Keiko Fujimori au second tour des élections au Pérou: où sont les soutiens ?

Une victoire au premier tour qui apparaît aux antipodes du sens commun loin du Pérou.

« Chino !Chino !Chino ! » crient les centaines de fujimoristes réunis pour fêter le passage de Keiko Fujimori au deuxième tour. Chino, le « chinois » est le surnom d'Alberto Fujimori, président du Pérou entre 1990 et 2000, aujourd'hui en prison. Fille de l'ancien président, Keiko Sofia Fujimori Higuchi a 36 ans. Et sa filiation, constitue son principal capital politique pour mener la campagne de son parti Fuerza 2011.

C'est à 9 heures du soir que la candidate est apparue sur le balcon de l'Hotel Bolivar dans le centre de la ville de Lima. « Keiko oui, un autre non » « Si se puede ! (C'est possible) », continue la foule émue. Keiko a occupé le poste de première dame à l'âge de 19 ans quand ses parents ont divorcé. Ensuite, elle est partie faire des études en gestion d'entreprises aux Etats Unis. Elle a débuté sa carrière politique lors des élections de 2006. Elle a d'ailleurs été élue député avec le plus grand nombre de voix.

Aujourd'hui elle dit  « Merci Pérou » pour cette victoire et affirme que « pour arriver à la présidence, nous allons travailler ensemble» après avoir annoncé les résultats qui lui donnent de l'avance sur Pedro Pablo Kuczynski, candidat de la coalition Alianza por el Gran Cambio, troisième favori du premier tour. Un sympathisant dans la foule crie « Cette victoire c'est le revendication du fujimorisme, après des années de persécution, après tout ce qu'on a voulu faire avec le président, voilà, le peuple n'oublie pas. »  En 2009, Fujimori père a été mis en prison pour 25 ans suite au jugement qui a reconnu la condamnation des Droits de l'homme sous ses mandats (1990-2000).

Comment expliquer le retour en masse[1] du fujimorisme lors de ces élections présidentielles ? Comment  la campagne a été organisée? Ces deux questions auxquelles nous voulons ici répondre permettront d'expliquer un phénomène qui, loin du Pérou, apparaît aux antipodes du sens commun.

Radiographie du vote

Le vote pour Keiko est un vote de mécontentement. Les gouvernements d'Alejandro Toledo (2001-2006) et d'Alan Garcia (2006-2011) ont poursuivi le modèle économique mis en place par Fujimori. La libéralisation économique a permis au Pérou une croissance de 7% en moyenne lors des dernières années, chiffre très positif en comparaison aux autres pays de la région. Cependant, la redistribution des surplus économique (chorreo) aux populations les plus pauvres n'a pas eu lieu. Même si la pauvreté a été réduite sur l'ensemble du territoire national (elle passe de 48,6% en 2004 à 34,8% en 2009)[2] , l'inégalité d'accès aux ressources entre les zones urbaines et rurales restent très marquées (21,1% de pauvres en zone urbaine et 60,3% de pauvres en zone rurale). Dans ce contexte, Keiko dit « travailler pour qu'il n'y ait pas deux Pérou : un riche et un pauvre (...) mais qu'il y ait un développement avec une face sociale ». Soit, « partager la croissance avec les pauvres ».

Elle a en sa faveur le souvenir des dix ans de gouvernement de son père. Celui ci, appliqua un strict programme d'ajustement structurel (connut sous le nom de Fujichoc), qui a permis le retour de la croissance économique au Pérou. Il a mis fin à  la spirale inflationniste provoquée par la crise économique de la décennie précédente et il a engagé un vaste programme d'aide sociale à la population. Les points forts de sa politique furent le développement des infrastructures, de la santé et l'alimentation. Si ces politiques sont souvent qualifiées d'assistentialistes, il n'en reste pas moins qu'elles ont eu un fort impact sur le plan symbolique. Pour une grande partie des usagers, c'était la première fois que l'Etat était présent. Aujourd'hui encore, les gens se souviennent des fois ou Fujimori parcourait des « zones éloignées » et aider à régler les problèmes locaux. Le soutien du fujimorisme se trouve donc principalement dans les secteurs populaires, non seulement dans certaines localités andines et de la selva basse (le plus grand pourcentage de Keiko dans les premiers sondages à la sortie des urnes était dans la région de San Martin) mais aussi dans les bidonvilles de la capitale. Le gouvernement de Fujimori a également mis fin à plus de dix ans de conflit interne opposant les forces de l'État à la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Le solde du conflit s'élève aujourd'hui à plus de 70.000 morts. D'ailleurs, le discours fujimoriste continue d'appuyer sa campagne sur la lutte contre le Sentier Lumineux mené par Fujimori père: « Si nous avons pu vaincre le terrorisme, bien sûr que nous pourrons vaincre la délinquance ».

Le fujimorisme plus qu'aucune autre organisation politique au Pérou compte d'une organisation de base importante. Difficile, donc, de parler l'absence de partis lors des ces élections[3].  Ils peuvent se vanter de compter d'une organisation de parti informelle.  Cette dernière s'articule autour des clubs des mères, les jeunes mais aussi des militants dirigés par les militaires proches de l'ancien président. Fuerza 2011 s'appuie également sur la permanence des cadres du parti, majoritairement des technocrates - apolitiques mais avec de l'expérience - qui se maintiennent dans la fonction publique depuis 15 ans.  Ces partisans composent les 20% du « vote dur » et inamovible du fujimorisme qui s'exprimaient dans les intentions de vote et qui a été confirmé ce dimanche. Dans ce contexte, Keiko peut elle capter une plus grande part de l'électorat ?  Une brève description des choix de campagne peut permettre de répondre à cette question.

L'organisation de la campagne

« To be or not to be » comme disait Shakespeare. L'enjeu principal de cette campagne a été pour Keiko de prendre position par rapport à son père. L'objectif était  d'affirmer son autonomie en tant que leader tout en faisant jouer la carte de l'héritage. Pour certains secteurs, Fujimori père représente « un dictateur » pour d'autres un « sauveur ». Au début de la campagne, elle a choisi de ne pas revendiquer sa filiation, mais ceci a provoqué des mécontentements parmi ses sympathisants et certains cadres du parti. Dans un deuxième temps, elle a alors décidé d'invoquer son père pour construire sa légitimité face à d'anciens mandataires comme Alejandro Toledo ou PPK[4] mais aussi pour s'assurer une popularité dans les secteurs populaires face au leader de gauche Ollanta Humala.

Le deuxième pilier de sa campagne s'est ainsi construit sur les enjeux de sécurité: délinquance, main dure, la victoire face au terrorisme. Cette accroche n'a pourtant pas pris dans les  secteurs non fujimoristes. Tout comme le fait d'être jeune et une femme sont deux arguments qui ne semblent pas avoir mobilisés plus de personnes. Elle reste très ancrée sur un discours dirigé à son propre public. Pourquoi ? Parce que cela constitue désormais une idéologie fujimoriste. S'il y a dix ans, le fujimorisme constituait une option anti partisane, aujourd'hui le pragmatisme politique est devenu une idéologie au même titre que le nationalisme chez Ollanta Humala.

Keiko Fujimori passe au deuxième tour avec 23,5% des voix. Même si ce pourcentage est important, elle reste 7 points en dessous de son rival (31,8%). Il sera intéressant de voir les stratégies d'adaptation des deux candidats. Pour le moment, Humala a choisi de  faire de l'éducation le thème central de la campagne. Quant à Keiko, elle a mis la lutte anti-corruption au cœur de la campagne pour le second tour pour marquer la différence avec le gouvernement de son père où la corruption fut instituée par Vladimiro Montesinos en tant directeur du service national d'intelligence (voir le dossier de la revue Caretas). Le deuxième tour s'annonce très tendu car, comme le disait Keiko lors du débat du 4 avril, « Monsieur Humala, nous coïncidons dans maintes propositions. Mais la différence réside dans la façon de faire les choses ».

 

 


[1] Lors des élections de 2001, le fujimorisme avait réussit à placer 3 députés. Toutes trois ont été empêchées d'exercer leur mandat. En 2006, Martha Chavez s'était présenté aux élections présidentielles et avait obtenu 7,43%  des voix, soit une quatrième place. A ce moment, 13 députés fujimoristes seront élus. Sources : infogob.pe

[2] INEI, enquête nationale de foyers annuelle 2004-2009

[3] La même affirmation pourrait s'appliquer à Ollanta Humala et permettrait d'expliquer le passage au deuxième tour des élections.

[4] Surnom de Pedro Pablo Kuzcinski.