Observer le nombre d'enfants avec les données EU-SILC

Angela Greulich et Aurélien Dasré contournent les biais
Revue Population
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Observer le nombre d'enfants avec les données EU-SILC

Angela Greulich (OSC), Aurélien Dasré, traduit par Karine Guerrouche

Population 2018/4 (Vol. 73), parution mai 2019, pages 719 à 755

https://doi.org/10.3917/popu.1804.0719 (accessible sur CAIRN)

Dans un précédent numéro de Population, des chercheurs présentaient les enquêtes européennes sur les revenus et les conditions de vie (EU-SILC) comme une source de données particulièrement utile pour mesurer la fécondité selon des caractéristiques sociodémographiques. Néanmoins, ces enquêtes comportent des biais qui les ont obligé à procéder à un ajustement de la fécondité observée. Angela Greulich et Aurélien Dasré analysent précisément ces biais en comparant dans plusieurs pays le nombre d’enfants déjà nés selon l’âge de la mère avec les estimations non biaisées issues de la Human Fertility Database. Ils explorent les limites de ces enquêtes pour chaque rang de naissance et mesurent plus spécifiquement dans le cas de la France l’ampleur de ce biais en fonction de caractéristiques démographiques et socioéconomiques des mères.

Figure A2, Revue Population 2018/4, Greulich & Dasré, AnnexesLes données d’EU-SILC sont de plus en plus utilisées par les chercheurs en raison de leurs nombreux avantages, mais elles présentent un inconvénient majeur : les enfants des répondants ne sont observés que s’ils vivent de manière permanente dans le foyer parental. Pour obtenir des informations sur ces enfants, le chercheur doit apparier les enfants avec leurs parents en fusionnant leurs fiches individuelles respectives : les données EU-SILC contiennent les fiches individuelles de chaque membre du ménage, donnant ainsi accès à des données démographiques essentielles. Elles fournissent aussi des fiches personnelles pour les membres âgés de 15 ans et plus, dans lesquels figurent des informations comme le niveau d’instruction, le statut d’activité et le revenu.  Les chercheurs peuvent ainsi observer le nombre d’enfants vivant dans un ménage à une période donnée et reconstituer le comportement en termes de fécondité. En revanche, il n’est pas possible de faire la distinction entre parents biologiques, parents adoptifs, parents d’accueil et beaux-parents (Eurostat, 2010).

Étant donné que le cadre EU-SILC a surtout été conçu pour analyser le revenu et les conditions de vie des ménages, le questionnaire ne contient aucun élément sur le nombre d’enfants qu’ont eu les femmes et les hommes du ménage, de sorte que les enfants vivant à l’extérieur du ménage sont exclus des observations. Les informations sur la fécondité tirées d’EU-SILC sont donc altérées par les départs successifs du foyer parental. En conséquence, le biais vers le bas affectant le nombre d’enfants mesuré avec EU-SILC, lié à la décohabitation des enfants, augmente avec l’âge.

Pour contourner le problème des informations manquantes sur les enfants vivant hors du ménage, les chercheurs tendent souvent à limiter l’échantillon aux âges jeunes. Néanmoins, le fait que les données EU-SILC ne disent rien des enfants vivant hors du ménage parental n’est pas seulement problématique pour l’analyse démographique. Si l’objet de la recherche est d’expliquer le revenu et les conditions de vie des individus d’un certain âge, les informations manquantes sur l’histoire génésique peuvent être à l’origine de biais importants qu’il ne faut pas négliger. Ainsi, pour expliquer la progression de carrière d’une femme de 50 ans, il est regrettable de ne pas savoir qu’elle a eu un premier enfant à l’âge de 20 ans.
Le nombre croissant de divorces, de remises en union et de familles recomposées en Europe va de pair avec un accroissement du nombre d’enfants ne vivant pas de manière permanente avec leurs parents biologiques, tout en représentant des coûts substantiels. En outre, un allongement de la durée des études et un accès plus tardif et plus incertain à un emploi stable font que le départ du foyer parental et une indépendance financière durable ne sont plus nécessairement concomitants.

Le biais entachant la mesure du nombre d’enfants dans EU-SILC ayant des conséquences considérables pour tous les domaines de la recherche, mieux vaut interpréter les résultats avec circonspection. Afin de sensibiliser les utilisateurs à la question de la qualité des données démographiques, cet article propose une analyse systématique de la qualité de la mesure du nombre d’enfants à partir des données EU-SILC. À des fins de comparabilité, il se concentre sur le nombre d’enfants observés pour les femmes.

L'analyse du biais s’appuie sur deux informations importantes et complémentaires :
- une première partie descriptive quantifie le biais par âge et par rang de naissance, puis mesure le phénomène du départ des enfants ;
- une seconde partie, analytique, identifie les profils démographiques et socioéconomiques les plus susceptibles d’être associés à des mesures biaisées.

Cette analyse systématique est menée en comparant les données EU-SILC avec celles de deux autres sources de données : pour la différenciation du biais par âge et par rang de naissance, la comparaison s’effectue avec des mesures issues de la base de données sur la fécondité humaine (Human Fertility Database, HFD). Pour l’analyse du biais en fonction des caractéristiques démographiques et socioéconomiques, on utilise la déclinaison française d’EU-SILC à savoir l’enquête Statistiques sur les ressources et les conditions de vie (SRCV), qui inclut une question sur le nombre d’enfants vivant respectivement dans et hors du ménage.
Il est possible d'utiliser SRCV pour identifier les profils socioéconomiques qui, dans EU-SILC, donnent lieu aux mesures de la fécondité les plus biaisées du fait que les enfants extérieurs au ménage sont exclus des observations.