de vue auquel vous n’auriez jamais pensé. Récemment, un étudiant indien qui suit mon cours sur la liberté de circulation en Europe a posé la question : “Comment la libre circulation pourrait-elle être introduite en Asie du Sud-Est ? ». Je n’y avais jamais pensé, et je connaissais trop peu le contexte pour pouvoir lui répondre. J’ai finalement appris beaucoup en lisant le mémoire qu’il a écrit sur le sujet.    

Comment accompagnez-vous les étudiants dans leurs recherches ? Que leur conseillez-vous ?

Les doctorants ont une liberté d’exploration et de spécialisation unique dans une carrière académique. J’aimerais à nouveau avoir autant de temps pour lire, examiner, aller à des séminaires, brasser les données… Mais ils doivent trouver un compromis entre l’identification d’un sujet spécifique de recherche, qui permet d’accélérer l’écriture, et l’exploration intellectuelle, qui amène à poser de meilleures questions de recherche et d’élaborer des réponses plus détaillées. Un point essentiel est de trouver quelles sont les questions de recherche. C’est assez curieux que ce point soit souvent insaisissable et glissant pour beaucoup de jeunes (et moins jeunes) universitaires brillants. C’est ce qui m’a poussé à proposer cette année un cours intitulé “Questions de recherche sociologique” qui offre aux doctorants la possibilité d’échanger avec des chercheurs de notre faculté sur les questions de recherche qui inspirent leur travail. Les étudiants sont encouragés à aiguiser leurs vastes sujets de recherche pour les transformer en questions théoriques significatives – ce qui est plus facile à dire qu’à faire ! Transformer une sensibilité à un sujet en questions de recherche, les raccrocher à un débat théorique et, enfin, trouver les données et les méthodes qui peuvent mener à de potentielles réponses : ce sont les principes fondamentaux de la recherche.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants souhaitant faire un doctorat en sociologie ?

S’embarquer dans un doctorat, c’est un peu faire un choix de vie ! S’investir pendant des années dans la préparation d’une thèse mène à exclure certains choix de carrière en dehors de la sphère académique. Êtes-vous prêt à cela ? Ensuite, se pose la question de la sociologie. Après leur master, les doctorants en sociologie doivent être conscients que leur discipline est épistémologiquement plurielle. Quelle sociologie vous convient ? Est-elle représentée à Sciences Po ? Malgré l’incroyable variété des centres d’intérêts et des approches en recherche, la plupart des sociologues de Sciences Po tendent vers la recherche empirique. Ils ont aussi en commun une indépendance vis-à-vis des « écoles » et des « grandes théories ». Est-ce que cette liberté intellectuelle et cette propension à l’analyse fondée sur des preuves correspond à votre vision de l’enquête sociologique ? J’invite enfin les étudiants intéressé par un doctorat à élargir et approfondir leur connaissance d’outils et de méthodes bien au-delà de leur zone de confort. « Méthodes » vient du grec meta hodos, “se frayer un chemin” – et faire un doctorat c’est cela : un chemin un peu long, certes, mais sans aucun doute fascinant.

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