La montée en puissance d’Ollanta Humala dans la campagne présidentielle : décryptage

Le grand perdant du second tour de l'élection présidentielle de 2006 face à Alan Garcia se retrouve à nouveau en tête des sondages des présidentielles de 2011. Après un début de campagne très discret, le leader nationaliste est progressivement monté en puissance et a fini par supplanter ses adversaires deux semaines avant le premier tour très attendu de ce dimanche 10 avril.

Le sondage de l'institut péruvien Ipsos divulgué aujourd'hui pour les médias étrangers (il est interdit aux médias péruviens de publier des sondages la dernière semaine avant l'élection) donne Ollanta Humala en tête avec 28% suivi de Keiko Fujimori avec 21% et à égalité en troisième position, Alejandro Toledo et Pedro Pablo Kuczynski. On peut d'ores et déjà affirmer que la montée d'Humala est loin d'être le fruit du hasard, plusieurs facteurs l'expliquent et révèlent que le vote nationaliste est un vote consolidé, ce qui nous laisse penser que Ollanta Humala a de fortes chances d'accéder au second tour de l'élection, la question étant davantage de savoir à qui va-t-il se confronter entre les deux tours.

 

Le décollage d'Ollanta Humala résulte premièrement du phénomène de polarisation de la campagne électorale ces dernières semaines. Jusque là, les candidats incarnant la tendance « centriste » (Alejandro Toledo, Luis Castañeda et Keiko Fujimori) étaient en tête portés par un discours flottant, changeant de cap et de propositions de gouvernement au gré des aléas de la campagne. Il semble que les électeurs se soient lassés des positions tièdes et versatiles de ces derniers et aient opté pour les candidats les plus identifiables dans leurs programmes de gouvernement. Pedro Pablo Kuczynski pour Alianza por el Gran Cambio a ainsi connu une évolution spectaculaire passant de 5% d'intentions de vote en janvier a plus de 15% début avril. L'économiste naturalisé américain, est le candidat de la droite décomplexée péruvienne. Son programme repose sur la poursuite de la politique néo-libérale basée principalement sur l'exportation de matières premières, la réduction des couts sociaux et le maintien de la croissance. Son principal avantage est de séduire les jeunes urbains qui aspirent ouvertement au rêve américain incarné par cet homme politique de 73 ans, patron de plusieurs entreprises implantées aux États-Unis et ex-ministre de l'économie de l'ex-président et actuel candidat Alejandro Toledo. Son électorat représente le secteur A et B de la population péruvienne, soient les classes supérieures qui ont directement bénéficié de la croissance de ces dernières années et n'envisagent pas de remettre en cause l'ordre économique actuel.


De l'autre côté de l'échiquier politique, se situe Ollanta Humala. Bien que le parti nationaliste ne se revendique pas particulièrement de gauche, il est le seul à occuper cet espace dans l'élection présidentielle. En effet, l'autre formation de gauche présente dans la campagne, Fuerza Social (parti de l'actuelle maire de Lima), a retiré son candidat à l'élection, Miguel Cuadros, il y a quelques semaines faute de ne pouvoir dépasser les 1,5% d'intentions de vote dans les sondages. Les autres partis historiques de la gauche péruvienne, soient le parti socialiste et le parti communiste, se sont quant à eux associés a l'alliance Gana Perù dirigée par le parti nationaliste. Humala bénéficie donc de la sympathie des électeurs de gauche mais surtout dispose d'un fort appui des classes populaires (secteurs D et E) qui sont la base de son électorat et accessoirement les grands oubliés du « miracle économique » péruvien. Son bastion est indiscutablement sa région d'origine: le Sud du Pérou qui concentre 18% de la population totale du pays. A la différence de Pedro Pablo Kuczynski (PPK) qui depuis deux semaines n'a pas grimpé dans les sondages au-delà des 18%, Humala dispose de réserves de vote importantes notamment chez les classes moyennes urbaines. Il est à présent second sur Lima, où pourtant il rencontrait jusqu'à peu le plus fort taux de résistance. Rappelons que la capitale péruvienne concentre à elle seule le tiers de la population avec ses neuf et quelques millions d'habitants.

Cette ascension dans des secteurs de populations et dans des zones qui en 2006 ont été très rétives à la candidature nationaliste s'explique également par la stratégie de communication développée par Humala pour ces élections de 2011. En 2006 le leader nationaliste avait souffert du vote de la peur provoqué notamment par un discours très agressif de l'ex-commandant. Ses positions radicales et sa remise en cause du système économique ont effrayé des électeurs péruviens réputés conservateurs dans leur choix politique. Ollanta Humala, après avoir passé ces cinq dernières années à consolider le parti nationaliste dans toutes les régions du pays et avoir élaboré un plan de gouvernement très abouti et ambitieux est arrivé dans cette campagne avec une nouvelle image.

Après des débuts discrets, Ollanta Humala a apporté dans la campagne ce qui manquait jusqu'à présent : une vision du pays assortie d'une proposition politique finement étudiée. Son plan de gouvernement a été travaillé par une équipe d'experts reconnus et traite des problèmes majeurs du pays dans leur ensemble en en proposant une résolution basée sur deux piliers : l'économie nationale de marché et la réforme de la constitution fujimoriste de 1993 toujours en vigueur.

Mais encore fallait-il que l'ex-commandant sache incarner ce projet et persuader les électeurs. C'est là que sont intervenus les experts brésiliens en marketing politique, parmi eux Joao Santana. Celui qui a porté Lula Da Silva au pouvoir en 2002 - après trois échecs présidentiels du leader du PT - a adouci la figure martiale et radicale du nationaliste pour récupérer le vote de la classe moyenne et des entrepreneurs. Depuis, Humala promet un changement qui soit progressif et surtout issu de la concertation entre les différents secteurs de la société.

Quand lui sont renvoyées ses prétentions à nationaliser certains secteurs de l'économie, le leader de Gana Perù répond que la nationalisation est un concept politique et non économique, que son but est de refaire intervenir l'État dans des secteurs abandonnés aux mains des multinationales étrangères afin de favoriser les entreprises nationales et sortir de la dépendance aux matières premières. Le nationaliste ajoute qu'il ne s'agit pas de faire fuir les investissements étrangers sinon de chercher a ce que l'argent généré par l'extraction des ressources soit davantage redistribué dans la société péruvienne (les fameux « impuestos a las sobreganancias ») et qu'il soit investi dans le processus d'industrialisation du pays . Lorsque ses détracteurs agitent le spectre de Chávez usant de la même stratégie qu'en 2006, Humala choisit de ne pas répondre. C'est un autre point fort de sa communication: ne pas entrer dans les polémiques, ne pas attaquer ses adversaires. Au contraire, promouvoir le consensus. Lors du dernier débat organisé entre les différents candidats, Humala a surpris en demandant à ses adversaires, après avoir exposé ses idées, si ces derniers étaient d'accord avec celles-ci. Le leader nationaliste s'est ainsi positionné au-dessus de ses adversaires, dans une attitude très présidentielle. La manœuvre avait aussi l'intérêt de faire taire ses opposants qui répètent qu'il serait un danger pour la démocratie. Celui qui a une tentative de coup d'état à son actif a insisté sur son attachement aux valeurs démocratiques, allant jusqu'à signer un compromis l'engageant à ne pas réformer la Constitution dans le but de permettre sa réélection et assurant que la liberté d'expression des citoyens comme des médias seraient totalement garantie s'il arrivait au pouvoir. De sorte que, lorsque Chavez a, comme en 2006, déclaré son respect et affiché son soutien pour le leader de Gana Perù qui fut, selon ses propres mots, un « bon soldat », Humala l'a invité par caméra interposée à ne pas s'immiscer dans la campagne électorale péruvienne.

Enfin après avoir tenté de rassurer sur ces liens avec le président vénézuélien, il lui fallait aussi donner sa vision de la société péruvienne et notamment son opinion sur le mariage gay et l'avortement, deux thèmes évoqués dans le programme de gouvernement de Gana Perú sous un angle progressiste. Mais face à une population qui reste profondément conservatrice et religieuse, Humala a allégé son discours. Reçu par le Cardinal Cipriani, archevêque de Lima, Ollanta Humala Tasso a réaffirmé son attachement à la famille au sens traditionnel du terme et son désaccord à légaliser l'avortement, ce qui n'a pas manqué de choquer les milieux gays et féministes qui malheureusement pèsent peu électoralement face aux classes moyennes, ligne de mire du parti nationaliste. De plus, la naissance récente de son troisième enfant et la médiatisation de l'événement a adouci son image de militaire au profit de celle du bon père de famille. A la différence d'un Luis Castañeda (ex-maire de Lima et cinquième dans les sondages) qui reste un célibataire endurci et d'Alejandro Toledo dont les péruviens disent que sa femme a une influence démesurée sur lui, Humala représente davantage la famille péruvienne traditionnelle.

Ainsi la trajectoire d'Humala dans la campagne peut être définie comme régulière, depuis janvier le leader nationaliste affiche une montée entre 1 et 2% toutes les trois semaines et c'est dans la dernière ligne droite de la campagne pour le premier tour qu'il a gagné le plus de points. Sa stratégie pourrait se résumer en un seul mot : pondérée. Humala n'a pas fait d'éclat, il a avancé à son rythme et a su saisir le moment d'essoufflement d'une campagne qui se révélait assez ennuyeuse pour émerger plus nettement. Fort d'un programme solide et ambitieux, il a cependant du laisser de côté certains des aspects les plus progressistes de son programme - ce que ses sympathisants ne sont pas sans lui reprocher - pour capter davantage de voix. C'est que depuis 2006 Ollanta Humala Tasso a bien compris une chose : au Pérou, les élections se jouent au centre.

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