Le Venezuela, un pays violent

Depuis plus d’un mois, la contestation gronde au Venezuela de la part de groupes sociaux et/ou d’opposition au gouvernement de Nicolás Maduro, au pouvoir depuis moins d’un an. Dans un contexte socio-économique difficile, les protestations entamées début février ont très rapidement pris un tournant politique, et surtout violent. Pourquoi, alors que l’armée semble rester fidèle au gouvernement bolivarien et face au risque sécuritaire que représentent les bandes armées, parfois liées au pouvoir, parfois indépendantes, mais dans la majorité des cas incontrôlées, des groupes de personnes civiles ont choisi de descendre dans la rue ? Il s’agit là d’une question qui interpelle surtout les regards extérieurs à la société vénézuélienne et dont les réponses sont à chercher bien au-delà du contexte de tensions immédiat.

Ce texte ne résulte pas d’une recherche académique, mais se définirait plutôt comme un témoignage résultant de plusieurs années aux contacts des Vénezuéliens.

Le Venezuela, un pays violent.

Violence sociale

Toute société comporte un certain degré de cette violence ; elle n’est pas physique, ni directe, mais redoutablement puissante et renvoie chacun à son camp dans la société, ou à sa classe sociale.

Au Venezuela, elle est omniprésente ; aujourd’hui, aucune classe sociale ne se respecte. Il n’existe pas une vision nationale incluant tous les Vénézuéliens. Les élites dites traditionnelles, celles qui ont perdu le pouvoir politique en 1998, mais conservent une certaine puissance économique, adoptent un comportement hostile, voire raciste, envers leurs concitoyens plus pauvres, et la plupart du temps plus métissés. Cette association entre race et catégorie socio-économique n’est pas propre au Venezuela, mais représente une des caractéristiques les plus connues, et largement étudiées, des pays latino-américains.

L’arrivée au pouvoir d’Hugo Chávez et du gouvernement dit bolivarien s’est accompagnée d’une volonté, à visée sociale et politique, de valoriser le « peuple » vénézuélien, c’est-à-dire les catégories marginalisées de la société, notamment du fait de la crise économique des années 1980. Toutefois, le projet bolivarien s’est en même temps retourné contre les élites traditionnelles, pour des raisons politiques (coup d’état de 2002), idéologiques (anti-capitalisme), voire personnelles (la confrontation entre personnalités se termine souvent en réglements de compte via les institutions politiques). Au lieu d’apaiser des tensions sociales latentes, les gouvernements d’Hugo Chávez et de Nicolás Maduro ont choisi de les rendre explicites, ce qui a eu pour effet, certes, de placer cette question cruciale au centre du débat politique, mais également de créer un autre type de discrimination « anti-bourgeois », « anti-élites ». Il en résulte une société toujours aussi divisée, de manière moins édulcorée, où le mauvais traitement de l’autre n’est plus à sens unique, mais il demeure très présent et rend délétère l’ambiance de la rue. Au sein de chaque camp, l’atmosphère est toujours très conviviale et festive ; les Vénézuéliens restant un des peuples les plus heureux de la planète (20e position sur 156 pour 2010-2012 selon le World Happiness Report de l’Université de Columbia). Mais dès que les « camps » se croisent et s’identifient, la tension est très souvent palpable.

Violence létale

À cette violence symbolique s’ajout une violence létale, admise par tous les acteurs politiques. Le Venezuela est devenu un des pays les plus dangeureux de la région et Caracas une des villes les plus risquées au monde. Bien que les deux principales forces politiques se disputent sur l’exactitude des chiffres (39 homicides pour 100 000 habitants en 2013 selon le gouvernement ; 79 d’après l’ONG, Observatoire vénézuélien de la violence), les deux reconnaissent l’ampleur du phénomène, d’où la tenue d’une réunion spéciale incluant tous les gouverneurs (représentants des différentes régions) et des maires début janvier 2014.

Les protestations s’inscrivent dans ce contexte de violence, il n’est donc malheureusement pas surprenant que les affrontements entre forces de l’ordre, groupes armés et opposition fassent des victimes.

Tant les autorités, les représentants de l’opposition que les journalistes présents sur place rencontrent bien des difficultés à déterminer l’origine des meurtres, étant donné que chaque camp comporte en son sein des personnes armées en toute illégalité, et dont le traçage est complexifié par le contexte agité des manifestations, l’infiltration de groupes délinquants et le manque de contrôle tant des autorités que des contestataires sur leurs partisans.

Cette violence létale radicalise les acteurs présents dans la rue, atise les volontés de revanche et de détestation réciproque, d’autant plus que la plupart des crimes ont de grande chance de rester impunis. La justice vénézuélienne peine en effet à résoudre tous les cas, en raison de leur ampleur, mais aussi de dysfonctionnements internes.

Violence rhétorique

Les violences sociales et létales sont renforcées par un climat de défiance rhétorique permanent entre les principales forces politiques, le gouvernement bolivarien et la MUD (Mesa de Unidad Democrática). Le président Nicolás Maduro n’a de cesse de qualifier l’opposition en des termes péjoratifs, voire insultants, « fascite »  étant le plus récurrent.

De même du côté de l’opposition, Henrique Capriles, le représentant de la MUD, a tenu des propos peu glorifiants à l’égard de son adversaire lors de la campagne électorale de 2013, allant jusqu’à traiter Nicolás Maduro de « pistonné ». De manière générale, les chavistes sont qualifiés de « voleurs », « communistes dictateurs » et lorsque la colère l’emporte d’« indiens », soit de pauvres.

Les injures sont devenues monnaie courante dans le débat politique vénézuélien au cours de la dernière décennie, au détriment de réflexions critique sur les programmes proposés, qui passent inaperçues, ce qui reflète en partie la polarisation politique extrême du pays.

Violence politique

Dans le Venezuela de la dernière décennie, les principales forces politiques – gouvernement et MUD - ne proposent pas de projets inclusifs, ce qui a des conséquences importantes lorsqu’émergent des tensions comme celles que traverse le pays actuellement. Plus que des programmes non-inclusifs, ceux-ci apparaissent aujourd’hui comme étant exclusifs. Le développement d’un projet ne s’envisage que dans l’anéantissement de l’autre, aucune cohabitation n’est envisagée. Comme si la vie politique était un jeu à somme nulle.

La confrontation politique est telle qu’elle recouvre toute autre facette du débat politique. Les protestations ont commencé sur fond de demandes socio-économiques face aux problèmes de pénuries et d’insécurité. Mais en moins de quelques jours, elles ont pris un tournant politique, qui depuis domine les enjeux et les discours.

Ainsi, face aux manifestations, le gouvernement bolivarien adopte une rhétorique de la menace de coup d’État à son encontre et de risques de destabilisation (héritage de 2002-2003), bien que l’armée lui soit restée fidèle pour le moment. Un dialogue a été proposé en même temps que les services secrets et la Garde nationale sont envoyés dans les rues. Pourtant, leur réputation est execrable parmi les Vénézuéliens et leur manque de discipline une constante depuis les années 1980. 

De l’autre côté, une partie de l’opposition, interne et surtout expatriée, animée par l’ébullation politique du moment, aspire de facto à un changement de régime. Alors même que cette posture mine son image internationale et étiole ses soutiens externes, pourtant nécessaires à sa survie matérielle dans le champ politique national. Les divisions en son sein, habilement atténuées lors des dernières élections, ont refait surface de manière patente depuis un mois, au point de remettre en cause le leadership d’Henrique Capriles, le candidat unique de la MUD lors des élections présidentielles de 2012 et de 2013.

De fait, dans les deux camps, ce sont les secteurs radicaux qui semblent s’imposer, il existe peu de place pour les voix modérées. Ainsi, quelle visibilité des mouvements étudiants - certains à l’origine des manifestations - qui refusent tout rattachement politique et demandent la tenue de conférences nationales pour répondre à leurs requêtes concrètes ?

Quelle sortie de crise pour le Venezuela dans un tel contexte ? Une conciliation pourrait être imposée de l’extérieur tel en 2003, ce qui semble se dessiner via l’Union des Nations sud-américaines (UNASUR). Mais la résolution de la conflictualité resterait superficielle, comme l’atteste le retour régulier de tensions politiques depuis cette date, et notamment l’épisode actuel. Comment imposer une conciliation à des acteurs dont les représentants dominants du moment ne s’accordent aucune légitimité réciproque ?

Il est bien complexe de déterminer ce que souhaitent les Vénézuéliens. Les différents types de violences auxquels ont recourt les acteurs politiques répondent aussi à une demande sociale. Et c’est bien là que réside tout le paradoxe de la situation politique vénézuélienne. Le climat de violence politique s’accompagne d’une mobilisation très importante des citoyens aux moments-clés, notamment lors des élections et des manifestations. L’abstention aux dernières échéances électorales a été très faible, même après 14 années de pouvoir du même groupe politique (79,68% de participation à la présidentielle et 58,92% aux municipales selon le Conseil national électoral (CNE)). Et lors des municipales de décembre 2013, les représentants chavistes et de la MUD ont cumulé environ 92% des voix, confirmant la faible attractivité des propositions alternatives (49,24% pour le Parti Socialiste Unifié du Venezuela et ses alliés et 42,72% pour la MUD et ses alliés).

Du côté du gouvernement, la rhétorique anti-impérialiste et anti-bourgeoise mobilise la base électorale, suscite l’attention, et répond à la violence sociale explicitée. En ce qui concerne la MUD, elle doit aussi faire face à un électorat en demande de positionnements forts. Lors de la campagne de 2013, Henrique Capriles a commencé par une rhétorique plus douce, en lien avec le contexte de deuil national. Mais il ne semblait pas décoller ; il a alors adopté un discours plus tranché, ce qui lui a valu la couverture d’un des journaux de l’opposition le lendemain, avec un titre évocateur : « Valiente » (le courageux). De même, l’effritement de son leadership au sein de la MUD s’est effectuée en faveur de Leopoldo López, ce dernier appuyant les manifestations de rue, alors qu’Henrique Capriles se montrait plus réticent en raison des risques d’escalade de la violence. L’arrestation de Leopoldo López a facilité le ralliement d’Henrique Capriles et lui a remis le pied à l’étrier.

Le Venezuela reste une énigme : les violences anti-démocratiques (entendues dans le sens occidental) de part et d’autres de l’échiquier politique cohabitent avec une mobilisation politique très importante, ce qui représente en même temps un des fondements de tout régime démocratique.

 

Elodie Brun, mars 2014