Bolivie: Evo Morales à la croisée des chemins

Écris par Pierre-Louis Mayaux

 

L'élection d'Evo Morales à la présidence de la République de Bolivie, le 18 décembre 2005, a pu être interprétée comme l'opportunité d'une refondation de l'Etat bolivien sur des bases plus concertées, et la clôture possible du cycle de haute conflictualité sociale initié en 2000. Elu avec 53,7% des suffrages (avec un taux de participation supérieur à 80%), le nouveau chef de l'Etat pouvait se prévaloir d'une légitimité inédite au cours de la période démocratique bolivienne contemporaine.

Appuyé sur un parti disposant d'un fort ancrage social et territorial, son arrivée au pouvoir induisait une rupture avec deux décennies de gouvernements de coalition (la « démocratie pactée »), et, par là même, rendait possible l'impulsion d'une nouvelle cohérence dans les politiques publiques sans la participation des partis politiques traditionnels discrédités.

La convocation d'une Assemblée Constituante au mois d'août 2006, en charge de l'élaboration d'une nouvelle constitution nationale dans un délai d'un an, se présentait comme la clef de voûte de cette volonté de réformer l'Etat dans tous les domaines : modes de représentation et de participation politique, organisation territoriale, rôle de l'Etat dans l'économie, réforme agraire, reconnaissance de la diversité nationale et des communautés indigènes. Le projet de constitution devait être rédigé avec l'approbation des deux tiers des constituants (l'Assemblée est composée de 255 représentants), garantissant par là un large niveau de consensus, et soumis à référendum national.

De même, l'annonce de la renégociation, en mai 2006, des contrats liant l'Etat aux firmes multinationales pour l'extraction et l'exploitation des hydrocarbures avait fait l'objet d'un très large soutien dans le pays, malgré les inquiétudes de certains secteurs économiques.

Pourtant, les promesses d'un nouveau moment « national-populaire », dans la continuité de la révolution de 1952, se sont rapidement trouvées confrontées à une forte remontée de la polarisation du pays. A la relative fragmentation du système politique bolivien jusqu'en 2005 (qui n'ôtait rien à l'intensité des conflits que ce système était incapable de canaliser) semble ainsi s'être substituée une polarisation au tranchant inédit, séparant nettement les partisans de l'action gouvernementale (oficialismo) et ses détracteurs.

Les manifestations de cette restructuration du paysage politique bolivien dans le sens d'une polarisation renouvelée ne manquent pas. En janvier 2007, de violents affrontements éclataient à Cochabamba, la troisième ville du pays, opposant des secteurs ruraux favorables au MAS aux classes moyennes urbaines, à propos de l'autonomie départementale et du sort du préfet opposé au gouvernement. Cette confrontation a paru indiquer l'entrée dans une nouvelle phase de conflictualité politique, marquée par l'affrontement direct entre civils.

Au cours de l'année 2007, la rhétorique s'est radicalisée entre le gouvernement et l'opposition. Accusée par le gouvernement de vouloir « détruire la nation » en promouvant un « séparatisme néo-libéral », cette dernière répliquait en critiquant les visées « totalitaires » du pouvoir en place, arguant que la Bolivie ne pouvait plus être considérée comme une démocratie.

Quant au projet de réformer l'Etat sous les auspices de la concertation, il a paru définitivement s'échouer en décembre 2007, lorsque l'approbation « en grand » du projet constitutionnel à Sucre s'est faite dans un climat de violences urbaines. L'oficialismo n'a pas respecté le principe d'approbation aux deux tiers de votation, la Constitution Politique de l'Etat (CPE) ayant été approuvée par 138 asambleistas sur 255 en total. Par ailleurs, symboliquement cette CPE est née dans une caserne militaire aux alentours de la ville de Sucre, sans le respect de l'ordre de l'Agenda, et sans référendum sur la question de la Capitale Bolivienne, pourtant légalement prévu. Finalement, deux morts et une cinquantaine de blessés ont soldé la journée,  contraignant l'approbation « en détail » de la CPE à s'effectuer à Oruro. Tout récemment, le 28 février, cette confrontation a franchi un nouveau seuil avec le siège du Congrès par des organisations liées au MAS, dans le but de forcer l'approbation de deux référendums, l'un sur le projet de Constitution (approbation ou rejet de la proposition oficialista de la Constitution Politique de l'Etat), l'autre sur la question de la terre (dans laquelle la question posée sera de savoir si la surface maximale légale d'une propriété sera de 5000 ou de 10000 hectares) projet d'autonomie départementale élaboré par quatre départements. Le Congrès de la Nation a décidé de programmer ces deux référendums pour le 4 mai 2008, date qui avait déjà été choisie auparavant par quatre départements pour réaliser un référendum d'approbation des Estatutos Autonomicos. De violents affrontements ont par la suite éclaté dans plusieurs villes du pays, dont Santa Cruz et La Paz, certains analystes allant jusqu'à évoquer le spectre d'une guerre civile.

Actuellement, le processus politique se trouve suspendu par la décision de la Cour National Electorale (CNE), qui a déclaré illégaux les deux référendums projetés par le gouvernement, ainsi que celui planifié par les préfets des départements d'opposition.

Si ces évènements sont manifestement le signe d'un « labyrinthe de tensions irrésolues »(1), leur exploration nécessite de prendre quelque distance par rapport aux crises quotidiennes qui émaillent la politique bolivienne. Redonner une profondeur historique au moment politique actuel s'impose d'autant plus que la conflictualité s'avère la norme bien plus que l'exception dans l'histoire politique bolivienne. De ce point de vue, c'est davantage la période 1985-2000 qui apparaît rétrospectivement comme une exception, avec sa démocratie pactée développée à l'ombre de la crise des organisations sociales traditionnelles.

Il peut dès lors s'avérer utile de contraster les formes de la « crise » actuelle (terme si galvaudé en Bolivie qu'il convie à une certaine prudence dans son utilisation) à celles, traditionnelles, antérieures à 1985, et à celles du cycle de confrontation précédent l'arrivée du MAS au pouvoir (2000-2005).

Il s'agit d'articuler les différents processus à l'œuvre dans leur temporalité respective, d'analyser les facteurs aggravants, structurels et conjoncturels, de la crise actuelle, et d'identifier les scénarios possibles pour le futur proche.

La présente analyse se déploie en six temps. Nous soulignons d'abord que la virulence de l'opposition s'explique mal par les caractéristiques de la politique économique et sociale menée par le gouvernement, bien plus modérée que certains pouvaient le craindre (1). Loin d'un simple conflit d'intérêts matériels, les tensions actuelles ne peuvent être comprises qu'en fonction d'une « politique de l'identité », reflet d'un processus historique de longue portée. Les structurations identitaires apparaissent en cours de « durcissement » sous l'effet d'interactions complexes entre trois clivages : ethnique, de classe et régional (2). Cette cristallisation identitaire rétroagit sur les pratiques des acteurs, marquées par une certaine intransigeance outrancière de la part de l'opposition, et des tentations autoritaires de la part du gouvernement (3). La polarisation se trouve ensuite aggravée par un certain nombre de facteurs institutionnels, au nombre desquels figurent la crise du système de partis et l'existence simultanée de deux forums de négociations, le Congrès et l'Assemblée Constituante, qui rend plus difficile l'obtention d'un accord (4). L'issue de la crise actuelle est rendue d'autant plus incertaine que le MAS repose sur une « coalition instable », articulée sur des mouvements sociaux plutôt que sur des partis politiques(5). Deux scénarios sont dès lors envisageables : un scénario de « rivalité concertée », axée sur la recherche d'un compromis autour de la constitution ; et un scénario de « polarisation asymétrique », qui verrait une intensification de la confrontation entre une minorité irréductible et une majorité irrenversable (6).

 

1. Le MAS au pouvoir : des réformes économiques et sociales modérées

Contrairement à certaines prédictions internationales catastrophistes (l'ambassadeur des Etats-Unis annonçant une « catastrophe économique » en cas d'arrivée d'Evo Morales au pouvoir lors de la campagne présidentielle de 2002) et aux messages véhiculés par une partie de l'opposition, les réformes économiques et sociales réalisées depuis janvier 2006 par le gouvernement d'Evo Morales ont davantage été caractérisées par leur modération. La loi sur les hydrocarbures approuvée en mai 2006 illustre bien l'une des constantes de la stratégie du MAS, l'alliance d'une rhétorique maximaliste et d'une pratique modérée. Le parti d'Evo Morales a eu souvent recours à « une double positionnalité », et son arrivée au pouvoir s'explique en grande partie par ses prises de position modérées au cours de certains moments clefs. Ainsi, loin de nationaliser le secteur des hydrocarbures, la loi organise une reformulation des contrats d'exploitation, avec des conditions fiscales beaucoup plus favorables à l'Etat bolivien. Cette renégociation a rapidement produit ses effets : les recettes liées à l'impôt direct sur les hydrocarbures sont passées de 6904,7 millions de dollars en 2002 à 11 935, 8 en 2008.

De même, les résultats macro-économiques du pays apparaissent-ils globalement satisfaisants. En sus de l'annulation d'une partie de la dette extérieure, les réserves internationales du pays ont grimpé de 1123,3 millions de dollars en 2004 à 4 113,6 millions en juillet 2007. La balance commerciale, déficitaire de -704 millions de dollars en 1999, présentait un excédent de 1054,2 millions de dollars en 2006. Le représentant de la Banque Mondiale en Bolivie a lui-même reconnu que les performances macro-économiques étaient satisfaisantes, même si l'avenir proche comportait des risques.

De même, le volet social des réformes, pour significatif qu'il soit, présente des caractéristiques assez consensuelles, en visant un public large, voire universel. Une diminution de la facture électrique a ainsi été négociée avec le consortium privé international en charge du secteur, qui a débouché sur une baisse de 25% de la facture d'électricité pour un demi- million de foyers pauvres. Un bon annuel de 200 bolivianos (environ 25 dollars) est désormais alloué à tous les écoliers et écolières de l'enseignement primaire. Plus récemment, le revenu universel de vieillesse (instauré en 1992) a été relevé à 200 bolivianos par mois pour toutes les personnes de plus de 60 ans. Une vaste campagne est menée en matière de santé et d'éducation, avec l'appui logistique et financier des coopérations cubaines et vénézueliennes. La campagne de lutte contre l'analphabétisme a notamment profité à plus de 100 000 bénéficiaires, certaines régions  étant solennellement déclarées « zones libres d'analphabétisme ». Les campagnes de santé ont reçu des critiques, notamment de la part du Colegio de Médicos de Bolivia, principalement au regard du manque de contrôle sur les allers et venues des médecins et les médicaments utilisés.

Certains résultats sont plus préoccupants, sans pour autant justifier le degré de polarisation actuel du pays. Ainsi, le manque d'investissements directs dans les hydrocarbures a empêché l'Etat bolivien, depuis la fin 2007, d'honorer ses contrats d'approvisionnement en gaz avec le Brésil et l'Argentine. De même, le taux d'inflation s'est établi à 12% sur l'année 2007, un niveau inédit depuis quinze ans. Plus grave potentiellement pour la base de soutien du MAS, la hausse des prix touche principalement les produits de base, en particulier les produits alimentaires (+20%).

Le financement des réformes a également donné lieu à des controverses. La plupart des financements proviennent des recettes de l'impôt direct sur les hydrocarbures, à l'origine réparties entre le Trésor Général de la Nation, les préfectures (départements), les municipalités, les universités publiques et un fonds de soutien aux peuples indigènes. Or, l'essentiel des réformes s'est effectué au détriment des transferts financiers des préfectures,  alimentant la protestation de certains départements et l'accusation de centralisme et d'autoritarisme à l'égard du gouvernement.

D'une manière générale, on voit que les mesures économiques et sociales prises par le MAS ne remettent pas frontalement en cause les intérêts des entrepreneurs du pays ni des classes moyennes de la région occidentale, qui fournissent pourtant la base de soutien la plus active de l'opposition.

De même, les contre- résultats de l'action gouvernemental sont à eux-seuls incapables de rendre compte de la vigueur de l'opposition, qui va jusqu'à mettre en cause le caractère démocratique du régime et organiser des référendums départementaux inconstitutionnels. Loin de la politique des intérêts matériels, c'est davantage vers la politique de l'identité qu'il convient de  se tourner pour saisir les enjeux de la polarisation actuelle.

 

2. Le durcissement des structurations identitaires : un débat « constituant » bien plus que de politiques publiques

De nombreuses analyses ont souligné le caractère raciste de l'Etat bolivien dans sa forme historique. Dans ses politiques publiques comme dans ses pratiques quotidiennes, l'Etat bolivien a marginalisé les indiens aux dépens des métis et des criollos de souche espagnole. Face à ce racisme d'Etat, les organisations sociales traditionnelles ont toujours insisté sur la dimension classiste de leurs luttes, dans le cadre d'une nation métis transcendant les clivages ethniques.

Au regard de cet oubli croisé, la montée de revendications de type ethnico- culturel constitue un processus de portée historique. Celui-ci a été en grande partie impulsé par un environnement international favorable à l' « empowerment » des communautés traditionnelles. L'agenda de la diversité culturelle a occupé une place privilégiée au sein du « Consensus de Washington », conjuguant politiques néo-libérales à l'échelon national et renforcement simultané du niveau local, dans sa double dimension institutionnelle (décentralisation) et culturelle. En Bolivie, la Loi de Participation Populaire de 1994 (mise en œuvre sous le gouvernement Sanchez de Lozada) a constitué une étape clef dans cette reconnaissance de droits culturels. Elle a permis aux communautés indigènes de désigner leurs représentants, et d'être associées aux discussions sur les stratégies de lutte contre la pauvreté par le biais de « tables de dialogue » et de « pactes sociaux ». Que ces réformes aient été largement conçues dans un but de légitimation du pouvoir en place n'enlève rien à leurs effets symboliques.

Les organisations sociales traditionnelles telles que la Confédération Ouvrière de Bolivie (COB) sont restées largement inattentives à ces changements. C'est le MAS qui leur a donné leur première vraie projection politique à l'échelle nationale.

Créé à la fin des années 1990, issu du mouvement de défense des cultivateurs de coca, le MAS s'origine avant tout dans le syndicalisme paysan traditionnel. Contrairement à une perception internationale répandue, Evo Morales a d'abord incarné la figure du leader syndical métis, dans la veine national-populaire de 1952.

Pourtant, sa base de soutien le prédisposait à une rencontre avec les revendications ethnico- culturelles montantes. Encore peu présente durant la campagne de 2005, cette thématique a rapidement gagné en importance après son arrivée au pouvoir, au point que certains analystes évoquent un « tournant indigéniste » du président du MAS, notamment par le jeu de l'influence du Vice-président Alvaro Garcia, théoricien de l'indigénisme.

De fait, l'une des propositions principales du projet de constitution est la définition de la Bolivie comme « Etat pluri-national », articulé autour de quatre pouvoirs sub-nationaux, ou « autonomies », doté d'un même rang constitutionnel : les régions, les départements, les municipalités et les communautés indigènes.

Plus spécifiquement, tout au long de l'activité de l'Assemblée Constituante, le MAS a alimenté les débats autour d'une série de propositions visant à renforcer sa base indigène, telles que la mise en place de quotas ethniques au Congrès ou la reconnaissance d'une propriété collective des communautés sur les matières premières présentes sur leur territoire (ces propositions ont été abandonnées en octobre 2007). Surtout, le débat autour de la reconnaissance des justices communautaires a aimanté les passions de la droite bolivienne.

Celle-ci continue à penser les cultures traditionnelles comme un obstacle fondamental à la modernisation du pays, qui ne saurait être articulée qu'à une identité métis ou créole. Elle assimile volontiers la justice communautaire au lynchage, ignorant les nombreux points de compatibilité et les complémentarités possibles avec la justice « urbaine ».

Par un effet de renforcement mutuel, les critiques de l'opposition (parfois formulées de manière ouvertement raciste) nourrissent le basculement post national-populaire du MAS.  Dans les discours officiels, « le peuple » tend ainsi à passer au second plan derrière « les peuples indigènes », marginalisant ceux qui ne se reconnaissent pas dans ces derniers. Le MAS renforce autant qu'il exprime la nouvelle cristallisation identitaire de secteurs importants de la population. Par exemple, les irrigateurs de la région de Cochabamba (FEDECOR), constituant une des organisation sociales les mieux structurées du pays, mettent désormais la défense de leurs « us et coutumes » au premier plan par rapport à leur identité de syndicat paysan traditionnelle.

On aurait pourtant tort de réduire les dynamiques identitaires à l'œuvre à un simple « réveil indien » alimentant un rejet viscéral de la part des élites traditionnelles. Bien plus que le basculement d'un registre vers un autre, il y a conjonction avec l'identité de classe traditionnelle. Même si les syndicats traditionnels sont en perte de vitesse, leur déclin est loin d'être généralisé (certains comme les Fabriles à Cochabamba ou la Confederacion Obrera Regional de El Alto conservent une très forte légitimité), et l'identité de classe reste puissamment structurante en Bolivie.

A cette double identité s'ajoute, sous la pression de l'opposition, celle de l'affiliation régionale, un clivage tendant à opposer six départements ou directions départementales (Santa Cruz, Beni, Pando, Cochabamba, Chuquisaca et Tarija) favorables à l'autonomie aux autres départements davantage concentrés dans la partie occidentale du pays. La revendication d'une « identité orientale » par certains leaders de l'opposition constitue autant un moyen de se différencier de l'identité « officielle » et de rompre la conjonction identitaire entre ethnie et classe, que de capter un flux important de ressources.

Ces trois axes identitaires ne se recoupent que partiellement, et les « anomalies » ne manquent pas : classes moyennes appuyant le gouvernement dans les régions occidentales, catégories populaires de l'Est favorables aux autonomies. Ils sont toutefois censés converger autour de deux idéaux-types : celui de l'indien, ouvrier ou paysan, originaire de la partie occidentale, et celui de l'entrepreneur blanc des régions orientales.

Ces identités, autrefois vécues de manière fluides, ont ainsi tendance à se cristalliser de manière beaucoup plus rigide, le gouvernement insistant davantage sur les deux premières, l'opposition sur la troisième.

Elles fournissent la matrice des tensions actuelles, et contribuent à expliquer la faible propension à négocier de chacune des parties. Surtout, elles expliquent la cristallisation des débats autour des propositions de l'Assemblée Constituante : c'est au sein de ce forum que les « visions », les symboles et les principes identitaires trouvent le plus matière à s'affronter, bien plus que dans la formulation des politiques économiques et sociales.

 

3. Intransigeance de l'opposition, tentations autoritaires du gouvernement

Depuis le milieu de l'année 2006, le processus politique bolivien a été marqué par une alternance de postures agressives de la part de la droite bolivienne et de tentations autoritaires de la part du gouvernement.  Cette polarisation s'est naturellement développée dans le cadre de l'Assemblée Constituante.

La volonté du MAS de « passer en force » s'est d'abord manifestée dans sa volonté de réviser les modalités du processus de votation au sein de l'Assemblée Constituante. Alors que le texte de la Convocation prévoyait explicitement une adoption des articles à la majorité des deux tiers, le MAS, fort de ses 137 délégués sur les 255 que compte l'Assemblée, a voulu passer à un mode d'adoption à la majorité. Ce débat a paralysé les travaux de l'institution pendant plusieurs mois, avant de finalement déboucher sur un retour à la lettre du texte de la Convocation en décembre 2006.

L'Assemblée a ensuite adopté un mode de travail par commissions. Il fut décidé que les commissions les plus importantes adopteraient deux textes: l'un du gouvernement, l'autre de l'opposition. Ces deux textes devaient ensuite être débattus en séance plénière, et tentés d'être rapprochés. Mais le MAS a manœuvré pour éliminer le document de l'opposition au sein de deux commissions cruciales, l'une sur la « vision du pays », chargée de définir le type d'Etat, l'autre sur la décentralisation et les autonomies.

De fait, le bloc de l'opposition (articulé autour des Comités Civiques représentant les intérêts économiques des régions et les associations de commerçants) a rapidement tiré parti de ces pratiques en critiquant les visées autoritaires du gouvernement. D'abord presque exclusivement centré sur la thématique des autonomies, il a saisi cette opportunité pour élargir son discours. Un « Conseil National Démocratique » a été crée, au  nom de la « défense de la souveraineté, de l'unité, de la stabilité économique et de la démocratie ». La « défense de l'Etat de droit », antienne du Comité Civique de Santa Cruz, intervient alors même que le Département d'Etat américain vient de reconnaître que la Bolivie respectait les droits fondamentaux. L'opposition s'est même efforcée de ravir le flambeau nationaliste au MAS en critiquant les interventions du Venezuela dans le pays.

Toutefois, elle a elle-même fait la preuve de prises de position maximalistes. Le cas le plus emblématique en est la proposition de déplacer les pouvoirs exécutifs et législatifs à Sucre, formulée dans la volonté de soustraire l'activité gouvernementale de l'influence de la rue de La Paz et d'El Alto. Cette proposition, à l'évidence inacceptable pour le MAS, a provoqué d'amples mobilisations.

L'intransigeance de l'opposition a conduit à l'échec du « Conseil supra-partite » mis en place en octobre 2007 dans le but de rapprocher les positions sur les articles du projet de constitution sujets à controverse. A cette occasion, Evo Morales a fait la preuve de sa volonté de négociation en abandonnant toute une série de revendications maximalistes (quotas d'indigènes au parlements, droit de propriété collectif des communautés sur les ressources naturelles) et en circonscrivant les autonomies communautaires dans le cadre municipal. Ces concessions ont achoppé sur la volonté des dirigeants de Sucre d'obtenir un transfert d'institutions étatiques.

A la suite de l'échec du Conseil, le MAS a décidé d'accélérer l'agenda et d'approuver malgré tout le projet de constitution, qui a en conséquence perdu toute légitimité au-delà de ses cercles de partisan et se trouve dénoncé par l'opposition comme « la constitution du MAS ». De fait, l'approbation « en détail » (réalisée à Oruro et non à Sucre en raison de l'atmosphère sociale dans la capitale du pays) s'est effectuée sous forte pression sociale de la part de la base du MAS.

L'importance prise par les logiques « constituantes » explique davantage la forme prise par la confrontation que son intensité. La Bolivie a en effet toujours été caractérisée par la conflictualité de sa vie politique. Plus particulièrement, l'Etat bolivien peut être caractérisé comme un « Etat faible à propension autoritaire ». Le centralisme, le recours de l'Etat au rapport de force plus qu'à la négociation pour faire passer ses politiques constituent des motifs récurrents du style de gouvernement bolivien. Face à cet autoritarisme, les oppositions ont développé des répertoires d'action peu soucieux du cadre légal en vigueur.

A cet égard, le gouvernement d'Evo Morales se caractérise plutôt, à l'heure actuelle, par sa modération. Au cours de l'histoire bolivienne, des niveaux de conflictualité comparables ont été tranché par le recours à l'Etat de Siège, d'ailleurs réclamé par certains soutiens du MAS. Jusqu'à présent, l'ancrage dans les mouvements sociaux a d'ailleurs très largement limité le caudillisme d'Evo Morales (nous y revenons plus loin), et la comparaison avec Hugo Chavez trouve rapidement ses limites.

La polarisation actuelle se trouve en outre aggravée par la crise des partis et l'absence d'un forum institutionnel de négociation unifié.

 

4. Les facteurs aggravant : crise des partis et dualité des forums institutionnels

La démocratie pactée bolivienne s'est effondrée en raison de la perte de légitimité des partis qui la fondaient. Les raisons de cette délégitimation sont variées : affaires de corruption répétées, incapacité des gouvernements successifs à réduire la pauvreté, reproduction des élites et absence de démocratisation au sein des partis. Cette crise, qui apparaît au grand jour en 2000 avec l'apparition de vastes mouvements sociaux non canalisés par les partis (« guerre de l'eau » de Cochabamba, mobilisations de l'Altiplano de 2000-2001), trouve son point culminant avec les élections générales de 2005 qui restructurent profondément le paysage partisan.

Des trois partis traditionnels qui rassemblaient autour de 60% des votes, l'ADN, le MIR et le MNR, seul ce dernier subsiste sur la scène politique, et ce de façon très marginale.

Le NFR et le MIP, partis apparus en 2002 autour de la contestation des politiques néo-libérales, ont également disparu de la scène parlementaire.

Le MAS est ainsi devenu le parti dominant à l'échelle nationale, devant le « groupement citoyen » PODEMOS, et un nouveau parti, l'UN, en partie héritier du MIR. PODEMOS a placé à sa tête l'ancien président de la République pour l'ADN (en 2001-2002), Jorge Quiroga. L'organisation a rempoté la majorité au Sénat devant le MAS, et est le premier parti d'opposition à l'Assemblée (avec 29% des voix récoltées en 2005).

Toutefois, exception faite du MAS, ces partis se trouvent dans l'incapacité de canaliser les demandes sociales. L'opposition s'articule d'ailleurs prioritairement autour des Comités Civiques et des préfets, dont deux seulement, ceux de Beni et Pando, sont affiliés à un parti (PODEMOS). Les préfets favorables à l'autonomie départementale ont annoncé une « désobéissance civile » en cas d'adoption d'une constitution contraire à leurs intérêts, une décision qui ne dépend pas de l'action des partis d'opposition. Dès lors, opposition régionale et opposition parlementaire ne se recoupent que très partiellement, contribuant à complexifier le règlement de la crise politique.

En effet, au « gouvernement divisé » (PODEMOS contrôlant le Sénat) se conjugue une « division verticale du pouvoir ». Cette dernière n'est toutefois que partielle dans la mesure où les départements ne constituent pas encore des échelons décentralisés (la future constitution devant précisément définir leur champ de compétence). En cette période de transition institutionnelle, le gouvernement doit ainsi faire face à des personnalités de l'opposition élues mais sans réelles compétences propres.

Un autre facteur institutionnel a favorisé l'essor de la confrontation, celui de l'existence  de deux forums concurrents de négociations, le Congrès et l'Assemblée constituante. Cette dualité augmente considérablement les coûts de transaction d'un accord. Il devient ainsi très difficile pour les partis de parvenir à un accord dans l'enceinte du Parlement alors même qu'ils s'opposent de manière virulente au sein de l'Assemblée Constituante.

 

5. Le MAS, coalition instable

Le MAS a été crée à la fin des années 1990 avec le soutien des cultivateurs de coca, et comme le fruit d'une initiative visant à créer un « instrument politique » pour la Confédération Syndicale Unique des Travailleurs Agricoles de Bolivie, la CSUTCB (l'IPSP, l'Instrumento Politico para la Soberania de los Pueblos a été crée par Evo Morales en 1998) . Cette origine explique un certain nombre de caractéristiques organisationnelles du MAS, qu'il est difficile de distinguer de celles d'un syndicat : structure territorialisée, prise de décision en assemblées, reddition de comptes, rotation des charges (à l'exception d'Evo Morales).

Durant sa marche vers le pouvoir, le MAS s'est ensuite rallié le soutien d'autres mouvements sociaux et syndicats : coopératives minières, « colonisateurs », organisations indigènes, etc.

De ces traits constituants découlent deux conséquences sources d'incertitude : la flexibilité idéologique du parti et la forte hétérogénéité des soutiens du gouvernement.

Le MAS est en effet parvenu au pouvoir en 2005 sans programme bien établi au-delà du rejet de l'ingérence nord-américaine et du système traditionnel de partis. Il est davantage issu de pratiques syndicales de négociations permanentes au sein de configurations toujours évolutives, que de l'élaboration d'une ligne idéologique bien définie. Une de ses consignes, lors de la campagne de 2002, était précisément de « passer de l'opposition à la proposition ». Ce flou programmatique explique l'attitude changeante à l'égard des autonomies départementales, d'abord perçues comme inévitables, puis rejetées de manière de plus en plus catégorique. Il rend compte également de l'évolution d'Evo Morales, produit d'une trajectoire national-populaire mais tendant à placer les revendications ethnico-culturelles en position privilégiée sur l'agenda politique.

Le MAS reste également puissamment articulé aux mouvements sociaux. Au-delà de la rhétorique officielle qui le présente comme le « gouvernement des mouvements sociaux », il convient effectivement de noter que de nombreux représentants des mouvements sociaux ont fait leur entrée au gouvernement, et qu'Evo Morales a été réélu à la tête de la Federaciones de Campesinos del Tropico de Cochabamba.

Cette imbrication entre parti, gouvernement et mouvement social est complexe, et ne saurait être ramenée au schéma binaire d'autonomie ou de cooptation. Elle conduit à un va-et-vient permanent entre personnalisation du pouvoir et discours basiste (passage du « Evo soy yo » juste après l'arrivée au pouvoir au slogan « Bolivia cambia Evo cumple ») : la personnalisation étant le plus sûr moyen de tenir ensemble des composantes hétérogènes, mais l' « examen devant les mouvements sociaux » étant le registre naturel d'un gouvernement issu des organisations sociales.

Face à ses composantes hétérogènes, le MAS apparaît comme le pivot d'une « coalition instable », dans la mesure où les organisations sociales ne se comportent pas comme des partis politiques : lorsqu'une disjonction se produit entre les demandes sociales et les décisions gouvernementales, le lien entre le gouvernement et ses bases de soutien se distend. Ainsi, les coopératives minières étaient-elles un soutien indéfectible du gouvernement jusqu'à ce que des affrontements se produisent entre des coopérativistes et des travailleurs des mines nationalisées. Les liens se sont alors brusquement distendus, avant de se reformer au cours de l'année 2007 à la suite de certaines décisions gouvernementales favorables. De même, l'inattention du gouvernement au problème de l'eau à Cochabamba a conduit à une prise de position critique de la Coordinadora del Agua à l'égard du parti au pouvoir.

On voit donc qu'à la faveur de l'arrivée du MAS au pouvoir le processus décisionnel est devenu plus ouvert, car incluant un plus grand nombre d'acteurs et n'étant plus limité au système de partis. Il est devenu en même temps plus incertain, une coalition reposant sur des mouvements sociaux s'avérant plus instable que celle reposant sur des partis politiques plus hiérarchisés et disciplinés.

 

Conclusion : les deux scénarios possibles

De l'analyse qui précède, deux scénarios possibles peuvent être identifiés, reposant chacun sur deux constats. En premier lieu, le MAS ne court aucun risque de perdre le pouvoir national à court ou moyen terme, ne se trouvant confronté à aucune alternative crédible à l'échelle nationale. Deuxièmement, la réorganisation du pouvoir politique passera nécessairement, quel que soit le sort du projet de constitution actuel, par un renforcement des prérogatives présidentiels et du leadership du parti majoritaire. Là encore, il n'existe pas de projet alternatif crédible. Le « présidentialisme pluraliste» actuel tendra ainsi à céder la place à un « présidentialisme de majorité ».

Dès lors, le premier scénario est celui d'un retour du dialogue entre le gouvernement et l'opposition au sujet de la Constitution, dialogue qui pourrait déboucher sur une « rivalité concertée », éventuellement arbitrée par une médiation internationale (l'OEA, l'Union Européenne) ou nationale (l'Eglise), mais surtout par le vote des électeurs selon des procédures communément agrées. Ce scénario, qui ne signifierait nullement l'arrêt de la mobilisation sociale de certains secteurs, pourrait s'appuyer sur deux traits saillants de la politique bolivienne de ces dernières années. En premier lieu, la relative modération de la politique économique et sociale du gouvernement, modération qui, a plusieurs reprises, a semblé pouvoir s'étendre aux revendications constituantes. L'opposition pourrait ainsi prendre conscience qu'elle a en face d'elle un président capable de contrôler les revendications maximalistes de sa base et de mener des politiques bénéficiant d'un vrai soutien international. En second lieu, un scénario de concertation pourrait s'appuyer sur la forte légitimité dont jouissent les procédures démocratiques auprès de la population bolivienne. Il faut souligner que la démocratie comme régime n'a jamais été aussi populaire parmi les boliviens. Dans un contexte de crise politique, les électeurs boliviens ont montré la confiance qu'ils accordaient au vote comme outil de résolution des conflits. Plus de 80% des électeurs se sont déplacés aux élections générales de décembre 2005 et à celles de désignation de l'Assemblée Constituante en juin 2006. Preuve de cette soif de légitimité politique directe, un des rares points de réforme faisant l'objet d'un consensus concerne la réforme du « présidentialisme parlementarisé » actuel.

Le second scénario est celui d'une « polarisation asymétrique » qui verrait une intensification de la confrontation entre une minorité irréductible et une majorité irrenversable. Ce scénario correspondrait à une impasse pour le pays, dans la mesure où le « déséquilibre des forces s'équilibre » : l'opposition ne peut prétendre forcer une reconfiguration politique durable du pays ; ses places fortes régionales ne peuvent non plus être facilement réduites par le gouvernement, sauf au prix d'une escalade autoritaire vertigineuse, peu probable au vue des deux années d'exercice du pouvoir du MAS.

Toutefois, une polarisation croissante pourrait coûter cher au parti d'Evo Morales, rien de moins que la portée nationale de son programme. En présence de blocages politiques régionaux indépassables, le MAS pourrait être tenté d'accélérer son tournant indigéniste et accentuer ses pratiques autoritaires, lui faisant perdre toute légitimité a minima auprès d'une part importante de la population.

Dans le cas où un scénario de concertation prévaudrait, il conviendrait toutefois de rester prudent. Comme cette analyse a tâché de le démontrer, les divergences actuelles sont bien plus « constituantes » que liées à des politiques publiques ou des intérêts matériels donnant facilement prise à un « bargaining process ». Un compromis autour la constitution nationale n'atténuera que de manière marginale la polarisation autour d'appartenances identitaires de plus en plus cristallisées. Les dynamiques de l'identité se déploient sur le long terme. La Bolivie n'en a donc certainement pas terminé avec une vie politique hautement conflictuelle.

 

Voir : PNUD. "El Estado Del Estado En Bolivia." Informe Nacional Sobre Desarrollo Humano, 2007.

Par exemple en soutenant la légalité constitutionnelle dans la transition présidentielle après l'expulsion de Gonzalo Sanchez de Lozada au pouvoir en octobre 2003 ; ou en favorisant un accord multipartite en juin 2005 sur les modalités de la transition ouverte par la démission de Carlos Mesa.

 En prenant pour référence le solde au 31 décembre 2005, la Bolivie a réduit sa dette de 38% auprès des bailleurs multilatéraux, et de 15% auprès des bailleurs bilatéraux.

 El Pulso, 10/02/2008.

Pour une analyse récente, voir notamment : PNUD. "El Estado Del Estado En Bolivia." Informe Nacional Sobre Desarrollo Humano, 2007.   Fernando Mayorga, entretien avec l'auteur, 6/03/2008

 Pour une présentation détaillée des bases de soutien du gouvernement et de l'opposition, voir : El Pulso, 2/03/2008.

 La Razon, 12/03/2008

 Entretien de George Gray Molina avec l'auteur

 Nous reprenons l'expression du politologue Fernando Mayorga.

 La « Confederación Sindical de Colonizadores de Bolivia » (CSCB) presse en faveur de l'autodétermination des "nations originaires" du Kollasuyo et de l'Amazonie, tout en tenant un discours de rejet du neo-libéralisme.

 Une partie de la presse a ainsi décrit le premier bilan gouvernemental après six mois d'exercice du pouvoir.

 Selon l'enquete Latinbarometro (2006), 76% des boliviens se declaraient d'accord avec l'affirmation selon laquelle « la democratie peut comporter des problemes mais c'est le meilleur systeme de gouvernement ». Un niveau de soutien inedit, en hausse de 13 points par rapport a l'annee precedente.

 L'article 90 de l'actuelle constitution prévoit en effet qu'au cas où aucun des candidats à l'élection présidentielle ne récolte une majorité des suffrages (ce qui a toujours été le cas entre 1985 et 2005), le Congrès procède au second tour de l'élection.

 

Crée le 22 avril 2008