jeudi 14 février 2013

En terre étrangère avec Hugues Lagrange

Trois ans après "Le déni des cultures", le sociologue Hugues Lagrange, chercheur CNRS à l'Observatoire sociologique du changement, publie "En terre étrangère. Vies d'immigrés du Sahel en Ile de France" au Seuil. Entretien.


Dans quel contexte s'inscrivent vos recherches sur ces populations migrantes du Sahel qui ont commencé à s'implanter dans la vallée de la Seine dans les années 1970 lors du boom de l'industrie automobile ?
J'ai découvert le bassin aval de la vallée de la Seine et ses populations immigrées en 1998 au cours d'enquêtes portant sur les questions de déscolarisation et de délinquance juvénile, qui m'avaient été commandées par l'Education Nationale et d'autres établissements publics. Fervent partisan de la démarche d'anthropologie statistique chère au sociologue et politologue Frédéric Bon, j'avais alors essayé de collecter toutes sortes de données quantitatives dont l'analyse m'était très vite apparue comme limitée car elle ne livrait qu'une partie des motifs sous-jacents aux différences de comportements. Ainsi, s'agissant des jeunes issus des migrations d'Afrique noire, au-delà de leur couleur de peau, j'ai voulu chercher à comprendre ce qu'ils avaient hérité de leurs parents et que reflètent mal le statut actuel ou le bagage scolaire, à savoir les trajectoires, l'écho de pays lointains, un habitus différent.
Mon approche dérive d'une double insatisfaction à l'égard de la catégorisation trop grossière de l'INSEE pour qui n'existe qu'une seule Afrique sub-saharienne, et à l'égard des catégorisations des ethnologues et anthropologues africanistes, trop marquées par les généalogies.


D'où viennent ces migrants et qui sont-ils ?
Ils viennent pour la plupart des pays de l'Afrique de l'Ouest (Sénégal, Mali, Mauritanie, Guinée-Bissau, Côte d'Ivoire, Gabon, Congo). Dans le bassin de Seine aval, ceux qui viennent de la vallée du fleuve Sénégal sont les plus nombreux. Quelle que soit leur nationalité, ils partagent une même tradition religieuse (l'islam tijane), une forte prégnance des systèmes familiaux patrilinéaires (lorsque la filiation et la transmission des biens se font par le père), une fréquence élevée de la polygamie et des taux de fécondité importants encore aujourd'hui (entre 6 à 10 enfants par femme), ainsi qu' un idéal fortement patriarcal.
Ces migrants, quand ils explicitent un nous, se disent  Haar pulaar, Solinkés, Toucouleurs, Malikés, Sérères ou encore Wolofs pour ne citer qu'eux. Ils se réfèrent à des groupes ethnoculturels qui, pas plus que les Touaregs, ne se définissent par la nationalité administrative.
Si j'ai été amené à recueillir les témoignages des descendants de migrants, nés en France, je me suis focalisé sur la génération de leurs parents, ces hommes et femmes qui ont quitté l'Afrique pour venir vivre en France et qui se sont installés dans les cités des Musiciens ou de la Vigne-Blanche aux Mureaux ou encore au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, dans la vallée de la Seine.


Quelles sont les trajectoires de vie de ces hommes et de ces femmes dont vous avez recueilli les témoignages ?
Les hommes ont été les premiers à arriver en France dans les années 1960-1980 pour nourrir le besoin de main d'œuvre de l'industrie automobile (Simca devenue Talbot puis Peugeot aux Mureaux, Renault à Flins) et de l' aéronautique. Arrivés d'abord seuls en France, ces « faux célibataires » habitaient dans les foyers Sonacotra avant que la politique de regroupement familial instituée par Valéry Giscard d'Estaing en 1976 ne leur permette de faire venir femmes et enfants à leurs côtés. Contrairement à leurs enfants, cette génération n'a pas souffert du chômage mais plutôt d'un horizon professionnel barré en l'absence de promotion ou de formation. La majorité d'entre eux ont épousé des femmes au village une dizaine d'années ou plus après leur arrivée en France. Il faut savoir que la polygamie qui concerne 40% des familles au Mali et 25% au Sénégal, concerne environ un quart de ces familles immigrées du Sahel implantées dans la vallée de la Seine. Une fraction de ces hommes, maintenant à la retraite, se rencontrent au café pour jouer ou encore à la mosquée pour prier, tandis qu'une autre fréquente les associations communautaires et de soutien scolaire.

Quant aux femmes, elles n'ont pas eu une vie facile. Souvent elles n'avaient pas 18 ans lorsqu'elles se sont mariées. Elles ont souffert de solitude et d'isolement à leur arrivée en France et ont essayé tant bien que mal de remplir leur rôle de mère et d'épouse du mieux qu'elles le pouvaient en respectant la tradition. La majorité d'entre elles n'avaient qu'un très faible niveau d'éducation scolaire et par conséquent ne pouvaient travailler que dans des domaines d'activité très limités. Ce qui renforçait d'autant plus leur soumission et leur dépendance à un chef de famille tout puissant.
Face à ces difficultés, une fraction, minoritaire mais significative, a manifesté des résistances. Cette résistance s'est traduite de deux manières distinctes, avec d'un côté les militantes, celles qui se sont engagées dans les milieux associatifs ou ont assumé des fonctions de médiation sociale, et de l'autre les stoïciennes, celles qui ont cherché à se reconstituer un espace de dignité à travers le quant-à-soi.
Pour conclure, je dirai que ces hommes et ces femmes ont eu des trajectoires inversées.


C'est-à-dire ?

Les hommes sont passés d'une attitude de mimésis (imitation plus ou moins délibérée de la culture dominante du pays d'accueil) à un regard tourné vers l'Afrique. Pour eux une vie réussie est une vie où ils retourneront en Afrique sur la terre de leurs ancêtres avec le sentiment d'une mission accomplie. La plupart de leurs dons réguliers a permis de financer des mosquées et ils jouissent d'un statut de notabilité dont ils sont fiers.

Pour les femmes c'est l'inverse. Leur regard est davantage tourné vers leurs enfants dont la vie est désormais en France. Elles sont très déchirées entre l'envie de ne pas couper avec leurs racines africaines et l'envie de rester auprès de leurs enfants. Pour elles une vie réussie équivaut à une vie où elles auront accompli quelque chose de plus personnel.

Personnellement j'ai été très surprise de l'ignorance de ces femmes en matière de contraception. Vous citez l'exemple d'une femme qui ne découvre l'existence de la contraception qu'à sa cinquième grossesse. Et vous, qu'est-ce qui vous a le plus surpris au cours de vos recherches menées auprès de ces populations immigrées ?

La solitude et l'isolement de ces femmes totalement absentes de l'espace public et la très forte ségrégation entre les deux sexes qui s'explique en partie par l'absence d'une culture de la mixité telle que nous la pratiquons en Europe.
Quant à leur ignorance en matière de contraception, elle se comprend car la contraception n'existe guère dans leurs pays d'origine. Le nombre d'enfants n'est pas une question qui se pose pour ces femmes. En revanche, beaucoup de celles qui se sont rebellées, sans refuser d'avoir des enfants, ont cherché à mieux maîtriser le moment et l'intervalle des naissances.


Il y a un autre point qui m'a beaucoup surprise, l'absence de contacts avec les Français, comme si migrants et natifs vivaient dans des mondes parallèles qui ne se croisent pas. Cela signe-t-il l'échec de la politique d'intégration française ?

Effectivement, lorsque l'on regarde la sociabilité de ces familles du Sahel et celle de leurs enfants, elle comporte bien peu de patronymes européens. On dira alors en adoptant le point de vue ancien, où les différences doivent se dissoudre, que ces immigrés ne s'intègrent pas, mais en réalité leur sociabilité traduit une ségrégation très forte des espaces sociaux et résidentiels dont nous sommes plus responsables qu'eux.
En effet, notre part de responsabilité est grande mais elle est moins institutionnelle que civique et civile. Beaucoup d'hypocrisie entoure ces questions. Car si tout le monde ou presque clame sa haine du racisme, très peu ont envie de partager les espaces de vie avec « ces gens là ». Personnellement je n'ai pas envie de vivre dans des endroits où l'espace public, des cafés aux lieux de culte, est quasi exclusivement masculin.


Vous évoquez également la violence conjugale qui est souvent présente au sein de ces couples de migrants. Pouvez-vous nous en dire en plus ?
Oui j'ai été surpris dans les récits par une violence qui n'arrive pas à des moments de crise, ni au paroxysme d'un conflit, mais dans l'ordinaire des relations entre les sexes. Cette violence conjugale ne découle ni de l'islam ni même de la domination des femmes qu'implique un idéal patriarcal mais de la crise du modèle patriarcal en immigration. C'est la confrontation à la culture du pays hôte qui entraîne cette crise des valeurs qui va se traduire chez les hommes par une peur de perdre le pouvoir et l'ascendant auprès de leurs épouses. La plupart de ces hommes sont beaucoup plus âgés que leurs épouses, ce qui naturellement les place dans une position dominante sur le plan de l'expérience. Or, comme ils n'ont pas forcément un bagage scolaire conséquent, ils craignent davantage de perdre cette supériorité statutaire parce que les femmes auront accès au savoir, que de voir leurs épouses avec un autre homme.


Quel avenir voyez-vous pour ces migrants ? Le clivage homme/femme est-il amené à se creuser ?

C'est une question à laquelle il est difficile de répondre car elle dépend de beaucoup de paramètres extérieurs. Une chose est certaine : le succès scolaire n'est pas encore au rendez-vous pour les enfants de ces migrants. Or l'école est une condition sine qua none à l'intégration. Et l'estime de soi collective des Sahéliens restera amoindrie tant qu'ils ne parviendront pas à diversifier leurs positions dans la société, et tant qu'une fraction n'aura pu accéder à des statuts hiérarchiquement intermédiaires sinon élevés dans notre société.
Cela est d'autant plus difficile que le contexte économique est celui d'une crise durable et structurelle à l'intérieur de laquelle les emplois intermédiaires ont disparu.
Quant à la place des femmes, je suis assez pessimiste car même si on a pu apercevoir des figures féminines dans la rue aux côtés des hommes durant les "printemps arabes", l'asymétrie des prescriptions concernant chaque sexe semble profondément ancrée. Nous vivons une période où le revoilement des femmes dans les sociétés musulmanes est une métonymie pour un mouvement de retour du contrôle moral.


Propos recueillis par Raphaëlle Marcadal


"En terre étrangère. Vies d'immigrés du Sahel en Ile de France", éditions du Seuil, 337 p, 21 euros