jeudi 11 avril 2013

"Le numérique est désormais incontournable pour les journalistes"

Journaliste, en charge de la prospective et du développement de l'Ecole de journalisme de Sciences Po, Alice Antheaume publie le 19 avril prochain aux Presses de Sciences Po son premier essai intitulé "Le journalisme numérique". Entretien.

Quel a été votre parcours avant de rejoindre Sciences Po ?
Après des études littéraires, j'ai rejoint en 2002, un peu par hasard et avec beaucoup de chance, l'équipe du site LeMonde.fr où l'on essayait de raconter l'actualité en ligne en utilisant du son, des images, des graphiques, voire des vidéos. Si, aujourd'hui, cela fait partie du quotidien sur les sites d'information, à l'époque, c'était assez nouveau, et d'autant plus compliqué que, dans ces années-là, ni YouTube, ni Dailymotion n'étaient nés et le haut débit n'était pas encore généralisé.

Très vite je me suis prise au jeu de l'expérimentation. J'ai adoré participer à l'élaboration de nouveaux formats éditoriaux dans un endroit qui  ressemblait davantage à un laboratoire qu'à une salle de rédaction.

Ensuite, de 2003 à 2007, j'ai travaillé pour le site Télérama.fr et au lancement de la nouvelle formule du magazine en 2006. En février 2007, j'ai été recrutée par le site 20minutes.fr pour travailler au sein du pôle culture, médias et nouvelles technologies, avant de devenir rédactrice en chef adjointe du site, jusqu'à mon arrivée à l'Ecole de journalisme de Sciences Po en janvier 2010.


Pourquoi avoir choisi Sciences Po après avoir été journaliste pendant huit ans à temps complet ?

C'est Agnès Chauveau, la directrice exécutive de l'Ecole de journalisme de Sciences Po, qui m'a proposé de rejoindre l'équipe. Sa proposition m'a permis d'aborder le numérique sous un nouvel angle : elle m'a fixé comme objectif de concevoir un programme de formation dédié au journalisme numérique, et ce, en adéquation avec les attentes du marché. Il s'agissait - et il s'agit toujours- de trouver les meilleurs débouchés possibles pour nos élèves. Ce changement de métier a été un vrai défi pour moi, qui vivais jusqu'alors 24h/24 dans le flux de l'information continue. Aucune école de journalisme française n'avait encore osé mettre le cap sur le journalisme numérique, et à l'Ecole de journalisme de Sciences Po, dirigée par Bruno Patino, un homme qui « croit » au numérique, tout pouvait être imaginé, alors je n'ai pas hésité longtemps. En outre, j'enseignais déjà à l'EdJ depuis 2007 et j'avais pu apprécier la qualité des étudiant(e)s qui en sont diplômés.
Pour le reste, je n'ai pas abandonné mon premier métier puisque j'écris sur les mutations numériques sur le
blog W.I.P (Work in Progress) sur le site slate.fr et collabore à l'émission  « Médias le magazine » sur France 5 le dimanche à 12h35.


Quelles fonctions occupez-vous à l'Ecole de Journalisme ?

Je suis chargée de la prospective et du développement international de l'école et, à ce titre, veille à la cohérence et à la pertinence des programmes proposés aux étudiant(e)s afin qu'ils puissent s'insérer le plus vite possible sur le marché du travail dès la sortie de leurs études. Mon expertise en journalisme numérique m'aide pour élaborer des programmes innovants et attractifs, autant pour les étudiant(e)s que leurs futurs employeurs.
Cette fonction implique de rester toujours connectée et de regarder à la fois du côté des rédactions françaises et du côté des rédactions internationales afin d'y repérer les pratiques journalistiques qui émergent. Côté pédagogique, j'assure deux cours : l'un consacré à la culture numérique, qui veut faire le tour du paysage de l'information en ligne, « pure-players » (ces sites qui n'ont pas de support imprimé, ndlr) et trolls compris, et l'autre sur l'édition en ligne, pour que les étudiant(e)s soient à même de publier des informations justes au bon moment.
Comme nous avons environ quatre-vingt dix élèves à l'Ecole de journalisme de Sciences Po, nous les connaissons bien et pouvons leur offrir un encadrement personnalisé et adapté à leurs besoins. Personnellement, j'aurais bien aimé étudier dans cette école, si seulement elle avait existé au moment où je m'apprêtais à faire mon master (l'Ecole de journalisme de Sciences Po a été créée en 2004, ndlr)!


Quelle relation entretenez-vous avec la technologie ?

Je suis une passionnée de technologie et même si je ne suis pas une experte en codage HTML ou autres langages informatiques, j'essaie toujours de me débrouiller pour mettre la machine à mon service et pas l'inverse. Je suis, à mes heures perdues, les cours de code proposés en ligne par la "Code Academy". Et j'espère bien que cette appétence pour la nouveauté ne me quittera jamais....


Le 19 avril sort votre premier essai « Le journalisme numérique » aux Presses de Sciences Po. Qu'est-ce que le journalisme numérique ?

Si je devais résumer l'ADN du journalisme numérique, je dirais qu'il s'agit de délivrer des informations en temps réel, tout en conversant en permanence avec les internautes, ce qui suppose de connaître leurs goûts et les questions qu'ils se posent. L'instantanéité et l'interaction avec l'audience sont indissociables du journalisme en ligne. Il faut aussi savoir enquêter sur le terrain numérique, où s'épanchent des milliards de personnes dans le monde, y compris des professions soumises au droit de réserve, comme la police. Vous comprenez pourquoi définir le journalisme est plus compliqué qu'il n'y paraît, et que cela nécessite l'écriture d'un livre. D'autant qu'il y a une grande part d'expérimentation sur le Web où l'on teste en permanence de nouveaux formats et de nouveaux outils. Affranchi des contraintes propres aux rédactions traditionnelles, engluées dans des processus d'impression, de fabrication et autres, le journalisme en ligne permet davantage de liberté et de créativité, mais implique en retour une connexion permanente et une grande capacité à vérifier en temps réel, ce qui, au départ, n'est parfois qu'une rumeur ou un chiffre jeté dans un tableur sibyllin.


Cela signifie-t-il que tout(e)  internaute ou utilisateur (-rice) de smartphone devient journaliste à partir du moment où il/elle envoie un tweet ou poste du contenu sur un blog ? Comment faire la différence ?

Un amateur n'est pas forcé de dire vrai en ligne, un journaliste, si. Celui-ci doit vérifier l'information avant de la diffuser, et savoir la mettre en perspective, que ce soit pour son journal, sa radio, son émission de télévision, le site d'information pour lequel il travaille, ou encore pour les réseaux sociaux. Le principe même de son métier est de diffuser une information juste. Or l'explosion des réseaux sociaux et notamment de Twitter lui a, à la fois facilité et compliqué sa tâche. Simplifié en lui donnant accès à une manne d'informations quasi illimitée, à laquelle il n'avait pas accès auparavant, et compliqué car cela n'est pas toujours évident de vérifier l'authenticité d'un tweet.

Je tente de l'expliquer en cours à nos étudiants mais aussi dans ce livre, « Le journalisme numérique », car il y a une méthode à respecter : pour s'assurer de la véracité d'un tweet, il faut d'abord identifier l'émetteur du tweet, même si celui-ci l'a écrit sous pseudonyme, puis prendre contact avec lui avant même de l'utiliser ou de le citer comme source ; il faut aussi analyser le contexte du tweet ou, plus généralement, d'une information ou d'une image diffusée. Cela signifie vérifier que le lieu décrit - dans le tweet ou sur une image - est conforme à la zone concernée et que le document soit bien d'actualité, car parfois ressurgissent en ligne de vieux documents qui datent. Malgré l'appétit des internautes pour le temps réel, je répète à nos futurs journalistes qu'il vaut mieux perdre du temps à vérifier un élément plutôt que de diffuser une information fausse, qui peut entacher leur crédibilité journalistique pour des années.


Quels sont vos journalistes de référence ?

Je n'ai pas vraiment l'âme de « la fan de » mais j'aime suivre les publications du Nieman Lab, le laboratoire de l'université de Harvard, qui s'intéresse au journalisme numérique. J'aime également la manière dont Nick Bilton, journaliste au New York Times, raconte le futur par la lorgnette du commun des mortels. J'ai aussi d'autres intérêts moins « académiques », comme le site Buzzfeed, un as de la viralité.


Comment s'est passée l'écriture de votre premier ouvrage ?

Je ne vais pas vous mentir : cela a été difficile d'écrire sans lien hypertexte, sans interagir avec l'audience et sans pouvoir actualiser en temps réel le contenu. Mais cela a été un exercice qui m'a beaucoup appris et m'a donné l'occasion de réfléchir à ce qui, dans ce gigantesque continuum d'informations périssables, pouvait rester pérenne. Avec ce livre, j'ai tenté de répondre aux questions que se posent les étudiants en journalisme et les journalistes professionnels, happés par la grande lessiveuse numérique, sur la façon d'exercer leur métier aujourd'hui, au milieu des smartphones, des tablettes et des réseaux sociaux.


Vous regardez souvent Outre-Atlantique pour nourrir vos cours à l'EdJ. La France a-t-elle un rôle à jouer dans la formation professionnelle des journalistes ?
Je le crois. Même si l'Ecole de journalisme de Sciences Po a un double diplôme d'une dimension exceptionnelle avec l'Ecole de journalisme de Columbia, à New York, nous enseignons à nos élèves de ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui vient des Etats-Unis. A eux de tirer des leçons de leurs expériences internationales afin de les adapter aux spécificités de l'information de leur pays.
En France, où le débat est valorisé, où l'audience est très active pour construire l'information en ligne, les sondages et discussions en lignes sont très prisés. De même, la France est le seul pays européen à comptabiliser un nombre aussi important de « pure players », ce qui dynamise la façon de construire l'information en ligne. Outre les Etats-Unis je regarde de près les usages sur mobiles des Britanniques, et les start-up nées en Chine où l'application « We chat », une messagerie instantanée très sophistiquée, fait l'unanimité.


Propos recueillis par Raphaëlle Marcadal