Définitions

Intégrations régionales

Écrit par Olivier Dabène    

Les définitions le plus souvent retenues de l'intégration régionale portent la trace de l'influence des théories néo-fonctionnalistes et de l'expérience européenne.

Pour Ernst Haas, "l'étude de l'intégration régionale consiste à expliquer comment et pourquoi des Etats cessent d'être pleinement souverains, comment et pourquoi ils fusionnent, se fondent ou se mélangent volontairement avec leurs voisins au point de perdre les attributs de la souveraineté tout en acquérant de nouvelles techniques pour résoudre les conflits entre eux" (dans "The study of regional integration: reflections on the joy and anguish of pretheorizing", International Organization, VOl.24, N04, Automne 1970, p.610).

Des auteurs plus récents insistent toujours sur cette dimension de la cession de souveraineté. Pour Walter Mattli par exemple, "l'intégration se définit par le lien volontaire dans le domaine économique de deux ou plusieurs Etats jusque là indépendants, dans la mesure où l'autorité dans des domaines cruciaux de la régulation et des politiques est transférée au niveau supranational" (dans The logic of regional integration. Europe and beyond, Cambridge university press, 1999, p.41).

Les réalistes, de leur côté, ont traditionnellement choisi de s'intéresser plus à la façon dont la coopération peut déboucher sur des régimes internationaux. Mais les uns comme les autres centrent leur définition sur les Etats.

Une vision plus sociologique, mais partant toujorus de la recherche de la paix,  a été offerte par Karl Deutsch et ses collaborateurs. L'intégration devient un "sens de la communauté", acompagné d'institutions et de comportements suffisamment enracinés pour que s'impose des "attentes de changement pacifique". (dans Political Community and the North Atlantic Area. Princeton University press, 1957, p.5).

David Puchala, de son côté, définit l'intégration comme un "système de concordance", où les acteurs peuvent harmoniser leurs intérêts et trouver des compromis (dans "Of blind men, elephants and international integration", Journal of Common Market Studies, Vol.10, N°3, mars 1972, p.267.). Bruce Russet insiste plus sur la capacité à resoudre des problèmes en commun (dans "Transactions, community and international political integration", Journal of Common Market Studies, Vol.9, N°3, mars 1971, p.228).

Tenter d'appliquer ces définitions classiques à l'Amérique latine soulève deux problèmes: elles sont intimement liées à la résolution des conflits et la construction de la paix (or l'Amérique latine est un continent plutôt pacifique dans la deuxième moitié du XXème siècle); elles sont centrées sur la problématique des abandons de souveraineté (or aucun Etat en Amérique latine n'a accepté la supranationalité des institutions communautaires).

La littérature sur le néo-régionalisme n'est pas d'un plus grand secours. Si l'on suit Söderbaum, "le néo-régionalisme se caractérise par sa multidimensionalité, complexité, fluidité et non conformité, et par le fait qu'il implique une grande variété d'acteurs étatiques et non étatiques, qui coopérent sur un registre souvent informel autour de coalitions" (dans Theories of new regionalism, Palgrave, 2003, p.1-2).

Le vocabulaire est nouveau, il n'est pas certain que l'objet et la méthode le soient.

Plus intéressantes sont les pistes qui soulignent le caractère construit des régions. Bull et Boas considèrent que les régions sont "en constante création, construites, déconstruites et reconstruites par des pratiques et des discours" (dans "Multilateral development banks as regionalising actors: the Asian development bank and the Inter-american development bank", New Political Economy, Vol.8, N°2, juillet 2003). C'est aussi la voie suivie par Francesco Duina dans The social construction of free trade. The European Union, NAFTA and MERCOSUR (Princeton University Press, 2006).

Afin de rendre compte des spécificités des trajectoires historiques du régionalisme en Amérique latine, je propose de définir l'intégration régionale en termes de processus historique de hausse du niveau d'interaction entre unités politiques (infranationales, nationales ou supranationales), provoquée par des acteurs partageant des idées, arrêtant des objectifs et trouvant des instruments pour les atteindre, et ce faisant contribuant de façon volontaire ou involontaire à construire une région.

Je mentionnerai également trois corollaires à cette définition: 1) le processus peut impliquer une grande diversité d'acteurs (publics et privés), de registres (formels et informels) et niveaux d'interaction ("par le haut" et "par le bas") et d'agendas; 2) il peut résulter d'une stratégie délibérée ou relever d'un effet émergent; et 3) il peut susciter la création d'institutions.

Mise à jour le Samedi, 06 Juin 2009