jeudi 28 mars 2013

"Se battre pour la santé publique revient à se battre pour la défense des valeurs humaines"

Docteure en médecine et experte indépendante en santé internationale, Dominique Kerouedan, enseignante à Sciences Po, a été élue en juin 2012 professeure au Collège de France, titulaire de la Chaire Savoirs contre pauvreté. Entretien.

Pourquoi avoir choisi de vous spécialiser dans les problématiques de santé des pays en voie de développement ?
Enfant, j'ai vécu presque dix ans entre le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Mali, une première découverte de l'Afrique qui a certainement influencé de manière inconsciente le choix de mon parcours professionnel. Par la suite, lorsque je poursuivais mes études de médecine à Paris, j'ai effectué plusieurs stages en Afrique et ai réalisé à cette occasion à quel point le système de santé était injuste. Je me souviens avoir vu mourir des personnes aux portes des hôpitaux, faute d'avoir l'argent nécessaire pour y être soignées. Une injustice d'autant plus insupportable que le système de tarification des soins développé dans les années 80 faisait porter près de 80% de la facture santé à la seule charge des familles sans que celles-ci ne bénéficient d'aucune assurance maladie, selon le modèle libéral américain hérité de la Banque mondiale.


Cette situation d'injustice a-t-elle changé ?

Cela est en train de changer en dépit du retard considérable pris dans la poursuite de la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement. Toujours est-il que désormais les gouvernements et chefs d'Etat de certains pays africains ont pris la décision eux-mêmes de proposer la gratuité des soins aux populations les plus fragiles, c'est-à-dire aux femmes et aux enfants de moins de cinq ans. Avec comme objectif affiché de réduire les taux de mortalité infantile et maternelle. Une décision qui, paradoxalement, s'est avérée souvent négative sur le terrain puisque réalisée en dépit du bon sens, sans que les ministères de la Santé des pays concernés n'y aient été associés, et tout en renforçant les pratiques clientélistes des gouvernements. Une situation qui reflète le manque de volonté politique au sommet de l'Etat au sein de ces pays. En 2012, parmi les pays qui s'étaient engagés lors de la réunion d'Abuja de 2001 à consacrer 15% de leurs dépenses publiques à la santé, seuls quatre ont respecté leur engagement (Botswana, Rwanda, Togo et Malawi).


Les enjeux actuels de santé mondiale sont-ils les mêmes que ceux des pays en voie de développement?

Non, et c'est bien le problème car les Objectifs pour le développement se trouvent désormais confondus avec les objectifs de développement durable. Or, faire converger ces objectifs c'est ne plus tenir compte des spécificités des pays les plus pauvres dont les enjeux de santé concernent avant tout la santé maternelle et la santé des femmes, loin devant les objectifs environnementaux et de développement durable. Or il n'y a eu aucun progrès réalisé dans ces domaines au cours de ces 15 dernières années. Au contraire, on observe une aggravation de la situation avec 18 millions de grossesses adolescentes dont 2 millions chez les mineures de moins de 15 ans et un risque chez les femmes de mourir pendant la grossesse ou l'accouchement évalué à 1 sur 22 dans ces pays contre 1 sur 7300 dans les pays développés.
Pour résumer, je dirais oui aux objectifs communs à condition de placer l'équité au cœur du processus de définition de ces objectifs. Regardez ce qu'il se passe au Sahel. Cela fait dix ans que l'aide française et européenne en faveur de la santé se sont retirées de cette région, l'une des plus pauvres d'Afrique, et la situation y est désormais catastrophique.


Comment sensibiliser les dirigeants de la planète aux enjeux de santé des pays les plus pauvres, alors que la crise économique sévit partout dans le monde ?

Le plus tôt possible ! C'est ce que je m'efforce de faire à Sciences Po en transmettant mon expérience et mon savoir-faire auprès des étudiant(e)s dont la plupart seront amené(e)s à jouer un rôle important au sein d'ONG, d'entreprises ou des instances dirigeantes de leurs pays respectifs. Il faut les intéresser aux enjeux de la santé mondiale pour qu'ils(elles) puissent s'emparer de la question le moment venu et choisir les mesures adéquates avec les professionnels de la santé. Cette démarche, je l'ai concrétisée en créant le cours Santé et politiques dans les relations Nord-Sud ainsi qu'un programme dédié proposant une offre de plusieurs cours spécifiques dans le cadre de la spécialisation « Global Health » à PSIA. Je tiens d'ailleurs à remercier chaleureusement Messieurs Francis Vérillaud, directeur adjoint de Sciences Po, et le professeur Ghassan Salamé, directeur de PSIA, qui m'ont toujours soutenue dans ma démarche visant à proposer une offre de formation francophone et anglophone adaptée aux enjeux de la santé mondiale et destinée aux futurs leaders nationaux et internationaux.

Même si le chemin est long et semé d'embûches, le jeu en vaut la chandelle puisque se battre pour la santé publique revient à se battre pour la défense des valeurs humaines et contre les intérêts industriels et autres intérêts politiques divergents.


Ces intérêts sont-ils compatibles ?
C'est tout l'enjeu des politiques européennes de développement qui ont intégré la mise en cohérence des intérêts industriels et l'interaction de différentes directions générales à leurs objectifs de développement. L'Union européenne reste très vigilante sur ces sujets particulièrement complexes tels que l'accès aux médicaments, la propriété intellectuelle et les intérêts commerciaux de l'U.E. Le Parlement européen demande que la Commission européenne consacre 20% de son budget de développement aux secteurs de la santé et de l'éducation ainsi et à la protection sociale.


Vous vous êtes spécialisée dans les politiques publiques en matière de santé : quel rôle peuvent-elles jouer ? Quelles sont les articulations souhaitables entre médecins et politiques ?
Cette articulation est difficile en France où la médecine s'est construite plutôt sur un modèle libéral difficilement régulé par les politiques publiques. D'une manière générale, la question principale est de savoir comment élaborer une politique de santé fondée sur les priorités de santé nationale (c'est-à-dire en France le tabagisme, l'alcoolisme, les cancers, les maladies respiratoires chroniques, les maladies liées à l'urbanisation et à la modernité, etc.) et comment mettre en œuvre les moyens de prévention et de communication nécessaires à un dépistage précoce et donc à une meilleure prise en charge. Ce qui suppose de transformer le paradigme de notre santé et de passer d'un paradigme curatif à un paradigme préventif. Une transformation qui nécessite une très forte volonté politique compte tenu de la puissance de nos lobbys pharmaceutiques, alimentaires et alcooliers.


Actuellement, quels sont les risques qu'une nouvelle pandémie se déclare ?
Le risque d'émergence d'une nouvelle pandémie est réel et toujours possible notamment en Afrique où la croissance démographique a explosé ces vingt dernières années entraînant une très forte urbanisation et le développement de bidonvilles aux conditions d'hygiène insuffisantes et au sein desquels la proximité avec les animaux présente un risque sanitaire réel. La plupart du temps l'animal est porteur d'un agent infectieux qu'il transmet ensuite à l'homme en raison de la rupture de la barrière d'espèce. Personnellement j'ai tendance à penser que les oiseaux représentent un risque important dans l'émergence d'une nouvelle pandémie.
Nous devons rester très vigilants et renforcer la collaboration entre les professionnels de la santé animale et les professionnels de la santé humaine, insuffisante actuellement. Des moyens doivent être mis en œuvre dans les systèmes d'alerte et de détection ainsi que dans les examens biologiques au niveau national. Par ailleurs, cette collaboration entre professionnels de la santé humaine et animale pourrait s'inscrire dans le cadre de la définition des objectifs pour le monde après 2015.


Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous transmettre aux étudiant(e)s ainsi qu'à la communauté de Sciences Po ?
Réfléchir aux questions de santé revient à réfléchir à la dimension philosophique, anthropologique, sociologique, économique et politique de l'être humain. Ce qui suppose une formation multidisciplinaire aux enjeux de la santé. En conclusion, je dirais "Restez indépendant(e)s d'esprit et gardez un pied sur le terrain pour veiller à la pertinence des politiques mises en œuvre, sachant que la pertinence est LA première dimension de l'efficience".

Propos recueillis par Raphaëlle Marcadal

Le professeur Dominique Kerouedan animera les 17 et 18 juin 2013 un colloque international au Collège de France intitulé "Politique étrangère et diplomatie de la santé mondiale" dans le cadre de la Chaire Savoirs contre pauvreté.


Sa biographie

Sa bibliographie

Voir la vidéo de sa leçon inaugurale au Collège de France le 14 février 2013