Trajectoires historiques

Intégrations régionales

Écrit par Olivier Dabène   

Le régionalisme en Amérique latine possède des origines lointaines, mais son histoire est relativement courte et mouvementée. La référence récurrente à une « communauté imaginaire » et la relation aux Etats-Unis en constituent les clefs de voûte.

 

De la colonisation aux indépendances

Les trois siècles de colonisation de l'Amérique par les Espagnols et les Portugais s'apparente à une vaste entreprise d'intégration régionale, réussie pour les seconds, beaucoup moins pour les premiers.

L'Empire espagnol éprouve bien des difficultés à stabiliser un découpage territorial de ses immenses possessions. De San Francisco à la Patagonie, les divisions administratives en Vice-Royautés, Capitaineries ou municipalités créent progressivement du sens pour les colons, mais ne garantissent guère un développement économique harmonieux. L'interdiction faite aux colonies de commercer entre elles ne facilite pas leur intégration. Pourtant, les trafics engendrent l'émergence de zones d'intégration « naturelle » et « par le bas », dans la Caraïbe, les Andes ou encore autour du Bassin de la Plata.

Les Latino-Américains accèdent à l'indépendance avec un fort localisme, et un attachement à la fois à la patria grande (l'Amérique latine) et la patria chica (leur pays). Quelques grandes figures contribuent alors à la construction d'une « communauté imaginaire » latino-américaine.

Le vénézuélien Francisco de Miranda (1750-1816), par exemple, considère que l'Amérique latine est une « Nation » et propose dès 1790 un Etat indépendant constitué de toute l'Amérique hispanophone. Vient ensuite le péruvien Juan Egaña (1768-1836) qui, inquiet d'une possible invasion européenne, suggère la création d'une Fédération entre les Etats-Unis, l'Amérique hispanophone et même l'Espagne (Plan de défense de toute l'Amérique). Le Centraméricain José Cecilio del Valle (1780-1834) propose quant à lui la formation d'une fédération avec tous les Etats américains qui signeraient un traité général de commerce.

Une Fédération sera effectivement créée en Amérique centrale (1823-1839).

En 1823, la doctrine Monroe est plutôt bien accueillie, mais Simon Bolivar en perçoit les ambiguïtés. En 1815, dans sa Lettre à un habitant de la Jamaïque, il se réfère à l'Amérique latine comme la « plus grande nation du monde ». En 1824, Bolivar convoque le Congrès du Panama, afin de proposer une Confédération. Sa vision d'une Amérique latine unie se heurte à bien des résistances, car elle est perçue comme une tentative pour imposer une hégémonie. Le congrès se déroule du 22 juin au 25 juillet 1826, avec des représentants de la « grande » Colombie, d'Amérique centrale, du Pérou et du Mexique (on note l'absence des Argentins), qui signent un « Traité d'Union, Ligue et Confédération ». Il s'agit d'un traité de défense. Seule la Grande Colombie ratifie le traité. Bolivar se résout à n'unifier que les pays qu'il libère, dans les Andes, puis pendant les 50 premières années d'indépendance, l'Amérique latine se morcelle, tout en continuant à se référer à son unité, et doit rapidement faire face à l'agressivité des Etats-Unis.

Dès 1847, le Mexique se voit dépossédé de plus de la moitié de son territoire par les États-Unis. Le Traité de Guadalupe Hidalgo lui enlève notamment l'État de la Californie où est découvert de l'or quelques semaines plus tard. Durant la guerre de sécession (1861-1865), l'Espagne intervient militairement en République Dominicaine en 1861 et au Pérou en 1862. Napoléon III, de son côté, tente d'annexer le Mexique. Maximilien en est l'empereur de 1864 à 1867.

 

Panaméricanisme, impérialisme et solidarité latinoaméricaine

Néanmoins, à partir de 1880, l'impérialisme prend un nouveau visage. La révolution économique, qui fait des États-Unis la première puissance du monde, et l'épuisement de la Frontière en 1890 incitent ce pays à offrir à son développement capitaliste de nouveaux débouchés. L'Amérique latine semble devoir faire partie de sa «destinée manifeste». L'offensive emprunte tour à tour ou conjointement les voies politique, économique et militaire, de façon à imposer une pax americana dans le continent et à créer une zone de libre-échange.

La guerre du Pacifique (1879-1883), qui oppose le Chili à la Bolivie et au Pérou, est le prétexte saisi par les États-Unis pour tenter, dès 1880, de réunir une conférence interaméricaine afin de discuter de l'élaboration de procédures d'arbitrage continentales. La première Conférence internationale d'États américains a lieu entre octobre 1889 et avril 1890 à Washington. Les Latino-américains, notamment les Argentins, s'y montrent soucieux de protéger leur souveraineté et n'acceptent que la création d'une «Union internationale des républiques américaines pour le recueil et la distribution rapides de données sur le commerce». Son secrétariat, le Bureau commercial des Républiques américaines, change plusieurs fois de nom au fur et à mesure que s'étendent ses prérogatives.

Peu de progrès sont néanmoins réalisés au plan politique ou commercial. Au plan juridique, en revanche, un droit international américain apparaît en gestation, grâce notamment à la Convention Drago (1902), limitant le recours à la force pour le recouvrement d'une dette, ou la Doctrine Tobar (1907) portant sur la non-reconnaissance de gouvernements issus de coups d'État.

Entre 1889 et 1910 différentes Conférences internationales américaines ont lieu:

  • Washington, 1889-1890: Création du Bureau commercial des Républiques américaines
  • Mexico, 1901-1902: Création du Bureau international des Républiques américaines
  • Río de Janeiro, 1906: Élargissement des prérogatives du Bureau
  • Buenos Aires, 1910: Création de l'Union panaméricaine

A l'évidence, trop d'initiatives agressives en matière de politique extérieure de la part des États-Unis interviennent pour que les réticences des Latino-américains puissent être amadouées.

Dans l'île de Cuba, possession espagnole, un soulèvement d'esclaves se transforme dans les années 1868-1878 en révolte nationaliste. En 1895, le poète José Martí relance la lutte pour l'indépendance. Il est la première victime d'une violente répression menée par les Espagnols. L'opinion publique nord-américaine s'en émeut. En 1898, lorsque le navire de guerre USS Maine est coulé dans le port de la Havane, les États-Unis déclarent la guerre à l'Espagne. Le 10 décembre 1898, le Traité de Paris reconnaît l'indépendance de Cuba, en même temps qu'il cède aux États-Unis les îles de Porto Rico, Guam et des Philippines.

Le président Théodore Roosevelt favorise en 1903 la sécession de Panama de la Colombie et obtient du nouvel État créé une concession pour construire le canal et une frange de territoire de 15 kilomètres de large du Pacifique à la mer caraïbe, puis ajoute en 1904 à la Doctrine Monroe un «corollaire» qui justifie la politique du «gros bâton» (big stick) qu'il compte appliquer à l'égard de l'Amérique latine. 

L'impérialisme nord-américain se manifeste pendant ces années dans bien d'autres pays. A la suite du président Roosevelt (1901-1909), William Howard Taft (1909-1913) inaugure la «diplomatie du dollar», plus directement préoccupée par la défense des intérêts économiques. Pour les petits pays d'Amérique centrale et des Caraïbes, la différence passe inaperçue tant, jusqu'en 1933, les interventions y sont nombreuses. De nombreux pays se convertissent en protectorats financiers nord-américains. Ainsi, en 1905, un traité signé avec la République Dominicaine permet aux États-Unis de prendre le contrôle des droits de douane de ce pays jusqu'en 1941. Haïti connaît la même situation entre 1915 et 1934. Les Etats-Unis contrôlent d'ailleurs militairement la République Dominicaine entre 1916 et 1922 ou le Nicaragua entre 1914 et 1924.

Dans les années 20-30, des partis politiques nouveaux s'organisent qui appellent à la résistance contre l'impérialisme. L'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) au Pérou en est l'incarnation la plus réussie. Le grand dirigeant Haya de la Torre parvient à fédérer les efforts de nombreuses forces politiques, mais ses tentatives pour accéder au pouvoir se soldent par des échecs.

Lors de la septième conférence interaméricaine de 1933, à Montevideo, la politique du bon voisinage de Roosevelt annoncée par le Secrétaire d'État Hull, n'apparaît aux Latino-américains que comme une déclaration d'intention. Puis en 1936, lors de la Conférence interaméricaine de consolidation de la paix, à Buenos Aires, les États-Unis s'engagent à ne pas intervenir «directement ou indirectement et pour quelque motif que ce soit dans les affaires intérieures et extérieures» des pays d'Amérique latine. De plus, un pacte de consultation est adopté, permettant de coordonner les différents traités existant en matière de maintien de la paix (Traité Gondra de 1923, Pacte Kellog de 1928, Convention générale de conciliation de 1929, Traité général interaméricain d'arbitrage de 1929 et Traité de non agression et de conciliation de 1933). Puis à la huitième Conférence internationale d'États américains, réunie à Lima en décembre 1938, le thème de la co-responsabilité s'impose et une Déclaration de solidarité continentale est signée. Un climat de coopération interaméricaine est clairement installé qui se développe durant la seconde guerre mondiale.

En septembre-octobre 1939, se réunit la première réunion de consultation des ministres des affaires étrangères des États américains. Une attitude de neutralité est arrêtée, définissant une zone interdite à tout acte de guerre. La seconde réunion du même type a lieu en 1940, après les défaites française et hollandaise, et traite du sort des colonies européennes sur le continent américain. Celles-ci sont placées sous la tutelle provisoire des États américains afin que la neutralité du continent puisse être préservée, ce qui n'aurait plus été le cas si les îles françaises et néerlandaises étaient passées sous contrôle allemand.

L'entrée en guerre des États-Unis le 9 décembre 1941, le lendemain de l'attaque de Pearl Harbour, a des conséquences importantes pour l'Amérique latine. En janvier 1942, les États-Unis convoquent la troisième réunion de consultation à Rio de Janeiro. Ils demandèrent aux Latino-américains de rompre leurs relations diplomatiques et commerciales avec les forces de l'Axe et une Junte interaméricaine de défense est créée. Lors d'une Conférence interaméricaine extraordinaire, à Mexico en février-mars 1945, un acte (l'Acte de Chapultepec) est signé recommandant l'élaboration d'un traité d'assistance réciproque.

Après la guerre, l'Amérique latine ne figure pas au rang des priorités en matière de diplomatie pour les États-Unis. Le sous-continent paraît à l'abri de la menace soviétique et, d'un point de vue stratégique, il n'intéresse guère. Preuve de cette relative négligence, la Conférence sur la sécurité collective, programmée pour octobre 1945, est retardée de deux ans. La «Conférence interaméricaine pour le maintien de la paix et de la sécurité collective» se réunit à Rio de Janeiro du 15 août au 2 septembre 1947, aboutissant à la signature d'un Traité interaméricain d'assistance mutuelle, connu sous le nom de Traité de Rio. Réaffirmant dans son préambule l'idéal Rooseveltien des «relations d'amitié et de bon voisinage», ce traité se donne pour objectif «d'assurer la paix par tous les moyens adéquats, de pourvoir à une aide réciproque effective pour faire face aux attaques armées contre quelque État Américain, et de conjurer les menaces d'agression contre n'importe lequel d'entre eux». Pour cela, son article 3 prévoit la mise en œuvre de mécanismes de solidarité continentale, en cas d'agression. Mais la nature de cette agression pose problème. Les formulations contenues dans l'article 6 du Traité devaient à cet égard emporter de lourdes conséquences. En se référant à «une agression qui ne soit pas une attaque armée» ou à «quelque autre fait ou situation susceptible de mettre en péril la paix de l'Amérique», cet article laisse une marge d'interprétation très large sur la nature des menaces à la sécurité collective. Et de fait, il est invoqué en 1954 au moment où les États-Unis considèrent que la révolution guatémaltèque met en péril la paix de l'Amérique.

Car à partir de 1947, les États-Unis se montrent de plus en plus préoccupés par la menace de subversion communiste en Amérique latine, comme d'ailleurs partout dans le monde. Cela se manifesta de façon encore beaucoup plus claire en 1948, lors de la Neuvième conférence internationale américaine, tenue à Bogota du 30 mars au 2 mai. Cette Conférence est extrêmement prolixe puisqu'y sont approuvés la Charte de l'Organisation des États américains (OEA), un Traité américain de règlement pacifique (Pacte de Bogota), une Convention économique, deux Conventions sur les droits politiques et civiques de la femme et 46 résolutions.

Les États représentés à Bogota souhaitaient créer une organisation régionale sur le modèle de l'ONU, défendant les mêmes idéaux, étant, comme il est inscrit dans le préambule de la Charte de l'OEA, «sûrs du fait que le véritable sens de la solidarité américaine et du bon voisinage ne peut se concevoir qu'en consolidant dans ce continent et dans le cadre des institutions démocratiques un régime de liberté individuelle et de justice sociale basé sur le respect des droits fondamentaux de l'homme». La défense de la démocratie semble passer par l'élimination des communistes, mais cela ne devait pas apparaître dans la Charte de l'OEA. Les Latino-américains y font même inscrire le principe de non-intervention, dans le chapitre III.

Mais parallèlement, les États-Unis font adopter lors de la Conférence une résolution intitulée «Préservation et défense de la démocratie en Amérique» dans laquelle il est clairement indiqué que le communisme est incompatible avec la démocratie.

De façon encore plus explicite, une «Déclaration de solidarité pour le maintien de l'intégrité politique des États américains contre l'intervention du communisme international» fut votée, à la demande des États-Unis et contre l'avis de l'Argentine, du Mexique et naturellement du Guatemala, à la Dixième conférence internationale d'États américains de Caracas en mars 1954. Précédant de quelques semaines l'intervention au Guatemala, cette déclaration lui donna un oripeau de légalité juridique et de légitimité politique.

 

La CEPAL entrepreneur d'intégration

Dès la conférence de San Francisco donnant naissance à l'Organisation des Nations Unies (ONU), l'Amérique latine, qui compte 20 pays parmi les 51 représentés, fait l'expérience de son poids sur la scène internationale, tout en ressentant sa faiblesse et son isolement. L'attention du monde se porte sur le relèvement de l'Europe et non sur les zones ayant été épargnées par les destructions. Ainsi, lors de la Conférence de La Havane (novembre 1947 à mars 1948), où est discutée une charte constitutive d'une organisation internationale du commerce, la demande latino-américaine visant à permettre aux États en retard de développement de s'octroyer des tarifs douaniers préférentiels est ignorée. De même en 1949, le FMI refuse un projet latino-américain d'un mécanisme régional de compensation pour les déséquilibres des balances de paiement.

Pourtant en 1948, le diplomate chilien Hernán Santa Cruz, avec l'appui de Pierre Mendès France, était parvenu à convaincre les membres du Comité économique et social de l'ONU de créer une Commission économique pour l'Amérique latine (CEPAL), passant outre l'opposition des Etats-Unis qui ne souhaitait pas dupliquer les fonctions du Conseil interaméricain économique et social. Première manifestation sérieuse, et couronnée de succès, d'une volonté des Latino-Américains d'attirer le regard du monde sur leurs problèmes et non de se cantonner à un face à face avec le grand voisin du nord, la CEPAL ne devient pas immédiatement un entrepreneur d'intégration.

Lorsque l'économiste argentin Raúl Prebisch en prend la direction en 1949, il est surtout préoccupé par le retard de développement de l'Amérique latine, qu'il explique dans son « manifeste » de 1949 (« Le développement économique de l'Amérique latine et quelques uns de ses principaux problèmes ») par une détérioration constante des termes de l'échange. La thèse Prebisch-Singer de l'échange inégal n'est guère crédible pendant la guerre de Corée, qui a pour effet de tirer vers le haut les cours des produits exportés par l'Amérique latine. Cela n'empêche pas la CEPAL d'affiner son diagnostic et, jusqu'à la fin des années 50, de proposer aux gouvernements latino-américains de les aider à planifier leur industrialisation afin d'accélérer la croissance. Peu d'entre eux sont réceptifs à ces idées, dans un contexte politique dominé par des régimes autoritaires (Vargas, Perón, Trujillo, Odría, Perez Jimenez) qui sont opposés à l'idée de la planification (nationale et encore plus internationale) que suppose l'intégration.

Ce contexte évolue à la fin des années 50, avec l'arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants comme Kubitschek au Brésil (1954-1959), Lleras Camargo en Colombie (1957-1962), Frondizi en Argentine (1958-1962) et Betancourt au Venezuela (1958-1964). Un nouveau volontarisme politique est à l'ordre du jour en matière de promotion du développement.

La CEPAL de son côté commence à prôner à partir de 1956-1957 une stratégie d'intégration régionale. La poursuite de l'industrialisation substitutive d'importations requiert un élargissement des marchés et la planification d'une complémentarité industrielle entre les pays pour éviter la concurrence. L'expérience en cours en Amérique centrale, sous la houlette du bureau régional de la CEPAL au Mexique, est prometteuse, et la marché commun que l'Europe fait craindre une perte de débouchés pour certains produits d'exportation latino-américains.

A partir de la fin des années 50, la CEPAL se convertit donc en entrepreneur d'intégration, dont l'influence a souvent été exagérée. Il existe en effet des projets de rapprochement en cours dans la région et les gouvernements impliqués ne sont pas toujours sensibles aux recommandations de la CEPAL, et les Etats-Unis ont par ailleurs leur propre agenda pour l'Amérique latine qui diffère de celui de la CEPAL. Les Etats-Unis soutiennent l'intégration régionale, mais uniquement cantonnée au libre-échange, et se montrent hostiles à la planification et à l'idée de complémentarité industrielle qu'ils considèrent comme des entraves au marché.

De fait, dès les années 30, alors que la plupart des pays font face à la dépression en adoptant des dispositifs de contrôle de change, l'Argentine, alors le pays dont l'industrialisation progresse le plus rapidement, cherche des arrangements commerciaux avec ses voisins : en 1939, l'Argentine et le Brésil négocient un traité de complémentarité industrielle et de libre-échange. En 1941, l'Argentine propose une union douanière de la Plata. Après la guerre, l'Argentine promeut l'intégration, sous la direction de Perón qui cherche à étendre son influence politique. En 1948, un accord est signé par la Colombie, l'Équateur, le Panama et le Venezuela pour la création d'une union douanière. Ce traité n'est jamais ratifié et aucun de ces projets n'aboutit.

En 1959-1960, de nombreuses réunions sont organisées pour étudier la possibilité d'une zone de libre-échange sud-américaine : en avril 1959 à Santiago (CEPAL) avec l'Argentine, le Brésil, le Chili et l'Uruguay ; en septembre 1959 à Montevideo avec l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Chili, le Paraguay, le Pérou et l'Uruguay (en présence d'observateurs mexicains et vénézuéliens). L'influence de la CEPAL est déclinante et le Traité de Montevideo, signé en février 1960 par Argentine, Brésil, Chili, Mexique, Paraguay, Pérou et Uruguay, en témoigne. L'Association latino-américaine de libre-échange (ALALC) ne comporte pas de caractère automatique des réductions tarifaires, ni de solution aux problèmes de paiement, deux des préoccupations mises en avant par la CEPAL, même si elle reprend les principes de réciprocité et de complémentarité industrielle. Raymond Mikesell a fait une excellente analyse de ce traité (« The movement toward regional trading groups in Latin America" pp.125-160, dans Latin American Issues. Essays and Comments, Albert Hirschmann (ed.), New York, The Twentieth Century Fund, 1961), en montrant comment les négociateurs étaient parvenus à protéger la logique strictement intergouvernementale et à faire en sorte que le désarmement tarifaire puisse être réversible, en fonction des intérêts économiques qui pourraient être affectés dans les pays (grâce notamment aux clauses de sauvegarde). Mikesell pointe avec lucidité le principal obstacle à l'intégration en évoquant la faiblesse des gouvernements, réticents à négocier des concessions tarifaires susceptibles d'affecter les intérêts de groupes économiques politiquement influents.

L'expérience centraméricaine montre aussi à quel point la CEPAL ne se heurte pas seulement aux choix politiques (ou à la vulnérabilité) des gouvernements, mais aussi à l'influence concurrente des Etats-Unis. Le Regional Office for Central America and Panama (ROCAP) a incité les Centraméricains à s'engager dans la voie du libre-échange, contre l'avis de la CEPAL qui depuis 1951 plaidait pour la complémentarité industrielle. Le produit de ces pressions contraires a été la signature de deux traités, le premier de type cépalien, le « Régime pour les industries centraméricaines intégrées » en 1958 puis le second, plutôt de type nord -américain, le Marché commun centraméricain (MCCA) en 1960.

 

L'Alliance pour le progrès

Traditionnellement hostiles à l'intégration latino-américaine, les Etats-Unis évoluent à la fin des années 50, notamment pour 3 raisons : l'expérience européenne est plutôt bénéfique aux grandes entreprises américaines en Europe ; le climat politique d'hostilité à l'égard des Etats-Unis (traumatisme des manifestations anti US à l'occasion de la tournée de Nixon au printemps 1958 à Lima et Caracas) ; puis le traumatisme de la révolution cubaine dont il s'agit désormais de prévenir une éventuelle contagion.

C'est ainsi que les Etats-Unis décident d'accéder à deux demandes pressantes des Latino-américains. La première concerne la création d'une banque régionale. La Banque interaméricaine de développement (BID) est créée en avril 1959. A partir de 1965, par le biais de l'Institut latino-américain d'intégration (INTAL), la BID soutient les processus d'intégration. La seconde est contenue dans la proposition de Kubitschek (1955) de mobiliser des fonds en faveur du développement de l'Amérique latine (« Opération Pan América »). Le président Eisenhower ne donne pas suite à ce projet, mais l'idée fait son chemin.

Le 13 mars 1961, Kennedy propose au sous-continent un effort conjoint destiné à promouvoir le développement économique, à engager des réformes structurelles et à instaurer ou consolider la démocratie. Le lendemain, le jeune président démocrate demande au Congrès l'autorisation de créer un Fonds interaméricain de progrès social. Puis, après le fiasco de la tentative d'invasion de Cuba, il présente ses projets d' « Alliance pour le progrès » lors de la conférence exceptionnelle du Conseil interaméricain économique et social de l'OEA qui se tient à Punta del Este, en Uruguay, du 5 au 17 août 1961. Deux importants documents y sont signés. Le premier, la Déclaration des peuples d'Amérique, fixe un certain nombre d'objectifs généraux qui sont détaillés dans le second, la Charte de Punta del Este. 

A l'aune d'ambitions immenses, puisqu'il s'agissait d'améliorer substantiellement les conditions de vie des populations et de moderniser les structures politiques, le bilan ne peut être que décevant, tant en termes de croissance du PIB/habitant que dans le domaine des réformes à engager (fiscale et agraire notamment). Conçue pour consolider la démocratie et contrer l'influence castriste, la politique de Kennedy est impuissante face à la vague de coups d'État des années 60, quant elle ne l'encourage pas ouvertement au nom d'intérêts bien compris.

Concernant l'intégration régionale, le soutien américain n'est pas d'un grand effet. Durant les années soixante, l'expérience centraméricaine s'avère relativement efficace en termes de dynamisation du commerce intra-régional, mais l'ALALC s'enlise dans des négociations sans fin.

 

Le retour du latinoaméricanisme

Pour autant le relatif abandon dont se sent victime l'Amérique latine au milieu des années 60 suscite une réactivation du « latinoaméricanisme ».

Un Parlement latino-américain (Parlatino) est créé le 7 décembre 1964 à Lima, par 14 pays, comme institution démocratique de caractère permanent, destiné à harmoniser et canaliser le mouvement vers l'intégration. Le 14 février 1967 est signé le Traité de Tlatelolco visant à l'interdiction des armes nucléaires en Amérique latine.

Cette même année, un Sommet des Amériques est convoqué à Punta del Este (12-14 avril 1967). La Déclaration des présidents d'Amérique appelle à la création progressive d'un Marché commun. Pour la première fois, les Etats-Unis s'associent à ce projet. Mais ce Sommet n'est suivi d'aucun effet, et il ne fait que conforter l'idée de l'intégration sous-régionale.

En 1969 à Viña del Mar, les ministres des affaires étrangères d'Amérique latine s'accordent sur un important texte (le « Consensus de Viña del Mar ») affirmant des valeurs communes. La même année un groupe de pays andins décident d'initier leur propre processus d'intégration, estimant que leur retard de développement n'est pas suffisamment pris en compte au sein de l'ALALC. Le groupe andin (GRAN) adopte une structure organique complexe, copiée sur l'expérience européenne. Toujours la même année, et là encore en raisons de déséquilibres dans la distribution des bénéfices du libre-échange, une guerre éclate en Amérique centrale entre le Honduras (marginalisé dans les échanges) et le Salvador. Enfin, encore en 1969, un Traité entre l'Argentine, la Bolivie, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay est signé, créant le Groupe du Rio de la Plata. Un Accord portant sur le développement du Bassin est arrêté qui débouche plus tard sur les barrages d'Itaipu et Yacireta, après maintes péripéties à l'occasion desquels le Brésil a adopté une politique de puissance vis-à-vis de ses voisins.

Cette année 1969 incarne donc de façon emblématique les dynamiques contradictoires d'intégration et de désintégration à l'œuvre en Amérique latine.

Les années 70 sont le théâtre d'une remise en question de l'intégration telle qu'elle fonctionne depuis ses origines, face à un bilan modeste. L'intégration n'est pas le moteur du développement escompté, ni même un dynamiseur d'échanges commerciaux.

Pour autant, les années 70 sont aussi le témoin de la signature de nouveaux accords. En 1975 est créé le Système économique latino-américain (SELA) pour promouvoir la coopération économique entre les pays et, la même année, un groupe de pays de la Caraïbe anglophone établit une Communauté de la Caraïbe (CARICOM). La refonte du traité de Montevideo de 1960 est à l'ordre du jour, qui aboutit en 1980 à l'Association latino-américaine d'intégration (ALADI), avec des objectifs revus à la baisse.

La crise économique et les transitions vers la démocratie offrent un contexte totalement renouvelé dans les années 80. Les efforts diplomatiques mis en œuvre pour tenter des trouver des solutions à la crise de la dette (« Consensus de Carthagène » en 1984) et à la crise en Amérique centrale (Groupe de Contadora en 1983-1985) ont pour effet de réactiver la coopération politique et le sens de l'intérêt général. Le Groupe de Rio créé en 1986 est l'incarnation de cette volonté de créer un dispositif permanent de concertation politique. A la fin des années 80 et au début des années 90, de nombreux processus d'intégration sont relancés et de nouveaux apparaissent, comme le Marché commun du sud (MERCOSUR en 1991) et l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA, 1994).

Désormais conçu comme relevant du « régionalisme ouvert », cette dernière vague d'intégration diffère assez substantiellement des précédentes, puisqu'elle tourne le dos à cinquante ans de protectionnisme et de stratégie d'industrialisation substitutive d'importations pour se couler dans le moule néo-libéral. Elle se caractérise aussi par une prolifération d'accords qui ont bien des difficultés à converger.

Sur ce thème voir, Olivier Dabène, «L'intégration régionale dans les Amériques. Économie politique de la convergence», Les Études du CERI, n°45, septembre 1998, 44p.

Mise à jour le Dimanche, 07 Novembre 2010